A l’Hôpital Delafontaine, l’accueil inconditionnel pour les plus pauvres

 

Coincé entre la cité des 4000 et la Nationale 401, l’Hôpital Delafontaine à Saint-Denis n’est pas un centre hospitalier comme les autres. Depuis une dizaine d’années, médecins et travailleurs sociaux s’efforcent d’innover pour mieux accueillir un public précaire et toujours plus nombreux qui représente aujourd’hui un quart des patients de l’hôpital.

Bien souvent, les innovations naissent de contraintes. A Saint-Denis, ville la plus peuplée de la Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France, l’hôpital Delafontaine fait figure de laboratoire national à la pointe de l’offre pour les plus précaires. Un quart de ses patients est en situation de pauvreté et la majorité vit à Saint-Denis et ses villes voisines. A l’entrée, dans le hall de l’hôpital, un écriteau indique le service social. Six personnes attendent leur tour dans une petite salle. C’est le premier point d’arrivée des patients adressés à l’hôpital par les urgences, les centres de santé ou les organisations humanitaires. Des patients dont l’état de santé est jugé inquiétant, ou qui présentent soit des maladies chroniques, soit plusieurs maladies imbriquées. Pour 6000 patients précaires par an, ce service est doté de vingt-quatre assistantes sociales. Caroline Barbereau, responsable du service social, détaille leur mission : « Les assistantes sociales examinent la situation globale des patients, ouvrent des droits mais elles préparent aussi la sortie de l’hôpital. Dans certains cas, il faut aider la personne dans sa perte d’autonomie, dans des situations de handicap ou des problèmes de logement mais aussi des sorties de maternité pour des femmes vulnérables et précaires ».

Un dispositif social et médical

Orlane est une de ces assistante sociales, avec une spécialité sur la permanence d’accès aux soins de santé, dite P.A.S.S. Ce dispositif permet d’accueillir de manière inconditionnelle toute personne sans couverture médicale et de l’accompagner dans l’ouverture    ses droits. « Les patients prennent rendez-vous avec les médecins. Avant de s’y rendre, ils viennent dans mon bureau. J’examine leur situation, leur hébergement, leur date d’arrivée en France, leur emploi. La majorité sont sans-papiers et n’ont pas faits de démarche pour avoir accès à l’aide médicale d’état ou à la sécurité sociale. Ils ne connaissent pas leurs droits », explique-t-elle. Avec 3000 patients par an, cette consultation spécifique, ouverte trois fois par semaine, permet aux malades d’entamer un traitement et d’avoir accès à des médicaments et des examens gratuitement. Parallèlement, Orlane fait une demande auprès de la sécurité sociale pour ouvrir les droits. Mais depuis quelques années, les critères se sont durcis, notamment pour les ressortissants de l’Union européenne. « La CPAM réclame des documents originaux ou bien des attestations qui prouvent que des droits ne sont pas ouverts dans le pays d’origine. Or, les personnes que je vois, comme les Roms, sont incapables de les fournir. Cela engendre un refus d’ouverture des droits qui, pour nous, est incompréhensible car la personne souffre et a besoin d’un prise en charge médicale urgente. En plus, ces fins de non-recevoir posent un problème épidémiologique, car empêcher les gens de se soigner, c’est faire courir un risque de santé publique à l’ensemble de la population », détaille cette assistante sociale, qui se dit impuissante face à de telles règles administratives.

Bulgare, sans aide médical d’Etat

Cette situation de blocage est celle vécue par Madame L., bulgare, souffrant de troubles graves du rythme cardiaque, à qui l’ont refuse l’Aide médicale d’Etat. Ce vendredi matin, cette femme âgée de 63 ans, se présente à la consultation du Docteur Antoine Casel. Accompagnée par son mari, elle avance péniblement jusqu’à la chaise avec une béquille. Suivie depuis quelques semaines à l’hôpital, adressée par les urgences, Madame L. vit dans une chambre d’hôtel avec son mari à Saint-Denis, grâce au dispositif d’hébergement d’urgence. Avant cela, ils ont vécu dans un squat, puis dormi dans le métro. Pour survivre, le mari fait la manche dans le tram ou le métro. Il fouille dans sa poche et sort quelques centimes. Sans traitement, Madame L. risque une crise cardiaque. Depuis qu’elle est suivie à l’hôpital, le Dr Casel lui a prescrit deux prises de sang par semaine pour adapter la dose du traitement. Le couple ne parle pas français. La barrière de langue est un obstacle de taille lors des consultations. Le médecin sort un cahier avec des autocollants figurant des médicaments de toutes les tailles et couleurs. Il en prélève un, puis un deuxième et les colle sur le dossier de Madame L. Avec les mains, Dr. Casel explique la dose à prendre : les trois quarts du médicaments. La patiente semble avoir compris. Pour en être sûr, le médecin sollicite les services d’un interprète par téléphone.

Soigner tout de suite

Au traducteur, Madame L. explique angoissée que son dossier d’Aide médicale d’état est bloqué. «  Si elle avait l’Aide médicale d’état, elle pourrait être suivie par un cardiologue de ville, note le Dr. Casel. C’est ce que nous visons. Remettre les personnes dans un parcours de santé de droit commun. Notre consultation n’a pas vocation à un suivi longue durée mais bien à soigner tout de suite et à orienter au mieux, en attendant que les droits soient effectifs ». Antoine Casel explique une dernière fois à sa patiente qu’une réunion avec les assistantes sociales devrait permettre de débloquer enfin son dossier. Ces réunions transversales chaque semaine et celle, chaque mois, avec l’ensemble des acteurs du champ médico-psycho-social de Saint-Denis, permettent une meilleure connaissance de cas individuels. Le but ? Trouver collectivement des solutions concrètes et rapides. Madame L. esquisse un sourire. Cet hôpital est parfois le seul lieu où ces personnes précaires, étrangères et malades, peuvent trouver une écoute attentive et des soins de qualité.

De la rue au 115

Depuis son arrivée à l’hôpital Delafontaine, en 2013, Antoine Casel voit une majorité de patients hommes avec des pathologies récurrentes telles que le diabète, l’hypertension mais aussi les troubles musculo-squelettiques ou les troubles intestinaux. Des maladies en grande partie liées à l’hygiène de vie, au manque de moyens et à des métiers physiquement difficiles. Un homme est assis à l’extérieur. C’est son tour. Ce gambien de 36 ans vit à l’hôtel du 115 à Sevran-Beaudottes depuis un an. Auparavant il errait dans les rues. Mais sa maladie grave l’a rattrapé. Avec une hypertension artérielle couplée à une insuffisance rénale, il a besoin de trois séances de dialyse par semaine. Grâce à l’assistante sociale, il a pu faire les démarches qui lui ont permis de recevoir, il y a quelques jours, sa carte d’Aide médicale d’Etat. Le Dr. Casel s’en réjouit. Le patient va enfin bénéficier d’une fistule qui lui évitera les dialyses sur un cathéter de canaud. A cause des procédures longues de la sécurité sociale, cet acte chirurgical n’a pas pu être pratiqué avant. « Cela aurait coûté moins cher à l’hôpital et aurait évité à Monsieur une hospitalisation de vingt jours et deux jours de réanimation, à cause d’une thrombose septique de son cathéter », lance le médecin.A partir de septembre, ce patient ne reviendra plus en consultation P.A.S.S. Il sera orienté vers un médecin généraliste de ville qui prendra le relais. Un parcours souhaité par le Dr. Antoine Casel à tous ses patients. 

Ixchel Delaporte

photos Julien Jaulin

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