« Être assisté constitue une souffrance et une honte »

Axelle Brodiez-Dolino est historienne, chargée de recherche au CNRS-Centre Norbert Elias (Marseille)Elle travaille sur l’histoire des organisations humanitaires, de la lutte contre la pauvreté-précarité et des engagements contemporains. 

 

La protection sociale fait partie des piliers de la société française. Elle n’a pas toujours existé et elle permet depuis des décennies de rééquilibrer les inégalités. Cette protection d’après vous est-elle entrain de se craqueler ?

Axelle Brodiez-Dolino.Il est vrai que la protection sociale est devenue un pilier tellement fondamental de notre système social, politique et économique qu’on a oublié qu’il y a un peu plus d’un siècle, elle n’existait presque pas. Les premières lois d’assistance et d’assurance ont été votées à la toute fin du 19esiècle. Elles posent qu’on gagne tous à être mieux protégé, à mutualiser les risques et à avoir droit, dans les moments de particulière vulnérabilité (enfance, maladie, vieillesse…), au soin des autres. L’assurance, pour les travailleurs et leur famille, et l’assistance, pour ceux qui restent hors du filet, n’ont ensuite cessé d’évoluer et de s’étoffer au fil du 20esiècle. Résultat, nous sommes aujourd’hui face à un système très dense, devenu aussi une sorte de « mille-feuille » de couches superposées au fil du temps, au point d’être devenu très complexe, voire opaque. Et qui, en effet, craquelle un peu pour plusieurs raisons. L’assurance se fissure car elle est très adaptée à un système reposant fortement sur les actifs, comme pendant les « Trente glorieuses ». Or depuis, la base s’est raccourcie de toutes parts. En amont, par le rallongement de la durée des études et la difficulté des jeunes à s’insérer sur le marché du travail. Au milieu, par le chômage et la précarité de l’emploi, devenus très forts depuis 1985. Enfin, en aval, par l’arrivée à la retraite de la génération du baby-boom, l’augmentation de l’espérance de vie, et les problèmes de la dépendance… Logiquement, les recettes diminuent et les dépenses augmentent.

Le système de l’assistance est-il lui aussi mis à mal ?

Axelle Brodiez-Dolino.L’assistance, qui est devenue en 1953 « aide sociale », est malmenée à force d’être sollicitée par le chômage et la précarité de l’emploi, la pauvreté des personnes âgées qui ré-augmente, le handicap, la tendance à déporter vers elle toute une série de publics qui auparavant relevaient de l’assurance… Ce qui ne veut pas dire qu’il faut réduire sur le principe l’aide sociale. Elle constitue un filet absolument nécessaire pour apporter les sécurités vitales à des millions de gens. Il faudrait surtout qu’il y ait davantage d’emplois, mais des emplois décents et stables, en capacité de réinsérer durablement les personnes dans le système assurantiel, pour retrouver un équilibre financier, mais aussi social et politique.

N’y a-t-il pas aujourd’hui, comme cela fut le cas les siècles passés, l’établissement d’une hiérarchie entre les plus vulnérables, ceux qui méritent davantage d’être aidés, et les autres ?

Axelle Brodiez-Dolino.Depuis la fin du Moyen Age (et pas qu’en France, mais dans toute l’Europe), la tendance est à classer et hiérarchiser les pauvres, entre ceux qui seraient « bons » et « mauvais », « méritants » et « non méritants »… Sur des critères tout à la fois de vulnérabilité sanitaire et d’inaptitude au travail (les enfants, les handicapés, les personnes âgées… sont des « bons pauvres ») et de localité (ceux d’ici contreceux venus d’ailleurs). Sans voir que dans la très grande majorité des cas, ceux qui semblaient aptes au travail ne travaillaient pas, non parce qu’ils ne voulaientpas, mais parce qu’ils ne pouvaientpas par manque d’emplois, par inaptitude physique, etc. Dans une France pourtant très chrétienne, c’était absolument non-biblique, puisque la Parabole du Jugement dernier prône très explicitement l’aide aux six « plus petits de nos frères » : ceux qui ont « faim », « soif », sont « nus », « étrangers », « malades » et « en prison ». Or cette vieille construction (car ces hiérarchies et ces classements sont des constructions) reste en effet très prégnante aujourd’hui. L’histoire nous imbibe en quelque sorte. Et c’est pourquoi il est toujours aussi facile de les faire ressurgir. 

Aujourd’hui, le gouvernement insiste beaucoup sur la pauvreté des enfants. Cela vous semble-t-il légitime ?

Axelle Brodiez-Dolino. Absolument !Il y a aujourd’hui en France trois millions d’enfants pauvres. C’est un gâchis monstrueux. Vivre dans le stress quotidien de la précarité, faire ses devoirs dans de mauvaises conditions, grandir dans des quartiers dégradés, se nourrir comme on peut… hypothèque leur avenir, mais aussi celui du pays tout entier. La pauvreté est insidieuse car elle tend mécaniquement à se reproduire, et car elle produit tout à la fois quantité de dépenses et de manques à gagner. Les politiques dites « d’investissement social » sont donc nécessaires et salutaires.

Quelle est d’après vous la place qu’occupent les associations caritatives en France. Sont-elles devenues indispensables dans les politiques publiques de lutte contre la pauvreté ?

Axelle Brodiez-Dolino. Elles ne le sont pas « devenues », elles l’ont toujours été. On a l’impression qu’elles ont surgi de nulle part avec la crise économique, le chômage et les sans-abri des années 1980. C’est faux ! Alors que le combat laïc et la Séparation de l’Église et de l’État ont été très forts sur le terrain scolaire, la IIIe République s’est bien gardée d’éliminer les œuvres caritatives. Au contraire, les lois d’assistance se sont construites sur un principe de subsidiarité : d’abordl’aide de la famille et des œuvres. Pendant la crise des années 1930, la Seconde Guerre mondiale, les années 1940-50, les associations ont tissé un filet de sécurité indispensable pour quantité de gens. Il en va de même depuis les années 1980. Aujourd’hui, on le sait simplement mieux car c’est médiatisé. La France a elle construit, comme bien d’autres pays, un système de « mixed economy of welfare », comme disent les anglo-saxons, une vraie complémentarité entre solidarité publique et privée. L’aide sociale publique est nécessaire, elle est un droit. Mais elle ne peut pas tout. Il y a des millions de Français soucieux d’aider, et les associations savent faire très bien – parfois même mieux, avec empathie et pour moins cher (puisqu’elles reposent aussi sur le bénévolat). Elles font pleinement partie du système. Si l’on éliminait les associations, il n’y aurait quasiment plus d’aide aux sans-abri en France. Tous les ans, le Secours catholique reçoit par le biais des services sociaux plus de 75% de ses bénéficiaires. 

On considère souvent les personnes pauvres comme ayant besoin d’être accompagnées, assistées, aidées. N’y a-t-il pas un changement profond de regard à opérer sur la pauvreté et ceux qui la subissent ?

Axelle Brodiez-Dolino. Accompagner et assister n’est pas du tout la même chose. Aussi loin que l’on remonte dans les archives, être assisté constitue une souffrance et une honte. On connaît le proverbe : « la main qui donne est toujours au-dessus de la main qui reçoit ». C’est humiliant d’être considéré comme inférieur, redevable. Il n’y a rien de constructif à se voir infantilisé. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas chercher à « aider », « épauler », « accompagner » des personnes qui sont dans le besoin, le manque, la souffrance, la difficulté conjoncturelle ou structurelle. Au contraire. Il y a un petit exercice tout simple et salutaire que chacun devrait faire : si j’étais dans la situation de la personne en difficulté (le chômeur, le sans-abri, la famille monoparentale…), comment aimerais-je qu’on me considère et qu’on m’aide ? Ce simple décentrement du regard pourrait changer beaucoup de choses. Il inviterait à ne pas juger les gens a priori, sans connaître le pourquoi et le comment. Et à ne pas véhiculer toutes sortes de préjugés, d’idées reçues, qui sont des « idées fausses » comme le dit ATD Quart Monde, sur les pauvres et la pauvreté.

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte

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