A Clichy-sous-Bois, 6000 habitants d’une cité en quête de dignité


  

 

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Elle promène son regard dans le hall de l’immeuble, au 3, allée Frédéric-Ladrette, à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Le doigt pointé vers le plafond, madame Rodrigues attire l’attention sur un trou béant, juste au-dessus de sa boîte aux lettres. « Des parpaings sont tombés ici. Vous imaginez… » En pénétrant dans l’immeuble, elle nous conduit vers un ancien passage donnant sur le parking. « On a payé pour refaire cette partie, s’emporte-t-elle en secouant la barrière branlante. C’est du bricolage, n’importe quel enfant peut basculer dans le vide. » Juste en face, la loge du gardien. Sur la porte, un petit panneau gribouillé à la main indique « absent ».

« Malheureusement, dit-elle, je suis propriétaire d’un F3 depuis vingt ans. » Machinalement, elle fouille dans son sac et montre les talons de son chéquier. « Là, vous voyez, ce sont les charges trimestrielles que je paie à Gexio, le syndic assistant de l’administratrice judiciaire. Au 31 août 2009, j’ai payé 847,60 euros. Et le 27 octobre, j’ai fait un chèque de 620 euros. Vous croyez qu’ils sont justifiés, ces appels de charges ? Il ne se passe rien. Les ascenseurs sont toujours en panne. Les bâtiments sont mal entretenus… » Madame Rodrigues voudrait bien vendre mais aujourd’hui, un F3 au Chêne-Pointu ne vaut guère plus de 60 000 euros. « Je me sens prise au piège. Je ne sais pas encore comment je paierai mes charges avec ma petite retraite. »

 

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Des portes vitrées sans vitres, des toits terrasses où poussent des arbres, des appartements décrépis, envahis par l’eau et la moisissure. Les habitants se sentent abandonnés. Les deux copropriétés du Chêne-Pointu et de l’Étoile du Chêne-Pointu regroupent 6 000 habitants et 1 500 logements situés dans le bas Clichy, en plein centre-ville, à quelques mètres du point de départ des révoltes de novembre 2005. L’histoire de ce grand ensemble, construit dans les années 1960, ressemble à celle de nombreux quartiers populaires. Á cela près que ces quatre barres de dix étages font partie d’un des quartiers reconnus comme les plus dégradés de France. Ainsi, selon les statistiques de la mairie, 57 % des propriétaires occupants et 77 % des locataires vivent en dessous du seuil de pauvreté. Madame H. préfère rester anonyme. Pour ne pas, dit-elle, mettre ses quatre enfants en difficulté. Locataire d’un F3 depuis quinze ans au 8e étage d’un des immeubles du Chêne-Pointu, elle ouvre grande la première chambre, ou sont disposés trois lits recouverts de tissu. Le long du mur, l’eau coule « surtout en ce moment car il pleut beaucoup ». C’est une lutte permanente contre l’humidité, les champignons et les chutes de morceaux de peinture. Les mains rougies par l’usage intensif de l’eau de Javel, cette mère de famille n’en peut plus. « Mes enfants passent le bac cette année. Ils n’ont pas d’espace pour réviser. Quand l’un doit étudier, l’autre devrait déjà dormir. Des fois, je pleure le soir pour ne pas leur montrer que je craque. Je prends des calmants… » Malgré ces dégradations latentes, madame H. n’a jamais manqué au paiement de son loyer. Elle tend avec détermination le paquet de quittances de loyer : « 735,42 euros par mois. » La famille a fait une demande de relogement en HLM mais il n’y a pas de place. Pour 1 800 demandes de logements sociaux, provenant en majorité du Chêne-Pointu, seuls 50 logements par an sont accordés. Et ce sont les familles les plus fragiles, parfois sans papiers, qui se retrouvent à payer des loyers exorbitants au profit des marchands de sommeil.

Un peu plus loin, allée Louis-Blériot, Samira, son mari et sa fille vivent dans un F3 acheté il y a trois ans pour 62 000 euros. Peu informés des problèmes de faillite de la copropriété, ils avaient remarqué des traces de brûlures sur le mur extérieur, vestiges des révoltes de 2005. « Nous avons repeint la cave, qui présentait les mêmes marques, nous pensions que ça suffirait. » Mais quand l’hiver est arrivé, ce fut « la surprise ». Sont apparues des traces de fumée et d’humidité. Les meubles ont été recouverts par des champignons. Alors aujourd’hui, le couple et leur petite fille vivent dans le salon, qui fait office de bureau et de chambre. Les deux autres pièces sont condamnées. « On n’a pas les moyens de faire des travaux. Est-ce que l’isolation est fichue ? je ne sais pas. On paye tout ce qu’on nous demande. Je ne supporte plus cette situation. C’est inhumain de nous laisser comme ça. » Le samedi 7 novembre, environ 300 habitants ont manifesté jusqu’à la sous-préfecture du Raincy pour se faire entendre et demander une intervention de l’État dans la prise en compte des problèmes de la copropriété. Refusant ainsi de se résigner à être considérés comme des citoyens de seconde zone.

 

Ixchel Delaporte

photos Pierre Trovel

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