Ces seniors aux retraites de misère

Publié ce jeudi, le baromètre Ifop-Secours populaire confirme l’appauvrissement des plus âgés. Reportage auprès de ces seniors qui doivent subsister avec quelques euros par jour. 

 

Tout doucement, soutenue par son déambulateur, Angelia sort de son studio pour prendre l’ascenseur jusqu’au 5ème étage. Il est midi. Et avec elle, des hommes et des femmes de plus de 60 ans affluent vers le restaurant Emeraude, géré par la ville de Paris et situé au sein de la maison de retraite de l’Avé Maria, dans le 4ème arrondissement de Paris. Au plafond, des lustres. Autour de la salle lumineuse d’imposants buffets en bois massif contiennent la vaisselle. Enfin, de jolies tables en bois dressées, munies de belles nappes, finissent par installer un décor chaleureux d’une auberge parisienne. Angelia, 84 ans, s’assoit à sa table au côté de Marguerite, 91 ans, comme elle résidente de l’Ave Maria, et face à Marie-Claire, 68 ans, qui elle, vit dans la résidence des Céléstins, gérée par Coallia, à quelques rues de là. Ces trois amies se retrouvent volontiers pour déjeuner. Chacune paie selon ses revenus, de 6 euros à 11 euros, pour un repas complet. Comme chaque année, le baromètre du Secours populaire fait un point sur l’état de la pauvreté en France. Avec un focus sur les aînés et une aggravation de la situation des plus modestes, notamment des difficultés accrues à payer certains actes médicaux, à disposer d’une mutuelle santé, ou encore à payer les dépenses d’énergie. C’est aussi ce qu’a pu remarquer Christine Martin, directrice de la Résidence Avé Maria : « On assiste peu à peu à un changement de population et un abaissement de l’âge d’entrée en maison de retraite. Nous recevons des personnes plus jeunes mais aussi plus précaires, qui vivaient dans des hébergements d’urgence ou des hôtels sociaux ».

78% des seniors touchent les aides sociales

Devant un bon plat de viande, haricots blancs et courgettes à la tomate, Angelia raconte une vie d’ouvrière du liège au Portugal et de gardienne d’immeuble à Paris, dans le quartier. Comme retraite, elle ne sait plus exactement combien elle touche. Mais elle peut affirmer une chose : « Je ne suis pas partie en vacances depuis vingt-quatre ans ». Angelia a peu d’activités à cause de ses jambes qui lui jouent des tours. Elle a revécu quand son mari violent est mort. Une vie douloureuse qui ne transparaît pas dans un large sourire et de doux yeux bleus. Assise face à elle, Marie-Claire a le verbe haut. Peut-être parce qu’elle a travaillé des années sur les marchés, et en tant que gardienne d’immeuble à l’Opac. Pour rompre la solitude et manger à sa faim, elle se rend chaque jour rue de l’Avé Maria. C’est que sa retraite n’excède pas les 600 euros par mois. Il faut donc s’organiser. Avec les aides, elle arrive à vivre avec 400 euros, et surtout « parce que j’avais mis de l’argent de côté », souligne-t-elle. « Que voulez-vous faire de plus que l’essentiel avec des retraites de misère », s’emporte-t-elle. Les plats sont servis au fur-et-mesure, au rythme de chaque personne âgée. Dans cette résidence, près de 78 % des seniors touchent les aides sociales sans quoi, ils seraient dans l’incapacité de se faire soigner ou de payer le loyer.

A l’autre bout du restaurant, qui accueille environ soixante personnes par jour, Josiane est une petite dame menue, tirée à quatre épingles, un joli collier bigarré autour du cou. Elle n’est pas parisienne d’origine. Mais elle y est arrivée très jeune de Laon. Femme de ménage, trieuse de papier chez Vilmorin, Josiane ne fait pas ses 86 ans. Le restaurant Emeraude, c’est sa seule sortie de la journée. Pour elle, c’est un déjeuner quotidien à côté de Monsieur Jean, un retraité d’origine maghrébine. Elle y a noué des amitiés. « Je ne vois plus clair alors je sors très peu. Et puis j’ai une toute petite retraite qui ne me permet aucun écart.»

Bouquiniste pour compléter sa maigre retraite

C’est dans un restaurant comme celui-là que Charlotte, 70 ans, se rend chaque midi. Son grand repas de la journée. Charlotte travaille comme bouquiniste depuis 1981. Elle, l’étudiante en lettres à Jussieu puis à La Sorbonne a d’abord pu réaliser son rêve d’ouvrir une librairie papeterie « avec la petite échelle en bois ». Le rêve n’a pas duré car dans le 9ème, à l’époque, elle ne vendait pas assez de livres. C’est après avoir fermé cette librairie qu’elle reprend un stand de bouquiniste sur le quai des Augustins. A 70 ans, Charlotte passe plusieurs heures debout par jour mais les ventes sont rares. Voilà cinq ans qu’elle aurait du s’arrêter. Mais avec moins de 600 euros par mois, c’était impossible. Propriétaire de son appartement du 10ème arrondissement, Charlotte s’en sort tout juste. Elle déjeune tous les jours dans un restaurant Emeraude. Grâce à la mairie de Paris, elle trouve des places de spectacles par ci par là. Ses vêtements, elle les achète au vestiaire du Secours populaire. A la fin du mois, il lui reste zéro. « Je ne suis pas dépensière et j’aime tellement lire que je ne me plains pas. C’est sûr que si j’avais 3000 euros par mois, j’arrêterais d’être bouquiniste, souffle-t-elle. Je n’ai plus la même énergie pour ouvrir et fermer les boîtes. Il y a le bruit des bus et des voitures. Alors je reste moins tard le soir… ». Son métier de bouquiniste, qu’elle qualifie de « plus beau métier du monde », lui assure en moyenne une centaine d’euros par mois. Une somme non négligeable pour cette retraitée qui a calculé vivre avec à peine six euros par jour.

Ixchel Delaporte

photo DR Secours populaire

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