Ces jeunes Espagnols, nouveaux forçats des grands crus bordelais

Du Médoc au Sauternais, le marché de la vigne emploie en masse des saisonniers, dont une moitié constituée de jeunes migrants en provenance majoritairement d’Espagne. Vivant dans des fourgons et soumis aux contrats précaires, ils espèrent survivre ainsi et aider leur famille.

Depuis trois ans, ils débarquent en Gironde de plus en plus nombreux, avec leur camionnette pour seul toit, et un objectif : travailler dans la vigne, de mars à novembre. Avant la catastrophe économique de 2008, qui a plongé 26 % des actifs espagnols dans un chômage longue durée, les jeunes vendangeaient sur les terres ibériques. Mais, très vite, le taux horaire a dégringolé. « Pour le même boulot en Espagne, je touche 5 euros de l’heure alors qu’en France c’est 9,50 euros. C’est vite vu », raconte Carolina, 27 ans, originaire de Melilla. Installée sur une aire des gens du voyage de Saint-Pierre-d’Aurillac, à quelques kilomètres de Langon, cette jeune femme symbolise à elle seule une génération de jeunes précaires confrontés à une des crises les plus violentes jamais vécue par les Espagnols.

« Les banques ont fait plonger le pays »

En fin d’après-midi, Maïtena, Carolina, Jésus et quelques autres se retrouvent autour d’un verre, sous une tente, pour décompresser. Des chiens slaloment entre les cinq fourgonnettes. Un point d’eau se trouve à l’entrée du mini camping et une douche bricolée à l’écart chauffe avec le soleil, lorsqu’il y en a. « On est là pour travailler, on participe à l’économie française. On devrait pouvoir s’installer sur des terrains prévus pour nous accueillir décemment et avoir accès à la sécurité sociale. L’an dernier, mon compagnon a eu un accident du travail. Il a passé trois semaines à l’hôpital. Heureusement qu’il y a la mutuelle agricole à laquelle on cotise sinon toutes nos économies y passaient », se souvient Carolina. Signer un contrat est une protection. En Espagne, c’est devenu une denrée rare. Le travail au noir a explosé : plus de 4 millions de personnes ne sont pas déclarées et l’économie souterraine représenterait 21,5% du PIB espagnol. « Je préfère vivre dans mon fourgon avec mon chien, gagner l’équivalent de 1200 euros par mois et mettre un peu d’argent de côté plutôt que de trimer sans aucune sécurité. En Espagne, il n’y a que du travail au noir. Et en plus il faudrait dépendre des banques qui ont fait plonger le pays ? Je refuse. » Maïtena écoute avec attention les propos révoltés de Carolina. Elles se sont rencontrées sur cette minuscule aire. Pour elle qui a fait des études d’éducatrice spécialisée, la situation est similaire. « J’ai 25 ans et le secteur du travail social est ruiné en Espagne. Nous sommes tous ici par obligation. Tout est plus cher, l’alimentation, les loyers, les transports… Avec un salaire, tu ne peux pas vivre. Si tu trouves un job dans un bar, tu ne gagnes pas plus de 800 euros, c’est misérable », lâche-t-elle pragmatique. Carolina raconte le cas d’une jeune mère de famille espagnole qu’elle a croisé l’an passé et qui ne s’en sortait pas avec ses deux enfants. « Cette fille venait tenter la vigne en France pour donner à manger à ses enfants. Comment a-t-on pu en arriver là ? Des gens crèvent de faim et d’autres jettent de la bouffe à la poubelle, c’est ça la réalité de l’Europe. » Dans la région, où se trouvent les crus Saint-Emilion et Sauternes, Carolina compte près de six camps à cinquante kilomètres à la ronde où vivent essentiellement des Espagnols.

Parfois, les conditions de travail ne suivent pas…

Des champs de vigne défilent de part et d’autre des routes de campagne. Entre les petits crus bourgeois et les premiers grands crus, Château Climens ou Château d’Yquem, la demande de récolte manuelle est énorme. Levée à 6 heures du matin, Carolina commence l’épamprage de la vigne à 7h30 jusqu’à 15h30 sur des terres composées de graves, d’argile et d’affleurement calcaire. Sept heures de travail accroupie, le dos plié pour débarrasser le cep des rameaux et favoriser la maturation des branches fruitières. Il arrive que les conditions de travail ne suivent pas. Pas de gants, pas d’eau, pas de lunettes, pas de protection pour la pluie et le vent. « Si tu n’amènes pas ton équipement, certains châteaux ne fournissent rien alors que ce serait le minimum », poursuit-elle en montrant ses mains et ses ongles, noircis par le raisin. Jésus, 28 ans, est un habitué de la région qu’il sillonne depuis trois ans. Les raisons de sa migration sont claires : « Je suis ici pour ma famille. Mes parents sont tous les deux au chômage. Il n’y a rien en Espagne. Alors je leur envoie ce que je gagne. Mais, on n’accepte pas tout et n’importe quoi. On a une certaine liberté dans la mesure où il y a du travail dans la vigne, d’autant plus que les jeunes Français ne veulent pas le faire ».

« Les Français sont moins assidus »

Beaucoup d’entre eux passent par des boîtes d’intérim spécialisées dans les travaux agricoles. Chez Corre et associés, dont le siège se trouve à Cadillac, dans le nord-ouest de Langon, les jeunes espagnols représentent près de 50 % de la main d’œuvre. L’autre moitié, ce sont des locaux qui oscillent entre les périodes de chômage et les saisons. L’une des associées de cette entreprise, qui a vu le jour il y a cinq ans, est formelle : « Les Espagnols sont de plus en plus nombreux mais l’hébergement demeure un obstacle. Comme les gitans, ils sont mal vus. Pour nous, c’est problématique parce qu’on n’arrive pas fournir les châteaux en personnel. Forcément, cela a des répercutions sur notre chiffre d’affaire. On est tributaires de la crise. On aimerait bien embaucher des Français, mais ils sont moins assidus. Et puis, la France n’a pas les infrastructures nécessaires pour accueillir ces jeunes travailleurs mais il va bien falloir y songer. Ce ne sont pas des animaux, ils ont le droit de vivre dans des conditions décentes», analyse-t-elle.

Certains jeunes font les poubelles à Langon

A Saint-Pierre-d’Aurillac, où sont installés ces précaires de la vigne, le maire (PCF) Stéphane Denoyelle, nous reçoit dans son bureau, au côté de Paulette Laprie, adjointe à la solidarité. Les deux élus expriment une forte inquiétude. « L’arrivée de ces nouveaux migrants espagnols, polonais et italiens qui travaillent dans la vigne, c’est la conséquence d’un dumping social à échelle européenne. Les châteaux sont les grands gagnants. Ils ne se préoccupent ni des conditions de travail ni des conditions de vie. Nous avons appris récemment que certains jeunes allaient faire les poubelles à Langon. Nous sommes solidaires, nous les connaissons, nous ne voulons pas les expulser mais cette aire n’est pas faite pour le long terme. Nous avons conscience que cette précarité est organisée par le patronat. Du coup, la ville se retrouve presque complice de ce système. Pour nous, élus, c’est difficile de se positionner », reconnaît l’édile indigné.

« Ici c’est une région où tout le monde sait mais personne n’ose dire »

De cette petite ville paisible en bordure de Garonne, il suffit de remonter une centaine de kilomètres jusqu’au Nord Médoc pour retrouver peu ou prou les mêmes problématiques. A Pauillac, sur la rive gauche de l’estuaire de la Gironde, bourgade encadrée par deux des plus grands crus du Médoc (Château Lafite-Rothschild et Château Latour), la CGT mène une bataille acharnée contre les contrats précaires, les licenciements économiques et licenciements pour inaptitude, très fréquents dans la vigne. « Ici, c’est un secteur géographique très pauvre pour les travailleurs mais tellement riche pour une poignée de nantis. C’est une région où tout le monde sait et où personne n’ose dire», lâche Alain Curot, syndicaliste à la CGT depuis trente ans.

Assis à la table du petit local, il sort machinalement une pochette rouge intitulée « courrier saisonnier 2013 ». Déterminé à ne pas laisser les grands châteaux piétiner le droit du travail, Alain Curot y consigne méthodiquement les adresses postales des travailleurs saisonniers espagnols. Trente-trois noms, tous espagnols, plus une italienne, âgés entre 20 et 35 ans, originaires de Burriana, Cantabria, Valencia, Avila, Madrid, Granada, Cadiz, Malaga. « Un jour, j’ai vu débarquer deux filles d’origine espagnoles qui travaillaient chez un sous-traitant de travaux viticoles. Sur le contrat, il était spécifié qu’elles avaient accès à la douche et aux toilettes. La vigne, c’est plein de sulfate et ça pue, donc c’est presque obligatoire de se laver le soir. Quand elles les ont réclamées, elles se sont fait tabasser », raconte-t-il. Un exemple parmi tant d’autres de la fragilité dans laquelle peuvent être plongés les saisonniers, tributaires du bon vouloir des châteaux ou des intermédiaires.

Les jeunes Espagnols dorment dans des camions, sur les parkings, dans les bois ou sous des tentes…

Sans hébergement sur place, les jeunes dorment dans des camions, sur des parkings, dans les bois ou sous une tente. Ils utilisent leurs camions pour se rendre sur les vignes et doivent payer l’essence. « On veut bien les faire travailler mais on ne préfère pas les voir. Ils sont comme des SDF. Sans adresse, pas de compte en banque, pas de sécurité sociale », poursuit le syndicaliste. C’est à partir de ce constat que la CGT a décidé de mettre à disposition l’adresse du local, sorte de boîte postale, qui permet aux saisonniers espagnols sans logement de se domicilier, d’ouvrir un compte en banque et de recevoir du courrier. «On les voit plus souvent, on peut discuter quand ils parlent un peu français. En échange de cette boîte postale, je leur ai demandé de me donner leurs adresses en Espagne pour rester en contact avec eux, savoir d’où ils viennent et établir un lien.» Elena, une italienne de 29 ans originaire de Toscane, pousse discrètement la porte du local. Une fois par semaine, elle vient chercher son courrier. Les yeux cernés après une journée de travail, elle confie : « J’ai fait trois saisons de vendanges en fourgon. En ce moment, je suis sur le parking de Leclerc. La vigne, l’été, c’est plus facile mais l’hiver, quand il pleut, c’est éreintant. Je m’adapte au travail qu’il y a. Je ne pourrais pas faire ça des années mais les contrats saisonniers ne me permettent pas de m’installer. Pourtant, ce n’est pas l’envie qui me manque ».

Ixchel Delaporte

photos Olivier Coret

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