Au Courbat, des médecins au chevet des policiers

Alors que les suicides se multiplient dans la profession, le centre de santé du Courbat soigne ces fonctionnaires confrontés à des conditions de travail de plus en plus difficiles. Reportage.

Entrer au Courbat pour un ou deux mois n’est pas une décision facile. Le lieu a mauvaise réputation au sein de la police. Y sont admis, dit-on, les alcooliques et les dépressifs. En deux mots, les policiers à problème. Mais quand certains décident de se rendre au Courbat, c’est un tout autre regard que les équipes soignantes portent à ces malades, issus des métiers de la sécurité, policiers ou non, gendarmes, pompiers et  personnels de la pénitentiaire. Un lieu crucial alors que le nombre de suicides dans la police s’est envolé cette année avec cinquante fonctionnaires de police et seize gendarmes qui ont mis fin à leurs jours depuis le 1er janvier 2017.

 

Situé au cœur de l’Indre-et-Loire, près de Loche dans le village du Liège, cet établissement de santé unique en son genre, crée en 1953 par l’Association nationale d’action sociale des personnels de la police nationale et du ministère de l’Intérieur (ANAS), se déploie dans un grand domaine arboré autour d’un étang. La journée commence par l’appel des 56 patients, à 7h45, dans la cour du parc. Après le petit-déjeuner, ce sont un lot d’activités et d’entretiens individuels qui se succèdent : groupes de parole, activités thérapeutiques, jardinage, balnéothérapie, équithérapie, atelier de création, rencontre avec un policier responsable de la lutte contre les addictions…

40 % des patients sont issus de la police

Dans un grand froid hivernal, quelques patients en survêtement discutent devant le bâtiment principal en fumant une cigarette. Parmi eux, José et Steeve. Ces deux policiers se sont rencontrés quatre jours auparavant à leur arrivée dans ce centre. Ils commencent une cure de désintoxication. L’un vient de la région parisienne pour son troisième séjour en dix ans. L’autre, originaire du Nord, vient ici pour la première fois. L’un fut policier à la brigade anti-criminalité (BAC) de Saint-Denis, pendant dix ans, aujourd’hui affecté dans un bureau à Paris. L’autre exerce comme policier judiciaire à Calais depuis dix-huit ans.

 

Il est midi. Les patients, dont 40 % sont issus de la police (le reste étant des patients de droit commun venant de la région), se présentent devant le réfectoire avec vue sur le parc du château du Courbat. Les tables sont dressées par quatre. José et Steeve ont déjà noué des liens. Parler de leur addiction à l’alcool, c’est d’abord parler de leur « addiction » à leur métier. « Pendant dix ans, je me suis mis une pression terrible pour exercer au mieux mon travail, explique Steeve. La devise de mon équipe  c’était ‘‘pas de zone de non-droit’’, donc on était présent partout même si cela pouvait être risqué. On a fait du renseignement, des démantèlements, des interpellations. Quand je rentrais chez moi, j’appelais mes collègues pour savoir où en étaient les affaires. Je n’avais plus de vie de famille.

 

Le besoin criant de reconnaissance

Sentiment de perte d’identité professionnelle et sociale, épuisement professionnel du à une dégradation des conditions de travail, explosion du nombre d’heures supplémentaires à cause de l’état d’urgence, éloignement familial, désocialisation ou encore pression des chiffres… Les facteurs de souffrance sont multiples et viennent exacerber des tensions déjà présentes dans la sphère privée. Il y a six ans, Steeve effectue un premier séjour au Courbat. Il raconte sa lente dégringolade dans l’alcool « pour tenir le coup ». Peu à peu, un verre, puis deux, permettent au policier de la BAC de décompresser et de forcer son cerveau à déconnecter de ce « métier passion ». Las, il se déconnecte aussi de sa femme et de ses deux filles. Soutenu par sa hiérarchie dans sa démarche de cure, Steeve parvient à surmonter son addiction. Et rompt le silence auprès de ses collègues lorsqu’il reprend son poste de travail. « Je n’avais plus honte de dire que j’étais parti me soigner. » Au-delà de la pression qu’il se mettait à lui-même, ce que Steeve pointe est un manque élevé de reconnaissance de sa hiérarchie. «On peut être soutenus par nos chefs mais on n’aura jamais un retour positif sur notre travail.»

 

Axé sur la réappropriation de l’estime de soi, en particulier au travers d’activités physiques, l’objectif reste le retour en service dans les meilleures conditions psychiques et physiques. C’est ce qui anime Stéphane Rolland, préparateur physique, qui reçoit les patients trois fois par semaine pour une«ré-athlétisation» : « Je vois arriver des patients abattus, renfermés. Après deux mois de travail sur leur endurance, leur équilibre, ils sont plus ouverts. Leur silhouette change. Ils se sentent valorisés. » Avec cet emploi du temps bien chargé, en cinq jours, José reconnaît avoir retrouvé un peu de sérénité, du plaisir à manger et à bien dormir. « Une semaine sur deux, je travaillais trois nuits d’affilés. Aller constater des décès sous des trains, traiter des affaires de passeurs… Je m’imposais une grande rigueur. La défense des personnes et des biens était devenue  comme une compagne. Ma famille a explosé et j’ai divorcé. J’ai fait une dépression et un burn out. On boit pour oublier mais on rentre dans un cercle vicieux…»

 

Ces deux policiers, qui espèrent voir changer les mentalités sur le tabou de l’alcoolisme au sein de la police, pensent déjà l’après Courbat, un moment délicat. Il faut éviter la rechute et tenir face au regard parfois suspicieux de l’entourage. «Le Courbat m’a donné des outils pour changer mon comportement et réapprendre à vivre, conclut Steeve. Il faut garder une ligne de conduite. L’alcool, c’est la maladie d’une vie. Il faut trouver un équilibre dans une abstinence heureuse.» José, lui, souhaite repartir sur de bonnes bases, «devenir meilleur» pour ses proches et renouer peut-être avec son plaisir de peindre et d’écrire.

 

Ixchel Delaporte

reportage photo : Cyril Chigot

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