A Villeneuve-la-Garenne, la cité a déjà commencé à coder

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Basée dans le quartier de la Caravelle, à Villeneuve-la-Garenne, l’école du Web des quartiers populaires forme une douzaine de jeunes par an au métier d’intégrateur-développeur Web. Déjà présente sur trois sites, elle devrait s’étendre à cinq nouvelles villes.

La Caravelle, dix étages, 15 500 m2 au sol, près de 6 000 habitants et 1630 logements. Voilà pour le décor monumental, un des quartiers de Villeneuve-la-Garenne et une des réponses données à l’appel de l’Abbé Pierre en 1954 pour loger les familles des bidons villes de la région parisienne. C’est au pied d’un des ces immenses pavés droits que l’on repère la devanture rouge du PoleS, Pôle d’orientation vers l’emploi par l’économie sociale et solidaire.

C’est exactement là qu’est née, en 2015, l’école du web des quartiers, sous le nom un brin impertinent de « Ma6T va coder ». Une aventure récente imaginée après une longue expérience réussie d’insertion par l’activité économique. Au PoleS, en 2005, après les révoltes urbaines, Claude Sicart, son président perçoit l’urgence : « On se dit que le besoin de qualification est élevé. On repense les dispositifs en fonction du territoire. On décroche le marché d’entretien des espaces verts de la ville et on propose de la qualification aux plus éloignés de l’emploi dans les quartiers». Et puis, l’ère du numérique vient percuter cette structure d’insertion vertueuse. A la demande de la préfecture des Hauts-de-Seine, voit le jour un premier projet d’emploi et de formation aux métiers du numérique pour quinze jeunes au chômage, dans le cadre des emplois d’avenir.

Des jeunes passionnés

Abdoulaye Diarra, 29 ans, a fait partie de la toute première session de l’école du web, en 2015. Ce grand jeune homme élancé, keffieh posé en triangle sur les épaules, se souvient de sa rencontre improbable avec le codage. Dans la salle où désormais il travaille en CDI en tant que intégrateur-développeur, il décrit un parcours fait de petits boulots mal payés. Monteur de stands, homme de ménage avec son oncle à la SNCF, coffreur-boiseur chez Eiffage, mécanicien, Abdoulaye entend parler de l’existence du PoleS. « Franchement, je pensais que j’allais toucher un petit salaire tranquille, me former à l’informatique mais je ne pensais pas à la suite, c’était comme un autre petit boulot. Moi qui ai porté toute ma vie, enfin, je pouvais m’asseoir un peu », s’amuse-t-il. Il mord au codage. Et s’entiche de la fabrication des sites web. « J’aimais cette concentration, savoir d’où ça venait et comment le modifier. Petit, je rêvais d’être ingénieur… Pendant les dix mois de formation, avec onze autres jeunes, nous avons fabriqué un quizz pour l’association Metropop’ !» Depuis, il a participé à la création du site du PoleS, mais aussi de l’association Pas sans nous, ou encore du collectif Pouvoir d’agir. Aujourd’hui, il travaille à la création d’une application pour la gestion des espaces verts qui devrait faciliter les échanges entre le PoleS et la mairie de Villeneuve-la-Garenne.

Un projet en plein essor

En à peine deux ans, l’essor de cette école du web est fulgurant. Et coïncide avec les directives gouvernementales de lancement en 2016 d’une grande école du numérique, qui regroupe un réseau de formations. L’école du web répond illico à cet appel à projet et obtient une labellisation pour Villeneuve-la-Garenne, Pierrefitte-sur-Seine et Pantin. « Le gouvernement a pris conscience qu’il y aurait autour de 36 000 postes à pourvoir dans les métiers du numériques en France et 900 000 en Europe. Nous avons décidé de ne pas louper le coche. Déjà qu’on est en périphérie de tout, si en plus les quartiers sont coupés du numérique… Avec ce média, le but est donc de sortir d’une double assignation territoriale et d’orientation professionnelle, toujours axée sur le BTP, les espaces verts et les services à la personne », analyse Claude Sicart, le président. Ces nouveaux métiers du web requièrent des compétences techniques, qui avec la formation certifiante, permettent de travailler en agence pour développer des sites internet ou dans le e-commerce. Il y a aussi les compétences de création pour des maquettes de sites internet avec de l’édition et de la rédaction d’articles.

A l’opposé des méthodes concurrentielles du numérique

De ces métiers, ni Kevin Seri, 25 ans, ni Laureline Drieu, 26 ans, n’en avait jamais entendu parler. Comme beaucoup de jeunes issus des quartiers populaires, ils ont fait toutes sortes de petits boulots dans la restauration ou dans la vente. Des boulots aux horaires impossibles, mal payés et peu gratifiants. Tous deux sont arrivés à l’école du web par le bouche à oreille. Dans la même promo, ils viennent de clore dix mois de formation certifiante. Kevin a même été embauché en emploi d’avenir comme animateur au sein des espaces d’éducation numériques pour les 9-12 ans. « J’ai saisi l’opportunité même si je ne connaissais pas les langages informatiques. Ce n’est qu’une histoire de motivation, finalement c’est devenu une passion. On doit se mettre à jour parce que ça évolue très vite. Avec le Fab lab, on doit manier les machines, concevoir des projets robotiques, souder, fabriquer. Les enfants sont très curieux. J’aime cette pluridisciplinarité ». Sans soutien financier des parents, les jeunes remballent très vite leurs rêves. S’il avait pu, Kevin concède qu’il aurait pousser les études bien plus loin. Mais, il a fallu assurer le loyer. « Ce n’était pas gagné d’avance, poursuit Claude Sicart. On reçoit des jeunes qui ont des situations difficiles, c’est pour ça qu’on met en place un accompagnement global. Et quand ils terminent la formation, on continue à les suivre de près pour trouver d’autres pistes. On est dans le ‘take care’ ». 

Laureline hoche la tête. Engagée dans un BTS physique chimie, elle a été obligée d’arrêter. « C’était trop cher 2500 euros par an. Et puis je n’étais plus sûre de vouloir travailler dans un laboratoire. » Elle lâche tout et se fait embaucher dans la restauration rapide, en cuisine, « mal traitée et mal payée ». A 25 ans, elle se retrouve au chômage. « C’était très dévalorisant, déprimant. » C’est à ce moment-là que son cousin lui parle du PoleS. Pourquoi pas. « Ca m’a plu parce que c’était une découverte. On est très autonome parce qu’il n’y a pas un seul chemin pour parvenir à la solution. J’aimerais continuer à me former. » On est bien loin des méthodes agressives d’apprentissage en incubation des grandes écoles, où, pendant des semaines, les jeunes doivent faire preuve de leurs compétences, contre des adversaires, et sans aucune certitude d’être pris. Kevin a tenu une semaine. Il fallait assurer le loyer, encore. Cette-fois, à l’école du web, il a non seulement été payé pour apprendre, et bénéficier d’un soutien dans les moments difficiles, mais il a aussi pu mettre à profit ses acquis, en décrochant un emploi.

Ixchel Delaporte

photo DR

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