A Saint-Martin-d’Hères, la laïcité fait un trait d’union entre habitants

Une trentaine d’agents de la ville ont élaboré deux guides, l’un sur la laïcité, l’ autre sur l’égalité. Une expérience rare et féconde qui leur a permis, à partir de cas concrets, de s’approprier les outils juridiques nécessaires pour tendre vers « ce qui rassemble ».

Comment s’assurer de la neutralité religieuse d’un animateur de quartier lors de son recrutement ? Peut-on proposer des produits halal lors de repas organisés dans une maison de quartier ? En tant que fonctionnaire, doit-on sanctionner des propos racistes ou discriminatoires ? Comment gérer les activités pendant le mois du ramadan ? C’est à partir de situations vécues, de questions restées jusque-là sans réponse que les trente agents de la ville communiste de Saint-Martin-d’Hères (Isère), commune de 37 000 habitants limitrophe de Grenoble, ont échangé sans tabou pendant deux ans au côté de l’anthropologue Dounia Bouzar et de la juriste Lylia Luc-Bouzar. Agents de l’état civil, agents du service ressources humaines, médiateurs, animateurs jeunesse ou policiers, tous ensemble ils ont abouti, en deux ans, à la production de deux guides pratiques sur la laïcité et sur l’égalité.

Faouzi Bensalem est responsable du secteur jeunesse à la MJC des Roseaux, dans le quartier populaire Renaudie. Au début, il avait des réticences à participer « parce que c’est difficile de se remettre en question, parce que ces sujets liés à la religion sont tabous et qu’on ne préfère pas y toucher de peur de déclencher des problèmes », raconte-t-il. Cet été, Faouzi a emmené quatre jeunes filles voilées en séjour à Marseille. Agées entre 16 et 19 ans, c’est la première fois qu’elles quittaient le quartier. Faut-il les accepter voilées ou non ? Que vont penser les collègues ? Est-ce une manière de favoriser le prosélytisme ? Faouzi s’est posé mille questions et a cheminé comme il l’a fait pendant la formation. Sa réponse a été finalement assez simple : « Ces jeunes filles n’ont jamais eu un discours prosélyte sur l’islam. Pour moi, l’essentiel était qu’elles ne fassent pas de propagande. Donc, je n’avais pas le droit de les priver de séjour. Je me suis dit que ce serait même pire de les empêcher. Tout s’est très bien passé. »

Eviter les malentendus et les suspicions

Parfois, les questions se résolvent ainsi. Parfois, le recours aux termes de la loi permet d’asseoir une décision, dont on craint qu’elle soit perçue comme injuste ou injustifiée. Et c’est ce que les participants ont puisé dans la recherche-action : l’accès à la connaissance des lois et des jurisprudences sur la laïcité. Le recrutement d’un animateur est un cas d’école. Comment assurer ses aptitudes à la neutralité ? Quelles attitudes faut-il avoir si le candidat se présente avec un signe religieux ? « Je suis gêné parfois quand je suis en entretien d’embauche. C’est difficile d’aborder le sujet sans risquer d’être soi-même discriminant, poursuit l’animateur Faouzi Bensallem. La formation nous a permis de clarifier tout ça en élaborant une fiche de poste la plus détaillée possible. Cela évite les malentendus ou les suspicions. Par exemple, un animateur doit pouvoir aller dans l’eau et se mettre en maillot de bain pour la sécurité des enfants. Donc, quand il s’engage pour le poste, il sait qu’il ne devra pas entraver ces règles-là. Il sait qu’il a un devoir d’impartialité et de neutralité ».

Dans un autre registre, il arrive que les agents de la ville soient interpellés pour des situations de tensions entre habitants eux-mêmes. Confrontés à une demande d’arbitrage, les médiateurs de proximité, en première ligne, se sentaient démunis. Jonny Vizzini, responsable du service médiation-prévention, le raconte à travers un épisode qui l’a particulièrement marqué. Celui de la piscine municipale. « A un moment donné, des familles Roms ont commencé à la fréquenter. Les habitants du quartier ne les voyaient pas d’un bon œil. On a eu des remarques sur le fait qu’ils étaient sales, qu’ils ne se lavaient pas, qu’ils allaient apporter des maladies. Face à ça, nous étions gênés, on ne savait pas toujours quoi répondre. Au final, il n’en y a qu’une : si ces familles paient leur entrée, elles ont les mêmes droits que les autres. D’autant que les Roms respectaient à la lettre le règlement en prenant leur douche avant d’entrer dans le bassin contrairement à d’autres… Dès qu’il y a un préjugé, on recadre les gens en faisant référence au droit. Ca apaise les choses». Étonnamment, le recours strict au même règlement a pu démêler un incident d’une toute autre nature, celui du port du burkini par une habitante. « Les arguments sont simples : pas de burkini pour des raisons de sécurité et d’hygiène, un point c’est tout », tranche Jonny Vizzini. Avoir les bonnes sources juridiques et les affirmer sans hésitation a permis aux agents de la ville de se sentir plus légitimes. Avant leur tournée quotidienne, les médiateurs Boubacar Guellout et Guillaume Diasspara font le bilan. La maîtrise de la liste des vingt critères discriminants leur paraît aujourd’hui indispensable. « J’ai moins de réticences à me positionner, à répondre aux questions, assure Guillaume. Ne rien dire équivaut parfois à valider une idée reçue. Pour l’histoire des Roms de la piscine, le fait qu’on ait pu expliquer aux gens en quoi certains propos pouvaient être condamnés par la loi, ça a tout changé. On nous prend au sérieux».

Les bonnes références de droit pour désamorcer les tensions

Caroline Cialdella fait partie des cinq agents du service de gestion urbaine et sociale de proximité (GUSP) de la ville à avoir débattu neutralité et discriminations. Elle a réalisé la prégnance de ses propres préjugés « parfois conscients, parfois inconscients ». Au cœur des trois quartiers les plus en difficulté de Saint-Martin-d’Hères, elle est chargée de contribuer à leur bon fonctionnement et à l’amélioration des services de proximité : « On est parfois le premier contact institutionnel avec les gens, nous avons donc une responsabilité sur nos dires. D’autant que la situation est de plus en plus tendue, avec une montée du racisme et de l’isolement. Les habitants s’opposent vite les uns aux autres, persuadés que le voisin les ignore parce que ‘je suis noir’ ou parce que ‘je suis arabe’. Face à ces préjugés, avoir les mots justes, les bonnes références de droit, ça permet de faire baisser la pression et de ramener vers des discours moins violents, même si on n’a pas de prise sur l’essentiel qui est la situation sociale », témoigne-t-elle.

La peur d’en rajouter pousse parfois ces professionnels à passer sur certains propos. « Il m’arrive de recevoir des habitants d’origine italienne, comme moi, expose Jonny Vizzini, responsable des médiateurs, et d’entendre certains me balancer des discours racistes sur ‘les étrangers qui font trop de bruit’. J’ai été embarrassé. Maintenant, je ne laisse plus dire n’importe quoi ». Sa collègue Régine Berruyer, coordinatrice de l’action sociale pour le CCAS (centre d’action sociale), acquiesce. « On voit bien qu’il y a des vagues de repli communautaire au gré de l’actualité, un affichage des convictions religieuses plus ou moins fort. Les sujets sont tellement sensibles qu’on a besoin d’avoir des propos clairs et argumentés en tant que fonctionnaires. Surtout que tout cela peut être mal interprété, déformé par les médias ou récupéré politiquement. »

La loi du plus grand dénominateur commun

Ces heures passées à croiser les expériences et les regards ont ouvert la voie à ce que Hakima Necib, chargée de mission à l’égalité, appelle « un référentiel commun». Avec un objectif, éviter les interférences avec des discours politiques nauséabonds qui surfent sur la peur de l’autre et en particulier sur la peur de l’islam. C’est ce que pointe le guide dans son introduction : « Ces discours politiques instrumentalisent l’islam pour diviser les Français et persuader l’opinion publique qu’il y aurait un ‘eux’ et ‘nous’ de façon à affaiblir les luttes sociales communes ». Résultat, dans l’esprit des citoyens, le malentendu fait des dégâts : « D’un côté, de plus en plus de musulmans ont le sentiment que leur religion ne sera jamais acceptée et certains entraînent les plus fragiles à faire de la surenchère pour ‘résister’. De l’autre, nombreux sont les non-musulmans qui ont le sentiment que l’islam ’veut faire sa loi’ ».

Lors de la restitution du guide sur la discrimination à l’ensemble des agents de la ville en juin dernier, l’écho fut enthousiaste « parce que chacun, à sa place, sans s’en rendre compte, peut être à la fois producteur de discriminations et victime, selon les situations», confirme Caroline Cialdella. « Dans l’idéal, il faudrait que tous les agents puissent avoir connaissance de ces textes, rebondit Régine du CCAS. En même temps, nous essayons de les diffuser lorsqu’on est confrontés à des cas concrets. Sur le halal, par exemple, je ne fais plus d’exception. Avant, pour des repas avec les familles, j’achetais de la viande halal pour ne pas froisser les usagers de confession musulmane. En fait, j’ai appris que lorsqu’on achète du halal, on paie une dîme qui va à la construction des lieux de culte. Or, c’est de l’argent public, donc je ne le fais plus ». A la place, Régine Berruyer met à disposition, sur une même table, différents plats communs réalisés à partir de poisson ou d’œufs qui remplissent les critères de ce que l’anthropologue Dounia Bouzar appelle le plus grand dénominateur commun. « Pour gérer en même temps le respect des choix individuels tout en garantissant des repas communs, ciment de partage, la gestion des repas doit être guidée par des plats qui peuvent être partagés par tous. Au final, aucune vision du monde ne s’impose comme supérieure puisque toutes les références sont respectées».

Ixchel Delaporte

photo Pablo Chignard

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