A Calais, les anges gardins, ambassadeurs du bien vivre alimentaire

Situées à quelques kilomètres de Calais (Pas-de-Calais), les associations Terre d’Opale et les Anges gardins proposent un circuit vertueux de production de légumes biologiques local, cultivés par des salariés en insertion. Une partie des paniers, dits solidaires, bénéficient à des familles modestes.

Au bord de l’autoroute A16, entre Calais et Dunkerque, à l’entrée de la commune de Vieille-Eglise, se déploie un grand corps de ferme en pleine rénovation. Des tractopelles fabriquent une route en bitume pour arriver jusqu’aux cinq hectares occupés depuis 2010 par deux associations, Terre d’Opale et les Anges gardins*. Sur le champ cultivé, une intense activité est palpable. Pendant que quatre salariés ramassent de belles carottes, deux jeunes de la maison d’enfant de Blériot-Plage nettoient et ramassent la parcelle d’artichauts, accompagnés par leur éducateur. Plus loin, derrière un des bâtiments en brique, ce sont deux élus de la commune, qui sont venus ramasser des chicorées tête d’anguille, devenue une variété rare, pour la fête de la Chicorée. Au milieu, sur le « terrain d’aventures », délimité par une petite clôture en bois, là où l’association prodigue des ateliers pédagogiques, il y a Martine qui se régale avec de petites framboises bien mûres et David, qui récolte une salade verte. Allocataires du RSA, ils font partie de la cinquantaine de personnes bénéficiaires d’un panier de légumes par semaine au prix de deux euros (cofinancé par le département du Pas-de-Calais et le Réseau Cocagne).

« Moi je ne voulais rien goûter avant »

« C’est ma conseillère RSA qui m’a proposé d’essayer les paniers gratuitement pendant six mois. Avant, je cuisinais un peu mais c’était toujours la même chose et pas beaucoup de légumes, alors que maintenant même mes enfants se sont habitués à goûter de tout », explique Martine, maman de trois enfants et habitante d’Audruicq. David, 29 ans, acquiesce. « Il faut goûter ! Moi, je ne voulais rien goûter avant, je mange peu et je vis seul… Avec ces paniers, je suis la recette à la lettre et je me fais un bon repas par jour. » Si le prix du panier est persuasif, cela n’aurait pas suffi à convaincre Martine et David de faire la cuisine. Le déclic ? Les ateliers cuisine de Noémie Boulanger, animatrice du jardin pédagogique et de Caroline Lecomte, diététicienne. « C’est le fait d’être en groupe, de partager un repas à la fin et de se rendre compte de tout ce qu’on peut faire avec quelques légumes, poursuit Martine. Par exemple, le gâteau au chocolat et à la courge. Ce que j’apprenais aux ateliers, je le refaisais à la maison. Mon mari a de graves problèmes de santé et les médecins disent qu’il faut bien manger mais si on ne sait pas faire… ».

 

L'écopôle alimentaire de Vieille-Eglise (62)

 

Le principe de ces paniers, c’est précisément d’amener le public à cuisiner, à jardiner et à cultiver « le bien vivre alimentaire ». Au milieu des champs, Dominique Hays, directeur des Anges gardins, n’en est pas à son coup d’essai. Avec Abdelhafid Djelad et Régine Pattyn, il milite depuis des décennies dans le monde de la « green guérilla » et des jardins partagés, qu’il est allé visiter à la fin des années 90 jusque dans le quartier du Bronx à New-York. Quand le petit groupe commence à Lille avec des jardins partagés, ils s’aperçoivent bien vite qu’il ne suffit pas d’exister pour que les gens deviennent des acteurs de la transformation des espaces. « On passait à côté de l’enjeu nourricier. De la même manière, il ne suffit pas de donner des légumes aux gens pour qu’ils les mangent. Cela relève d’habitudes alimentaires. Si on est au chômage, les capacités vont s’articuler autour de la privation. C’est donc sur l’acte d’incorporation, essentiel, corrélé à l’estime de soi, que nous avons décidé de travailler », raconte Dominique Hays. Exit les injonctions du genre ‘mangez cinq fruits et légumes par jour’… Dans les zones rurales, comme dans le Calaisis, ces messages sont inaudibles. « Le légume, il faut le rendre désirable pour faire passer l’idée de manger diversifié. L’accessibilité alimentaire ne se décrète pas, elle se construit. »

Formation, ateliers cuisine et réinsertion

C’est une des raisons du partenariat noué avec le Centre d’action sociale de la Communauté de commune de la région d’Audruicq. Stéphanie Varenne, référente RSA, s’est lancée dans l’aventure dès l’implantation des Anges Gardins à Vieille-Eglise. « L’alimentation concerne le quotidien des personnes. C’est une manière d’engager la conversation et de les amener aux ateliers cuisine et jardin pour créer une dynamique. Martine a emprunté un bout de jardin inoccupé près de chez elle. Depuis la formation jardinage, elle cultive ses légumes et continue à recevoir des paniers alors qu’elle n’est plus au RSA. Pour moi, c’est une réussite », assure celle qui est devenue à son tour ambassadrice du bien vivre alimentaire après avoir suivi une formation de six jours.

Chaque jeudi, au quatre coins du Boulonnais, du Calaisis et de l’arrière-pays, une camionnette blanche quitte le site de cet écopôle alimentaire qui espère attirer bientôt d’autres associations. C’est un salarié en insertion qui distribue les paniers de plus en plus nombreux. Les dix-huit salariés, encadrés par cinq permanents, ne chôment pas. Entre le ramassage des patates, des poireaux, des courges, des salades, des dernières tomates en serres et le conditionnement des paniers, Aurore, 28 ans, ne voit pas le temps passer. « Je suis maman célibataire et j’ai besoin de travailler. J’ai une formation dans l’équitation donc ce n’est pas le même domaine mais je suis manuelle et j’aime être à l’extérieur. C’est gratifiant de voir pousser des légumes qu’on a planté quelques mois avant », dit-elle en pesant de petites courges Jack Be Little commandées pour Halloween. Aurore enchaînait les missions dans la maçonnerie et la peinture mais le rythme était aléatoire. Au chômage, avec un enfant, il lui fallait trouver un Smic. « Je travaille 26 heures et j’ai une journée pour continuer à chercher du travail. Ca me permet, comme aux autres, de remonter la pente.»

L'écopôle alimentaire de Vieille-Eglise (62)

 

Dans le hangar voisin, Delphine, 26 ans, termine de remplir les derniers paniers avant livraison. Avant elle, sa sœur a été salariée pendant deux ans. « Dans la région, le plus dur c’est de trouver du travail. J’étais caissière à Carrefour à Audruicq mais j’enchaînais les CDD. On ne m’appelait pas toujours. Et puis ici, j’aime bien le travail, il y a une bonne ambiance, on se parle, on s’entraide ». Certains salariés repartent aussi avec un panier de légumes. Noëmie, embauchée en emploi d’avenir, vit à deux kilomètres du site. Elle a découvert « un monde ». « J’étais mère au foyer, enfermée chez moi. Quand je suis arrivée ici par le biais du centre d’action sociale, j’ai rencontré plein de gens et surtout le plaisir d’être dehors, de jardiner avec les groupes, d’apprendre aux autres et des autres », témoigne-t-elle dans la salle de réunion, où de grands bacs en plastiques abritent la cuisine mobile. Ce sont les outils de travail de Caroline Lecomte, encadrante du bien vivre alimentaire. Pour elle, tout est question de convivialité : « Les ateliers sont délocalisables parce qu’il nous paraît nécessaire d’aller vers les gens et en particulier les publics les plus en difficulté. L’objectif, c’est de favoriser le changement de comportement alimentaire mais pas avec un discours culpabilisant. On donne des astuces de cuisine, on montre qu’on peut faire de bons plats pas chers, récupérer les restes mais dans le plaisir d’un repas partagé, ça change tout ».

Ixchel Delaporte

photos David Pauwels

* Toutes les infos sur le site : http://horizonalimentaire.fr/

 

 

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