A Clichy-sous-Bois, « on veut tourner la page, c’est tout »

Dix ans après la mort de Zyed et Bouna, le procès des deux fonctionnaires de police met à nouveau la ville de Seine-Saint-Denis sous le feu médiatique. Si l’image de Clichy s’est améliorée, grâce notamment à la rénovation urbaine, les situations de pauvreté et d’exclusion demeurent. Reportage.

 

Sur la plaque noire dressée face au collège Robert Doisneau, les lettres dorées à la mémoire de Bouna Traoré et de Zyed Benna s’estompent. A Rennes, le procès des policiers qui ont poursuivi les adolescents se finit demain. Ces deux adolescents, pourchassés par la police le 27 octobre 2005, au beau milieu des vacances de la Toussaint, s’étaient cachés dans un transformateur EDF et y avaient péri électrocutés.

Mais à Clichy-sous-Bois, ville tristement célèbre, les murs traînent leur histoire. Des traces de suie d’un côté des immeubles de la copropriété dégradée du Chêne Pointu, qui loge 6000 habitants, sont les vestiges des émeutes qui ont éclatées le lendemain de la mort de ces deux jeunes et qui se sont propagées en région parisienne, puis dans toute la France. Sur un autre mur, attenant à un square situé entre un terrain de foot et une façade d’immeuble bardée de centaines de volets marrons et jaunes, un tag multicolore : « Bouna et Zied », muni de deux cœurs rouges et gonflés. « Mais pourquoi vous voulez parler du passé ? Ici les jeunes qui ont vécu cette histoire, y compris ceux qui ont participé aux émeutes, ne veulent pas se souvenir. On veut tourner la page, c’est tout », s’agace un jeune commerçant du quartier. « On aimerait bien que les gens n’aient plus peur de venir nous voir. C’est la mort qui a énervé tout le monde. Après le Kärcher de Sarkozy, la grenade dans la mosquée de Clichy et le couvre-feu, c’était trop… », poursuit-il. Vit-on mieux aujourd’hui à Clichy ? « Les habitants vont mal mais ceux qui vont encore plus mal c’est ceux qui les dirigent, ironise le jeune trentenaire. A part la rénovation urbaine du haut Clichy, qui était déjà prévue avant 2005, les gens n’ont rien dans leur compte en banque».

 

Une co-propriété dégradée en «redressement»

Il est midi. Au rez-de-chaussée d’un bâtiment de cinq étages, dans une des allées du Chêne Pointu, Alain Dzukam fait manger ses deux enfants. Ce comédien d’origine camerounaise a acheté son F4 en 2003. Engagé dans la vie culturelle de Clichy, il participe au journal « Ici et Ailleurs », lancé par des habitants de la co-propriété et par le cabinet Citémétrie, chargé d’accompagner son redressement. En décembre 2013, Alain y décrivait des halls occupés par des « inconnus encagoulés, qui laissent des bouts de chiche kebab dans les escaliers, des gobelets jetables avec des restes d’alcool fort en souffrance au-dessus de la boîte aux lettres. Combien de fois ai-je dû aller chercher des visiteurs et les escorter à la piaule de peur qu’ils ne se laissent intimider par cette engeance ? Je suis rentré tant de fois en priant pour qu’ils aillent dealer et jacasser ailleurs… ». Aujourd’hui, à quelques nuances près, il emploierait les mêmes mots. « Les gens se sentent loin du système. La majorité se plaint en silence des dégradations. Beaucoup parmi les copropriétaires cumulent deux boulots, loin de Clichy, d’autres, plutôt des locataires, n’ont pas de papiers.»

 

chêne pointu façade

Une façade de la copropriété dégradée du Chêne Pointu.

 

« On ne peut même plus respirer l’air pur… »

De sa fenêtre simple vitrage où s’engouffre le froid en hiver, on aperçoit les premiers immeubles de l’Etoile. C’est le deuxième ensemble dégradé. Ce jour-là, une poignée de Clichois, regroupés devant l’allée Joachim Du Bellay, discutent inquiets. Depuis quinze jours, dans les caves de leur immeuble stagnent les eaux usées. Des odeurs nauséabondes refluent jusque sur le trottoir. « Nous avons alerté l’Agence régionale de santé. C’est comme ça que se déclenchent des tuberculoses, c’est déjà arrivé en 2011 au Chêne Pointu, s’emporte Ahmed, propriétaire d’un F3. Aujourd’hui, un camion est venu pomper, envoyé en urgence par le service hygiène de la mairie, mais on nous annonce 17 800 euros de facture ! On ne pourra pas faire face ». Un autre propriétaire remonte de la cave, la mine déconfite. «J’ai perdu tout mon matériel. C’est inacceptable d’être traités ainsi. On vit où là ? On ne peut même plus respirer l’air pur !», hurle-t-il. Un plan de sauvegarde signé entre le préfet de Seine-Saint-Denis, la mairie et l’administrateur judiciaire en 2010, puis en 2012, n’a toujours pas permis de résoudre les problèmes de fond, qui concernent la gestion de l’eau, du chauffage, des parties communes. Des travaux sur les toits terrasses ont pu se faire. En revanche, les ascenseurs du Chêne Pointu, remplacés en 2014, ne fonctionnent qu’une semaine sur deux. Madame H., âgée de 78 ans, vit au huitième étage. Depuis trois jours, elle est coincée chez elle. «Je suis diabétique, donc je ne peux pas faire de gros efforts. Je voulais faire mes courses aujourd’hui, mais quand je suis sortie de chez moi, l’ascenseur était en panne. Je suis rentrée. C’est très dur de vivre comme ça », soupire-t-elle.

 

La ville s’est transformée grâce à la rénovation urbaine

Dans le Haut-Clichy, à deux pas de la Tour Utrillo, sauvée de la démolition pour abriter un ambitieux projet de villa Médicis, le paysage est tout autre. Le quartier de la Forestière, qui avait la pire des réputations, n’est plus le même. Ce grand ensemble situé entre Clichy et Montfermeil, s’est mué en une grappe de petits immeubles bordés d’espaces verts, d’aires de jeu, de larges trottoirs. Les grillages, les marteaux piqueurs et les grues ont envahi l’allée Romain Rolland, sur le tracé du futur tram. Dans son bureau de l’Association de soutien aux travailleurs immigrés, la présidente Monique Legrand, institutrice à la retraite, affirme que la ville a changé : «Celui qui n’est pas venu depuis dix ans verrait le changement et ne s’y retrouverait plus». Mais tempère aussitôt : « Evidemment, côté pauvreté, les choses n’ont pas bougé. Notamment dans le Bas Clichy, où il faudrait tout effacer et recommencer… ».

 

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Vue du sixième étage d’un immeuble de l’allée Romain Rolland, dans le Haut Clichy. Les travaux du tram ont commencé.

 

« Clichy-sous-Bois n’incarne pas le cauchemar social ! »

D’un coup, cette petite dame dynamique se lève et se poste devant son ordinateur. Elle vient de recevoir le lien d’un reportage sur les femmes-relais de Clichy-sous-Bois. La ville incarnerait « un cauchemar social » synonyme « d’un fort pourcentage de migrants et d’étrangers, taux de chômage élevé, taux de délinquance important et absence de perspectives ». « Ca me met en colère. On n’incarne pas un cauchemar ! s’emporte-t-elle. Des poches de pauvreté, il y en a partout, même dans les villes riches. Pourquoi associer les étrangers à un cauchemar ? C’est une vraie richesse d’avoir des personnes du Maghreb, du Bengladesh, de Turquie, de Bulgarie. Que les nouveaux aillent vers leur communauté lorsqu’ils arrivent en France, c’est normal. Les auvergnats se sont bien retrouvés tous à la gare de Lyon…». Quant au souvenir des émeutes de 2005, Monique ne garde que celui de journalistes « agressifs et indélicats ». La scène de caméras braquées sur un enfant de huit ans sur le chemin de l’école, interrogé sur les émeutes, fut la goutte d’eau. « Je suis sortie de ma voiture et je les ai chassés. » C’était à proximité du futur commissariat. A l’époque, Clichy et ses 60 000 habitants n’en possédaient pas. Inauguré cinq ans après, en 2010, le bâtiment s’impose au carrefour des Libertés, avec un mur incliné en acier, couleur rouille.

 

L’enfer quotidien de l’enclavement territorial

A quelques mètres de là, sur l’allée de Gagny, se déploie le lycée Alfred Nobel. Kathya, 31 ans, habitante de Clichy-sous-Bois, y était assistante d’éducation. Avant encore, elle a étudié à l’université Dauphine à Paris. Pendant six ans, elle s’est levée de bonne heure. «J’aime Clichy par-dessus tout. Mais ce qui est terrible, c’est de ne pas pouvoir circuler.» Trois heures de transports quotidiens. Levée à 5h30. Premier bus à 6h30. Arrivée en cours à 8h30. « Si je ratais ma première heure, ça voulait dire tout rater.» Et pourtant, cet effort-là ne pèse pas lourd à côté de ce qu’a vécu son père. Elle tient à raconter cette « anecdote » qui sonne plutôt comme une tragédie. Souffrant d’hypertension et de diabète, il était en attente d’une greffe de rein. Un jour de février 2012, le téléphone sonne : « ‘Bonjour, c’est l’hôpital Saint-Louis. Nous avons un rein pour vous, il faut venir rapidement’, relate Kathya. Quand il est arrivé, les médecins lui ont dit que son corps était trop fatigué pour recevoir cette greffe. L’opération n’a pas eu lieu et il est mort un mois plus tard. Nous ne saurons jamais si cela aurait pu être évité». Elle inspire fort et dit : « Avoir des transports en commun, ça peut sauver une vie ». Comme la majorité des habitants, elle espère que le tram, promis depuis si longtemps, arrivera un jour. L’achèvement des travaux du T4 est prévu pour 2018.

 

 

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Une jeunesse de la débrouille

En 2005, Kathya avait 21 ans. Les révoltes, elles les a vues comme tout le monde… à la télé. Depuis, qu’est-ce qui a changé ? « La rénovation urbaine, les bâtiments sont à taille humaine même si les logements sont plus petits. D’anciens élèves me disent qu’ils n’ont plus honte d’inviter des copains chez eux. Ce qui manque, ce sont des équipements pour les ados, un lieu calme et accueillant, des petits cafés pour se retrouver. Je n’ai rien contre le Mc Do mais bon… J’ai fréquenté pendant des années une jeunesse désemparée qui ne savait pas quoi faire de sa vie. Les jeunes se rendent bien compte que tout marche au piston. Les stages et le reste… Il y a ceux qui ont le bac, se débrouillent et ceux qui désertent l’école pour finir dans les halls. Mais tous ont une envie, une motivation, un potentiel ».

La jeunesse. C’est sur elle que les objectifs se sont braqués en 2005. Cette commune est une des plus jeunes et pauvres de la Seine-Saint-Denis. Yazid Kherfi, médiateur en prévention, a posé son camion au pied des immeubles du Chêne Pointu de 2008 à 2012. Il a expérimenté la médiation nomade. Mais n’a pas réussi à convaincre la mairie d’ouvrir un local pour les adolescents. « Beaucoup traînent dans les halls, désœuvrés. Ils boivent de l’alcool, fument du shit et n’ont aucun espoir. Aujourd’hui, ça n’a pas beaucoup évolué pour eux », regrette-t-il. Une enseignante et habitante de la ville, qui préfère l’anonymat, constate un appauvrissement constant des familles. A quoi s’ajoute la discrimination à l’adresse. Mais se refuse à noircir le tableau : « L’image de la ville a changé, c’est vrai. Les bus sont plus nombreux, on a un Pôle emploi, une mission locale, une maison de santé… Mais la mixité sociale n’est pas pour demain. On a toujours le sentiment de vivre au fin fond de la région. Les commerces sont peu nombreux. Faire les courses, c’est une galère. Or, c’est ce que recherchent ces fameuses classes moyennes que voudrait attirer la rénovation urbaine».

 

Ixchel Delaporte

photos Patrick Nussbaum

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