Cordes sensibles à Bonneuil-sur-Marne

Depuis 2010, le projet Demos de la Philharmonie de Paris a pour objectif de favoriser l’accès à la musique classique par la pratique instrumentale en orchestre. Exemple dans le Val-de-Marne.

Boubakary est campé sur sa chaise. La posture parfaite. L’archet dans une main. Son bras gauche embrasse le violoncelle. Ses yeux fixés sur la partition, « Grande ritournelle, extrait de la Belle excentrique d’Erik Satie », il joue la mélodie au côté de Yanis, 15 ans et Silly, 7 ans. C’est ici, au club Léo Lagrange que, chaque semaine, depuis sept ans, une quinzaine d’enfants des cités environnantes de Bonneuil-sur-Marne (Val-de-Marne) viennent apprendre à jouer d’un instrument à corde. Le violon ou l’alto pour les uns, le violoncelle pour les autres. Situé dans le quartier Léa Mory, le club propose des ateliers socio-linguistiques à destination d’enfants qui rencontrent des difficultés scolaires et familiales. C’est à ces enfants-là, les plus éloignés d’une pratique musicale, que Sylvie Forestier, directrice du Club Léo Lagrange, a proposé une aventure hors du commun à l’initiative de la Philharmonie de Paris : le projet Demos (peuple en grec).

Chaque mercredi et vendredi, ce rez-de-chaussée d’immeuble se transforme en conservatoire de musique avec trois professeurs, des pupitres et des instruments, dont les étuis sont étiquetés aux nom de chaque élève. A 13h30, une grappe d’enfants toque à la porte. Pendant une demi-heure, ce groupe réduit répète les variations en petit comité. Puis de 14h à 16h, les musiciens en herbe travaillent les morceaux en groupe. Dans une des deux salles, Pierre Charles, professeur de violoncelle installe les pupitres en cercle. En jogging et baskets noirs, Boubakary semble impatient de commencer la leçon. Il sort lui-même son violoncelle de l’étui, le place devant lui et le cale au pied de sa chaise. Il l’accorde. Sur sa partition, il a écrit son prénom au crayon de bois. Il parle peu, observe attentivement son professeur, puis se lance dans les premières notes. Fa, sol, la… « Je t’arrête tout de suite, intervient Pierre Charles, il était un peu bas ton fa, tu reprends un peu moins vite ? ». Le professeur joue l’orchestre. « On rentre au milieu d’une phrase donc il faut faire plus doucement d’emblée », corrige-t-il. Bouba soulève les cordes avec fluidité.

« Bouba n’est plus le même depuis qu’il joue du violoncelle »

Après sept ans de travail, cet élève de 4ème n’est plus le même. Pour Sylvie Forestier, la directrice du club, il était impensable que à l’âge de 7 ans, au début du projet, il tienne une minute assis sur une chaise sans bouger. « Il était dissipé et se mettait facilement en colère. Il se retrouvait souvent par terre. Il avait aussi des difficultés scolaires. Justement, on lui a proposé un instrument. Il a accroché très vite. Pendant les cours, il était concentré et motivé. Ce n’était plus le même. » Bouba sourit lorsqu’on parle de lui. Et quand on lui demande ce qu’il pense de ce projet, il répond laconique : « C’est autre chose que le rap ».

Pendant ce temps, dans le couloir, deux élèves accordent leur violon avec Jalil Cherraf, professeur de violon. Entré dans le projet il y a trois, il a appris à transmettre la musique autrement. « Apprendre un instrument, c’est surtout apprendre un comportement, une régularité dans le travail, et écouter les autres pour jouer ensemble. On n’est pas sur une approche académique de la musique classique mais on exige autant de rigueur.» Et, cela n’empêche pas certains de se révéler particulièrement doués. Jalil pense en particulier à une élève de 17 ans, capable de reproduire immédiatement la mélodie au violon.

« Ils ne font pas appel à leur force physique mais à leur sensibilité »

Dans les ateliers, les plus jeunes ont parfois du mal à comprendre le sens d’un travail acharné sur une partition. Le but de jouer en orchestre paraît abstrait. Mais, lorsqu’ils ont donné un concert salle Pleyel, l’année dernière, tout s’est éclairé. « Le temps leur a semblé si court. Ils étaient tous hallucinés. Sept mois de travail pour quinze minutes de présence sur scène, c’est peu. Ils font appel non pas à leur force physique mais à leur sensibilité, c’est ça pour moi la réussite. Quoi qu’ils fassent plus tard, cette expérience va les marquer à vie », conclut Jalil.

Le projet s’adresse indirectement aux familles. Il arrive que certains parents s’opposent à l’apprentissage de la musique à cause de croyances culturelles ou religieuses. « Rien n’est gagné d’avance, assure Sylvie. On se bat pied à pied pour convaincre et motiver les jeunes qui veulent lâcher parce qu’ils ne sont pas toujours soutenus par leurs parents. Ils se retrouvent tiraillés alors qu’ils adorent venir jouer. D’autres parents soutiennent à fond le projet et ont été très émus de voir leurs enfants sur scène. » C’est le cas de Maro, maman de Bintou et Silly. « A la maison, ils en parlent tous les jours de la musique. Silly était jaloux de sa sœur qui faisait du violon. Lui, il voulait faire de la contrebasse mais c’était trop gros ! Alors il fait du violoncelle et dit qu’il deviendra musicien », confie-t-elle. Quand elle les a vus sur scène, à Paris, elle a ressenti une grande émotion. « Ils ne sont pas comme à la maison, ils sont sérieux et posés. C’était magnifique. »

Pendant les vacances de Pâques, comme à chaque vacances scolaires, le groupe de Bonneuil-sur-Marne fera un stage intensif en Bretagne. Avec pour objectif un concert, le 23 juin, avec un orchestre de jeunes colombiens sur la prestigieuse scène de la Philharmonie de Paris.

Ixchel Delaporte

photo mairie de Bonneuil-sur-Marne

 

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