Face aux risques de radicalisation, les villes misent sur la prévention

Formation des personnels, partenariat avec des associations, renforcement des liens avec la police… Depuis les attentats, de nombreuses municipalités multiplient les initiatives afin de mieux détecter les risques. Une expertise locale pas assez mise en valeur.

 

Que peuvent les villes, à l’échelon local, face à la radicalisation ? C’est la question que de nombreux élus se posent depuis les attentats contre le journal Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, suivis par ceux du Bataclan, le 13 novembre 2015. Certaines villes ont réagi très tôt, comme Montreuil, en Seine-Saint-Denis, directement touchée par la mort de Tignous, dessinateur de Charlie Hebdo, et par la mort d’enseignants montreuillois tués au Bataclan. Après les nombreuses cérémonies d’hommage, la première décision de la mairie a été d’ajouter le « R » de radicalisation à la charte de prévention et de lutte contre la délinquance. « Dans un deuxième temps, nous avons monté une exposition à partir de dessins des collégiens sur la liberté d’expression, qui a permis de sensibiliser nos jeunes », explique Philippe Lamarche, adjoint (PCF) aux finances et à la tranquillité publique à la mairie de Montreuil.

Mais l’action la plus marquante reste l’étude réalisée auprès des agents de la ville. « On leur a demandé comment ils définissaient la radicalisation, ce qu’ils pensaient du rôle que pouvait jouer une mairie, comment ils interprétaient les changements d’habitude vestimentaire d’une personne », relate l’élu. Le résultat ? Plus de 50 % des agents ne savaient pas quel rôle jouer face à la radicalisation. Ils ne connaissaient pas, non plus, les moyens dont dispose la ville pour affronter cela. « Il y a un manque de connaissance sur la religion et sur les mécanismes qui ont conduit des ados en Syrie. La formation de nos agents devenait indispensable. Nous avons aussi affiné le système de prévention. » À Montreuil, les associations axées sur l’éducation et la prévention sont devenues des relais. Comme Lieu-Écoute-Accueil qui côtoie les jeunes et les familles sur les addictions, le décrochage scolaire ou la parentalité. « Nous avons ainsi pu repérer une jeune fille qui était à nouveau en voie de radicalisation et qui a pu bénéficier d’une réinsertion tranquille. »

« Nous ne pouvons pas dire que ça n’arrive qu’aux autres »

À Bordeaux, c’est la question des dérives sectaires qui a servi de base à une réflexion sur la radicalisation. Après les attentats de janvier 2015, une marche silencieuse est organisée avec les acteurs du culte. Un constat est partagé par tous : développer la prévention. « Nous avions déjà un comité de vigilance sur les dérives sectaires. La fédération musulmane de la Gironde développait un contre-discours. Il y avait aussi la Société de recherche et d’analyse sur l’emprise mentale, sollicitée par les familles, victimes de l’islam radical. De tout cela est né le Centre d’action et de prévention contre la radicalisation des individus (Capri) en juin 2015 », résume Marik Fetouh, adjoint (Modem) au maire de Bordeaux, en charge de l’égalité et de la citoyenneté et porte-parole du Capri. Face à la sidération de nombreux professionnels, le centre décide d’axer son action sur la formation, puis sur la prise en charge. « Les éducateurs ou les professeurs ne savaient pas toujours comment réagir face à certains propos religieux. Au lieu d’écouter, on a tendance à se braquer. On a aussi remarqué que beaucoup confondaient l’islam radical avec la radicalisation et le terrorisme. Or, les jeunes qui se posent des questions ne sont pas forcément radicalisés. D’où la nécessité de former les professionnels à garder une position bienveillante et à réinscrire le jeune dans le dialogue », détaille-t-il. Le manque d’écoute peut être fatal. C’est prendre le risque de pousser le jeune dans un processus de radicalisation. « Si tout le monde le rejette, il ira vers ceux qui lui promettent la reconnaissance éternelle, et ceux-là, c’est Daech. » En 2016, 35 jeunes ont été suivis après un diagnostic par le Capri, dont 50 % des cas ont été saisis par les familles.

« On ne peut pas s’occuper d’un problème avant qu’il ne survienne »

D’autres communes ont été frappées malgré elles. Le maire et les habitants de Wissembourg (Bas-Rhin) ont appris, par la presse, qu’un des trois terroristes du Bataclan, Foued Mohamed-Aggad, était originaire de leur ville. Assailli par une quarantaine de médias, le maire Christian Gliech (DVG) avait alors refusé de parler. Un an après, il accepte de dire ce qui a changé. « Nous sommes une petite ville de 8 000 habitants avec un taux de chômage de 6 %. Nous n’avions jamais eu d’alerte concernant la radicalisation. C’est après les attentats du Bataclan que nous avons abordé le sujet au conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD). On ne peut pas s’occuper d’un problème avant qu’il ne survienne », dit-il calmement. Au lieu de mettre en place de nouveaux outils, il a préféré se saisir de l’existant pour axer davantage les actions autour de la jeunesse et de l’éducation. Avant les attentats, le CLSPD abordait des problèmes de petite délinquance, de drogue ou de violences intra-familiales. « Aujourd’hui, nous avons plus de liens avec les gendarmes et la direction centrale du renseignement intérieur. Ça a changé nos pratiques. » Dans sa commune, une jeune femme en emploi aidé a été récemment « détectée » en voie de radicalisation et a pu être réorientée avec son accord, vers des services de l’État. « Nous ne pouvons pas dire que ça n’arrive qu’aux autres. Donc, nous sommes plus vigilants et plus à l’affût de certains comportements. »

« Etre fichée S, ne fait pas d’une personne une terroriste »

Hélas, cette expertise locale n’est pas suffisamment mise en valeur en France. « Il y a beaucoup de discours mais peu d’actes. Il existe une reconnaissance du rôle des villes mais elles ne sont pas associées au pilotage politique et stratégique. Pourtant, elles ont un rôle à jouer en matière de sécurité au-delà des questions de police et de justice », regrette Elizabeth Johnston, déléguée générale du Forum européen pour la sécurité urbaine. Des cellules départementales existent avec les renseignements généraux, le préfet et théoriquement les élus. Théoriquement, car leur présence dépend du bon vouloir du préfet. « Dans ces cellules, on parle des cas difficiles. La ville a une connaissance de terrain. Elle peut mobiliser son réseau social et associatif pour désamorcer des tensions ou réorienter un jeune. Il y a du mal-être, de la discrimination, des problèmes de santé mentale », détaille-t-elle.

Regrettant la tournure des débats sur les fiches S, Elizabeth Johnston dénonce un faux problème sur ces fiches à portée très limitée et de qualité inégale. « C’est une erreur de partager leur contenu. être fichée S, ne fait pas d’une personne une terroriste. Ce sont des outils de renseignements, pas une mise en examen », précise-t-elle. Un point de vue partagé par la majorité des maires, qui n’en veulent pas. Comme le confirme Philippe Lamarche : « Cela relève de la sécurité intérieure. C’est indigne d’utiliser ces fiches dans un verbiage sécuritaire et d’instrumentalisation de la peur. Derrière les jeunes qui partent en Syrie, il y a des familles. Notre rôle est d’éviter de les stigmatiser par un travail de formation et de prévention. »

Ixchel Delaporte

photo Olivier Coret

 

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