A la Grande Borne, les habitants rejettent radicalisme et stigmatisation

Deux semaines après les attentats, nous sommes allés à Grigny, une des villes les plus pauvres de l’Essonne. C’est là que l’un des trois jihadistes a grandi. Face au déferlement médiatique, les habitants expriment un refus de stigmatisation, rejettent le radicalisme et réclament plus d’égalité.

L’entrée du quartier est un vaste chantier boueux. C’est la future route qui permettra de relier le centre-ville à la Grande Borne, jusqu’alors coupés en deux par l’autoroute A6. A l’intérieur de la Grande Borne, territoire en forme de triangle, imaginé par l’architecte utopiste Emile Aillaud à la fin des années 70, se mêle des équipements flambant neuf financés par la rénovation urbaine et des immeubles bas, défraîchis, aux couleurs pastel qui serpentent autour de petits squares.

Au détour d’une école rénovée, on tombe sur la statue en galets d’un gros bélier. Sur la place Haute, les pigeons géants, ou dans le quartier du Labyrinthe, les hippopotames et rhinocéros à demi-enterrés. Des résistants en béton au sentiment d’abandon largement partagé par les habitants. Un sentiment fondé sur la désertification croissante des commerces, la fermeture ces dernières années de l’antenne de la CAF, de la Poste, de la banque et d’une pharmacie à cause de braquages ou d’agressions récurrents. Les médecins aussi refusent de se déplacer pour soigner à domicile et les colis, bien souvent, n’arrivent jamais à destination. Que penser enfin des cinq policiers du commissariat de la ville censés protéger… 30000 Grignois ?

Entre les trafiquants de drogue et la police…

«Ici, ce n’est pas pire qu’ailleurs, explique une habitante qui demande l’anonymat. On aimerait vivre tranquillement mais on est pris en tenaille entre le trafic de drogue et les interventions trop rares des policiers. Les médias font comme si cette situation expliquait la dérive djihadiste de Coulibaly. C’est très insultant», s’emporte-t-elle. C’est que, depuis deux semaines, des journalistes du monde entier débarquent chaque jour pour rappeler aux 11 000 habitants du quartier de la Grande Borne qu’Amédy Coulibaly, un des trois terroristes qui a tué la policière de Montrouge et quatre otages de l’épicerie casher les 7 et 8 janvier, en était originaire. Quartier où vit aussi une partie de la famille de la jeune policière, Clarissa Jean-Philippe.

Depuis deux semaines aussi, le maire (PCF) de Grigny, Philippe Rio n’a cessé de rendre hommage aux victimes des attentats, mettant un bus à disposition pour aller manifester le dimanche 11 janvier à Paris. Il n’a cessé d’appeler à faire barrage à tous les extrêmismes religieux autant qu’à la stigmatisation de sa ville. «Il y a un sentiment d’être victime par ricochet. Ce sentiment est réel. Nous l’entendons, sur le marché, sur les lieux de culte. Nos concitoyens de confession musulmane ont mal. Depuis hier, nos concitoyens d’Afrique de l’Ouest ont mal. Depuis que l’origine de l’un des auteurs des attentats est connue, l’un des assassins a grandi dans cette ville, depuis hier c’est une triple peine qui s’abat sur nous, sur la population, sur les gens : la peur qu’à la stigmatisation religieuse et à celle de la couleur vienne encore s’ajouter la stigmatisation, la discrimination territoriale que nous connaissons malheureusement déjà», déclarait-il lors de ses voeux à la population le 10 janvier dernier.

« Beaucoup ont un parcours semé d’échecs… »

Matthieu Pawlak, responsable du pôle interreligieux de l’Union des musulmans de Grigny et musulman converti, accepte de nous rencontrer. «Oui je suis réticent avec les médias parce que beaucoup vont récolter la parole brute de jeunes qui parlent de complot israélo-américain ou qui disent que les dessinateurs de Charlie Hebdo l’ont bien cherché. Or ces jeunes répètent ce qui tourne dans les réseaux sociaux sans rien comprendre. Pour moi, ce qui est le plus grave c’est l’identification à ces terroristes. Pourquoi ces jeunes se placent-ils d’emblée en rupture avec la société française ? C’est ça qui m’interroge le plus. Beaucoup de jeunes Français ne se sentent pas Français. Beaucoup ont un parcours semé d’échecs. De là se nourrit en partie le radicalisme». A ses côtés, son épouse Fatima, assistante sociale et originaire de la Grande Borne, raconte le choc de l’attentat. «D’abord, à l’intérieur de moi, j’ai pensé : ‘pourvu que ce ne soit pas au nom de l’Islam’. Quand j’ai su, j’ai ressenti une grande douleur en tant que musulmane. Comment ont-ils pu utiliser notre religion pour tuer ?» Le couple s’est rendu à la manifestation de dimanche mais «nous étions déçus de pas voir plus de musulmans. Comme je porte le voile, les gens venaient me voir pour me remercier d’être là», poursuit Fatima.

 

la grande borne

 

« Tout le monde sait qu’il y a des salafistes à la Grande Borne »

Imen, la cinquantaine, est installée à Grigny depuis une quizaine d’années, elle lisait de temps à autre Charlie Hebdo et regrette de n’avoir pas trouvé le dernier numéro. «Je suis musulmane, j’ai beaucoup lu le Coran et je constate que ceux qui se proclament si à cheval sur la religion, et en particulier les plus intransigeants, n’y connaissent rien. Du temps du prophète, on le représentait ! Mais lui, il laissait faire, il n’a jamais répondu par la violence. Depuis quelques années que les filles se voilent de plus en plus, y compris les Africaines. Quand je fume dans la rue, je croise des regards réprobateurs. Mais est-ce que ça fait de moi une moins bonne musulmane ? La religion, c’est l’apparence ?» Au bout d’une heure de conversation, elle explique qu’à Grigny et en particulier à la Grande Borne, «tout le monde sait qu’il y a des salafistes et que certains sont infiltrés dans certains clubs de sport. Quand je m’en suis aperçue, j’ai préféré inscrire mon fils dans une autre ville». Tout le monde sait. A la Grande Borne, Sylviane nous ouvre les portes de son appartement, à condition d’anonymat. Pour elle, aucun doute, le radicalisme existe. «Je ne sais pas combien ils sont mais ce n’est pas possible que les renseignements généraux ne le sachent pas. Avant les musulmans priaient dans les caves, puisqu’ils n’avaient pas de salle de prière. Quand la mairie a ouvert une salle à Grigny 2 et une autre à la Grande Borne, ils ont quitté ces caves. Mais vous pensez qu’elles sont restées vides ? Assez vite, ce sont les salafistes qui les ont récupérées. Même au service jeunesse de la mairie, il y a des jeunes qui, lorsqu’ils ont été embauché n’étaient pas plus religieux que ça mais qui au fil des années se sont radicalisés. Comment faire maintenant ?», se demande-t-elle.

Depuis les massacres des dix-sept personnes, les langues se délient. Comme s’il fallait arrêter de se taire, de toute urgence. Comme si regarder la réalité en face et la dire était un premier pas. «En tant que musulmane, explique une autre habitante, certaines caricatures m’ont blessées. Autour de moi, des amis l’ont été aussi. Et malgré cette incompréhension, je dis que c’était leur liberté de dessiner. Je ne la remets pas en question. Je crois qu’il faut tout reprendre depuis le début, à l’école et partout où cela est possible.» Inquiet pour la suite, Matthieu Pawlak de l’Union des musulmans de Grigny a longtemps côtoyé les associations de la Grande Borne. Il apporte plusieurs explications à ce phénomène de radicalisation mais aussi à un tas d’idées reçues sur ce que devrait être un bon musulman. «Les chaînes satellitaires nourrissent les fantasmes. On parle de forme, d’habit, de prière, de foulard mais on ne parle pas du fond. Certains Français musulmans qui ont grandi ici considèrent la religion comme héréditaire alors que la foi est intime et spirituelle. Et puis, l’Islam est une jeune religion en France. Elle est encore très diverse en terme d’écoles de pensées. Il va falloir du temps pour harmoniser. En face, il faut que l’Etat français reconnaisse les institutions au lieu d’avoir peur.»

« Ici, en silence, les gens sont indignés d’être considérés comme des pauvres ou des terroristes »

Saïd veut parler. Anonymement. Pour se présenter, il dit : «Je suis musulman et je n’ai pas été heurté par les caricatures. Pour moi, c’est au contraire le signe que l’Islam fait partie intégrante de la société française. Quand j’ai vu les explosions de violence au Niger, j’ai pensé que les politiques manipulaient la population avec ces caricatures pour les détourner, pour qu’ils ne se soulèvent pas contre les injustices sociales. Ca sert aussi à ça parfois la religion. Nos quartiers sont à la fois repliés et exclus, il y a des critiques à faire à la politique de la ville mais je crois au potentiel de la démocratie et de la libre pensée contre les fondamentalismes. Aujourd’hui, ici, tout a l’air calme mais, en silence, les gens sont indignés d’être considérés comme des terroristes ou des pauvres. Il y a des gens qui ont connu Coulibaly. Il faut les aider à vivre avec ça, à les déculpabiliser».

Une jeune femme passe. Elle tend l’oreille. «Je le connaissais Amédy. J’ai été avec lui à l’école, je connaissais sa famille. Je suis émue et triste pour elle. Je travaille auprès de petits et on craignait que ça s’enflamme. On est sur un fil. J’ai été choqué en tant que musulmane par ces caricatures mais chacun a le droit de dire ce qu’il pense. On est dans un pays libre. J’ai peur des amalgames. Il faut tout faire pour que les jeunes qui font aussi des amalgames ne se sentent pas mis à l’écart. Ils ont la rage, ils vivent une France à deux vitesses. Dommage pour tout le monde, pour Amédy, pour sa famille, pour les Juifs, pour les musulmans, pour les dessinateurs. Dommage pour nous si on ne réagit pas. Il faut s’accepter, accepter de vivre ensemble».

Ixchel Delaporte

photo Olivier Coret

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