A Sarcelles, les compagnons bâtisseurs fabriquent du lien social

Les compagnons bâtisseurs fêtent cette semaine leur 60 ans. L’occasion d’un chantier express pour rénover la maison des Solidarités à Sarcelles. Reportage.

Dans la cour d’une ancienne école du quartier des Lochères à Sarcelles, devenue maison des solidarités, des volontaires en service civique déplacent des palettes. Munies de t-shirt compagnons bâtisseurs, deux jeunes Allemandes prennent les mesures pour faire une chaise. A côté, une grappe de garçons évaluent l’allure d’une banquette. D’autres, enfin, passent affairés, munis de rouleaux, pour peindre l’ensemble des murs défraîchis. C’est un des trois chantiers programmés toute la semaine à l’occasion des 60 ans de l’association des compagnons bâtisseurs. Mobilisés à Sarcelles, aux Grands Voisins, un espace multiple et ouvert dans le 14ème arrondissement de Paris et place de la Bastille pour la conception de mobilier urbain, 200 habitants, volontaires et bénévoles fêtent ainsi une association tournée vers la fabrication, l’insertion et la capacité d’agir individuelle et collective.

Unique en son genre, ce mouvement d’éducation populaire a pour but d’accompagner un public défavorisé dans l’auto-réhabilitation de logements, HLM ou propriété privée. A Sarcelles, depuis un an, les compagnons bâtisseurs occupent des locaux à la maison des solidarités au côté de La Croix rouge, du Secours populaire et du Secours catholique, de concert avec deux bailleurs. Dans la salle qui leur est dédiée, un mur contient des outils de bricolage, c’est l’outilthèque. Dans une autre salle, plus sécurisée, des outils permettent de plus gros travaux.

Quinze dépannages pédagogiques et une animation collective par semaine

Chargée de projet Santé, Matériaux, Logement d’urgence, après avoir été elle-même volontaire, Eliane Jarry raconte l’arrivée des compagnons à Sarcelles : « C’est un habitant de l’amicale de locataires qui nous a sollicité. Et, depuis un an, les salariés et volontaires ont effectué une quinzaine de dépannages pédagogiques. On propose une animation collective par semaine de technique de bricolage pour réparer une fuite d’eau, une porte cassée ou changer un joint. Il nous a donc semblé assez évident de lancer une rénovation du site que nous occupons. Ce n’est pas toujours à la mairie de tout faire ! ». Au fond, le bricolage reste un excellent prétexte pour nouer des liens et apporter un soutien aux familles fragilisées.

Dans l’espace cuisine, après avoir passé une première couche dans un des longs couloirs incurvés de l’ancienne école, Rosalie, bénévole au Secours catholique, prépare avec d’autres femmes, des sandwichs pour les jeunes volontaires venus de toute la France. Mickaël, 19 ans, arrive de Dunkerque. Spontanément, il serre la main et se présente. Ce jeune homme calme a eu un parcours cabossé. « Après la troisième, j’ai fait beaucoup de conneries. Je me laissais influencer. Sans diplôme, il a fallu que j’aille chercher du travail en Belgique. Mais en France, il n’y avait rien pour moi. » Inscrit à la mission locale, il prend connaissance du service civique. Un an pour aider les autres et en même temps « se reconstruire » lui-même. « J’apprends beaucoup dans le domaine du bâtiment même si je ne recherche pas dans cette voie. J’espère trouver un contrat dans la boucherie. » A ses côtés, Hocine, 25 ans, est tunisien. Voilà huit mois qu’il accomplit son service européen à Marseille. « On fait de tout, de l’électricité, des ateliers collectifs, de la peinture. C’est agréable d’être utile aux autres. J’aimerais continuer.»

« Tant qu’on n’entre pas chez les gens, on ne peut pas comprendre ce qu’ils vivent »

Sous une chaleur harassante, l’heure du déjeuner a sonné. Horline, 21 ans, mangera un sandwich sans porc. Son immense sourire dit son plaisir à faire ce chantier. Elle vient de Tours, où elle étudiait pour devenir infirmière. « J’ai arrêté car ce n’était pas pour moi. J’aimerais devenir conseillère en insertion. J’ai donc décidé de faire mon service civique chez les compagnons bâtisseurs. L’habitat, c’est très sensible. Tant qu’on n’entre pas chez les gens, on ne peut pas comprendre ce qu’ils vivent. S’ils acceptent qu’on partage un peu de leur intérieur, alors c’est déjà un peu gagné. » Cette jeune femme originaire de Guyane n’aurait jamais imaginé être capable de refaire une salle de bain, de poser de la toile de verre, du placo et de l’enduit. « On a fait un chantier dans une maison insalubre où une famille vivait depuis onze ans. On a tout refait, tous ensemble ».

Son voisin Sonny, originaire de Guadeloupe, avait entamé des études à Clermont-Ferrand de maths et physique appliqués avant de s’apercevoir, lui aussi, qu’il préférait la mécanique avionique. Puis, il s’est mis à chercher du travail. En vain. Pour lui, les compagnons bâtisseurs, c’est un sas salvateur. Peut-être même plus. «C’est une grande famille qui aide d’autres familles, décrit-il. J’ai fait un chantier chez une femme qui accumulait toutes sortes d’objets. Peu à peu, nous avons réussi à la convaincre de faire du tri. Cette dame à la retraite n’avait plus de règles d’hygiène. Le fait de l’accompagner dans la rénovation, sans la brusquer, ça lui a redonné confiance ». La fin du repas approche. Le chantier à la maison des solidarités va reprendre. La tâche est ardue. La surface des murs et des plafonds est plus importante que prévue. Mais la trentaine de jeunes se remet vite au travail. Pour Rosalie, habitante de Sarcelles et bénévole au Secours catholique, la maison des solidarités pourra accueillir les gens dans de bonnes conditions : « C’est quand même mieux pour tout le monde quand c’est joli, non ? ».

Ixchel Delaporte 

photos : Guillaume Clément

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