France 2 stigmatise, La Villeneuve dit stop aux clichés

C’est une première en France : les habitants du quartier de la Villeneuve à Grenoble, ont procédé à une citation directe contre France 2 pour diffamation publique, après la diffusion en septembre, du reportage « Villeneuve, le rêve brisé ». Jugé stigmatisant, ce sujet d’Envoyé spécial suscite une réaction collective sans précédant. Reportage à la Villeneuve.

On ne voit qu’elles. Les montagnes enneigées se détachent du ciel bleu azur. Perché au sommet de la butte centrale de la Villeneuve, quartier situé au sud de Grenoble, Monsieur Carnaval, sculpture géante en pierre, domine cet immense quartier qui abrite près de 14 000 habitants. De là, on aperçoit le chapiteau du marché non loin des galeries de l’Arlequin, là où a été tourné en partie le reportage de France 2. Ce mercredi matin, Pauline Damiano, cette habitante native de la Villeneuve fait remplir des souscriptions. « Le marché est un lieu de convivialité où on croise beaucoup de gens. Nous proposons de participer aux frais de justice et nous avons recueilli près de 4000 euros ! Mais il y a aussi des dons qui viennent d’autres coins de France, ce sont des gens qui ont appris notre démarche par les réseaux sociaux », raconte la présidente de l’association des habitants de la Crique Sud. La démarche ? Porter plainte, via une citation directe, contre France 2 et contre le reportage « Villeneuve, le rêve brisé » d’Amandine Chambelland, diffusé dans le magazine Envoyé spécial du 26 septembre 2013, pour « avoir porté atteinte à l’honneur et à la considération des habitants de la Villeneuve ».

Voilà donc quatre mois que les habitants s’organisent, se rencontrent et décryptent minutieusement ce reportage pour tenter de comprendre l’incompréhensible. Un reportage à charge, ultra-négatif, qui montre un quartier violent, dangereux, voire définitivement perdu. Pourtant, la journaliste, employée par la société Ligne de mire production, a passé plusieurs semaines sur place entre février et mars 2013 : une semaine de repérage sans caméra, puis deux semaines avec caméra. Elle a fait appel à Nabil, un jeune du quartier qui a joué le rôle de « fixeur » et qui lui a fait rencontrer les jeunes « qui tiennent le mur ». Mais elle a aussi parlé à des habitants, comme Mohamed Boukhatem, que nous avons croisé au marché. Il raconte comment il a été approché par elle : « Je suis très investi dans la vie du quartier. Elle cherchait des gens pour témoigner mais la première chose qu’elle m’a dit c’est : ‘je veux de l’action et de la violence’. Elle partait avec une idée négative, donc je lui ai dit non. Après, quand j’ai vu que c’était Nabil qui faisait le guide, j’étais effondré. Ce gamin a la haine contre la société, il ne pouvait pas lui donner un avis équilibré ».

Un effet de saturation

S’il n’a pas participé au reportage, Mohamed fait partie des 2530 signataires de la pétition des habitants réclamant un droit de réponse à France 2, « pour exprimer (leur) dépit et rétablir la vérité ». Et de demander « la diffusion d’un nouveau reportage conforme à la réalité à une heure de grande écoute ». Aux fruits et légumes, André Béranger, ancien instituteur de l’école expérimentale des Charmes, vit à La Villeneuve depuis 1975. S’il n’apparaît pas dans le reportage, c’est parce qu’il a dit non, lui aussi. « Elle a voulu m’interroger mais elle a senti mes réticences puisque je lui ai demandé des garanties sur la non déformation de mes propos. Elle ne m’en a pas donné donc j’ai refusé. Ensuite, elle a voulu des entretiens avec des ‘sans-voix’, des anonymes qui n’ont jamais la parole. Ma femme a accepté de lui ouvrir les portes du groupe « Vivre ensemble tranquillement » qui allait débattre, lors d’un repas citoyen, sur la prévention de la délinquance. Là, elle a pu assister à de vrais échanges. Bien sûr, elle s’est heurtée au refus des gens d’être filmés. Mais c’est normal sur des problèmes de violence. Alors, elle a utilisé le carnet de bord d’une habitante, sorti de tout contexte de réflexion que mènent les habitants sur les questions d’incivilités», s’agace André Béranger. Françoise, elle, habite le quartier depuis 40 ans. Sa réaction fut épidermique devant le reportage : « C’est dégueulasse. Tout le montage vise à montrer le quartier comme un trou à rat, comme si on vivait dans des caves. elle a montré une horreur. Elle a dénaturé les entretiens avec les gens. C’est grave». Devant le marché, dans une petite boutique solidaire, Souad, enceinte de sept mois, change d’expression à l’évocation du reportage. « Déjà qu’on est mal vus à Grenoble, ça ne nous aide pas. Par rapport à la recherche d’emploi, c’est plus compliqué depuis le reportage. Une semaine après, j’ai voulu déposer un CV dans une boîte d’intérim et quand ils ont vu que j’habitais à la Villeneuve, ils m’ont parlé de l’émission. C’est sûr que je leur donne pas confiance… Mais franchement, on ne vit pas dans un ghetto, c’est une image déformée». Myriam Kendsi, ancienne directrice du centre social de l’Arlequin à la Villeneuve, n’a pas de mots pour dire sa colère. «On a été révoltés de voir ces images. J’ai travaillé sept ans là-bas et c’est blessant de renvoyer une image si violente. C’est important que les habitants se soient mobilisés. C’est une réaction saine. Après tout ce qu’on a vécu, avec la mort de Karim Boudouda, le discours de Grenoble et le meurtre de Sofiane et Kevin, ce reportage a fait un effet de saturation».

« Une caricature pour faire du sensationnel »

Les deux présentatrices de France 2, Guilaine Chenu et Françoise Joly, qui ont considéré le travail d’Amandine Chambelland comme « une vraie enquête de terrain pour réfléchir à la réalité de ce quartier », sont allées jusqu’à tenter, le 30 septembre 2013, d’interdire la diffusion du reportage dans le cadre d’une séance de décryptage collectif à La Villeneuve… au nom des «droits d’exploitation». Qu’à cela ne tienne : plus de 200 personnes répondront présentes à la séance dont « des habitants qu’on ne voyait jamais et qui ne sont pas des militants », se souvient Alain Manac’h, militant associatif et membre du collectif, lui aussi « piégé » par France 2, dans la séquence des « anciens ». Sur la page Facebook «Ici Villeneuve», qui s’est créée dans la foulée de la diffusion, on trouve des témoignages de cette mobilisation, des documents, des photos, des revues de presse mais aussi une grande quantité de lettres ouvertes adressées aux rédactrices en chef du magazine, au directeur de France 2, au CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel) et au médiateur de la chaîne. Parmi ces missives, celle de Jean-François Parent, urbaniste à la retraite, concepteur du quartier où il vit toujours. La journaliste de France 2 l’a filmé. Nous l’avons, à notre tour, rencontré dans son appartement. « J’ai vu Madame Chambelland deux fois une heure et demie et vous avez vu ce qu’elle en a tiré ? Que La Villeneuve est un quartier coupe-gorge, infréquentable et que le rêve de 68 s’est écroulé. Il ne s’agit pas de nier les difficultés mais elle a fait des généralités à partir d’exceptions : les jeunes qui traînent, le mal-être partout, la violence tout le temps. C’est une caricature pour faire du sensationnel, c’est trop répandu dans les médias et c’est très grave ». Conçu comme un quartier de mixité sociale au début des années 70 par une équipe d’architectes, d’urbanistes, de sociologues, La Villeneuve possède 50 % de logements sociaux et 50 % de copropriétés, des équipements publics, crèches, écoles et collèges, un immense parc central, des commerces même s’ils tendent à disparaître, des maisons de quartier, des centres sportifs, de loisirs et de santé. « Mais ce quartier a évolué avec la société française, avec une ségrégation sociale accentuée et une crise économique, poursuit Jean-François Parent. Et puis, Alain Carignon (maire RPR de Grenoble de 83 à 95-NDRL) a entassé dans ce quartier tous les gens dont on ne voulait pas en centre-ville. Pour autant, le tissu associatif a toujours été très important. Il l’est resté. Et la mixité, même si elle est plus faible, demeure. On a voulu le montrer à Madame Chambelland avec sincérité, et elle nous a ridiculisé», soupire l’urbaniste de 84 ans.

« La chaîne a manqué aux obligations déontologiques »

Sur chaque porte d’entrée d’immeuble, impossible de louper l’avis du CSA, affiché en grand dès le 8 janvier 2014, jour de sa publication. Une première victoire pour les habitants. Le conseil considère que « la chaîne a manqué aux obligations déontologiques prévues à l’article 35 de son cahier des charges, la nécessité d’assurer la diversité des points de vue sur un sujet prêtant à controverse n’ayant pas été totalement respectée le reportage n’apparaissant pas suffisamment équilibré », déplorant ainsi « la stigmatisation de l’ensemble du quartier de la Villeneuve ». Dans son duplex lumineux, avec un piano à queue trônant au milieu du salon, Pauline Damiano, ancienne éducatrice spécialisée, a pris à cœur l’affaire France 2 : « C’est une question d’honnêteté. Quand on a appris que cette journaliste ne craignait pas la Villeneuve parce qu’elle avait été dans des zones de guerre, j’ai pris la mesure de la vision que les journalistes télé ont de nous. C’est une telle caricature qu’on ne pouvait pas laisser passer. Nous sommes nombreux à avoir tenté de la contacter pour comprendre sa démarche mais personne n’y est parvenu. Il y a un sentiment d’injustice. C’est ce qui nous a conduit à prendre un avocat et examiner les recours possibles ». Loin de faire de l’angélisme, Pauline aurait souhaité une prise en compte des questions sociales qui peuvent éclairer le contexte actuel de la Villeneuve. Pauline ne se remet pas de cette scène surréaliste du reportage où la journaliste parvient à se procurer une arme. Son « contact » encagoulé lui propose de tirer sur un panneau de signalisation pour lui prouver que des armes chargées circulent. « Vous vous rendez-compte, s’énerve Pauline, le gars a tiré trois fois et il dit à la fin ‘de rien’. Ce qui veut dire que la journaliste l’a remercié ! A la fin, dans son commentaire, elle dit que ce soir là personne n’a appelé la police. C’est faux ! Les policiers ont été alertés par beaucoup d’habitants ».

Dans la série des piégés, on trouve le médecin d’un des centres de santé du quartier, Philippe Pichon. Dans le reportage, il est présenté comme un samaritain, le seul, qui se déplace chez les gens. Nous avons rencontré le Docteur Pichon dans son cabinet. Au début, Amandine Chambelland a présenté son sujet en l’axant sur le meurtre des deux jeunes Kevin et Sofiane. L’équipe du centre de santé a refusé d’entrer dans ce reportage avec cet angle. « Ensuite, poursuit le Dr Pichon, elle est revenue avec une autre proposition puisque nous n’avons pas été les seules à l’éconduire. Elle nous a proposé un portrait croisé des habitants du quartier, et des difficultés du quartier mais en soulignant aussi les aspects positifs. Il nous a semblé que c’était équilibré. On lui a dit oui». Amandine Chambelland a tourné deux fois. Une fois, elle a assisté à une réunion de supervision et d’analyse des équipes médicales sur des situations difficiles pendant une heure et demi. Et un deuxième tournage s’est fait avec le Dr Pichon lors de ses consultations. Le médecin avait demandé un droit de regard sur les rushs, et en particulier pour protéger les patients. Une fois le tournage fini, il n’aura plus aucune nouvelle de la journaliste. Et apprend par hasard la date de diffusion. Quand il regarde le reportage, Philippe Pichon s’étonne : « Tiens, je travaille dans un quartier que je ne connais pas… Son montage fonctionne, on est pris dans sa description, c’est efficace mais j’en sors un peu déprimé ». Le lendemain, tous les patients lui en parlent, avec l’impression de s’être faits avoir, collectivement. « Le reportage donne l’impression que je suis le seul médecin, alors que nous sommes 35 professionnels !». Et d’ajouter : « Il semble que le fait journalistique ait du mal à accepter ou à accéder aux propos nuancés et complexes. Avec le temps qu’elle a passé avec nous, il y avait largement de quoi rendre cette complexité».

« On aurait pu faire plus noir encore… »

Le reportage a été vraisemblablement commandé par France 2 à la société Ligne de mire pour « tenter de comprendre, deux à trois mois après la mort de Sofiane et Kevin à Echirolles, comment une telle violence avait pu faire irruption d’autant qu’un certain nombre de jeunes gens soupçonnés de ces actes et qui avaient été arrêtés, provenaient de la Villeneuve », expliquait François Joly, d’Envoyé spécial, au micro de France Bleu Isère le 1er octobre 2013. Du côté de l’agence de presse, son directeur général Nicolas Jaillard dit se souvenir avoir proposé à la chaîne ce reportage. Pour lui, la colère des habitants suite à la diffusion n’est que manipulation : « Ce reportage a été diffusé dans une période de tension électorale. Je reconnais le droit aux habitants de trouver ce sujet négatif même si ce n’était pas notre objectif. Mais il y a eu manipulation politique de l’émotion. Ceux qui ont réagi font partie d’associations financées par le parti socialiste. Jérôme Safar (candidat socialiste à la mairie de Grenoble-NDRL) tient à conserver sa place. Tout le monde se tient par la barbichette. Et franchement, moi je connais ce quartier, j’ai fait mes études à l’IEP de Grenoble, personne ne souhaite habiter à Villeneuve, c’est devenu un cauchemar aujourd’hui. On aurait pu faire plus noir encore ». Sollicitée pour connaître sa réaction après l’avis du CSA et le dépôt de la citation directe, Amandine Chambelland a fait savoir par l’intermédiaire de la société de production « qu’elle ne répondrait pas sur ce point », nous invitant à « prendre contact avec France Télévision ». Malgré nos demandes, les deux présentatrices n’ont pas souhaité s’exprimer sur le sujet. Un cauchemar, dixit Nicolas Jaillard. Mais alors comment expliquer la mobilisation inédite de centaines d’habitants d’un quartier, dont l’image dégradante et stigmatisante, n’est plus supportable ? Leur riposte vigoureuse et juridique n’est-elle pas la preuve du contraire ? Pauline Damiano l’assure : «On ne lâchera pas l’affaire. C’est une question de dignité, un point c’est tout».

Ixchel Delaporte

photos Olivier Corret

Un texte en réaction au reportage de France 2 de Yann Liotard un prof d’un collège proche du quartier de la Villeneuve, qui a co-écrit avec Elisabeth Hamidane un livre : le Dictionerfs du collège commun et des colères universelles de l’éducation (dite) nationale, de la mixité sociale et scolaire, des élèves et des parents et des profs, éditions La ville brûle, Montreuil, 2012.

ENVOYÉ SPÉCIAL, terme DE journalisme ? ou terme DU journalisme ?

Jeudi soir, sur France 2, le reportage sur le quartier de la Villeneuve fit mouche.
Mouche, par le silence incroyable et honteux qu’il garda sur la vitalité humaine et associative du quartier.
Mouche, par le point de vue pestilentiel et mortifère qu’il offrit à la France entière.

En une trentaine de minutes, comme sous l’effet d’un métronome fou, le reportage passa incessamment de la violence à la misère et de la misère à la violence. La violence médiatique en période préélectorale ? On connaît la musique. Elle est stridente et, bien loin d’adoucir les mœurs, elle accompagne les meurtres.

Qui a dit que minuit était l’heure du crime ? Et si c’était le vingt heures ou la Une, le matin?

Ce reportage sentait son Envoyé Spécial ad patres. Il n’eut de cesse de dénicher des zones mortifères ou anxiogènes. Dans ce haut-débit sans quartier, le spectateur pouvait même se sentir frustré de ne pas assister à un lynchage en direct. Pourquoi pas celui du Service Public, sur France 2 ça aurait eu de la gueule. Oh, redevable redevance ! On y aurait vu quelques corbeaux se disputant des cadavres de collèges publics.

Ça fait bien longtemps qu’on ne fait plus pleurer Margot. La Margot, terrée dans son appart’ devant son écran, elle doit frémir, trembler, faire une psychose. Et le risque qu’elle confonde la Une médiatique et l’Urne électorale ? On s’en fout ! On fait pas de politique…

Cette présentation du quartier sur une chaîne publique releva plutôt du renvoi que de l’envoyé spécial. Le renvoi, comme l’expulsion de gaz de l’estomac par la bouche médiatique. Oui, ce reportage fut un rot médiatique. Pardon, c’est gastrique ! Reste à espérer, un nouvel Envoyé Spécial, comme un retour à l’envoyeur. Une réplique bien envoyée, pertinente sans dire que tout va bien.

Lorsque la stigmatisation dépasse l’information, ce terme de journalisme qu’est ‘envoyé spécial’ peut devenir le terme du journalisme.

France 2 stigmatise, La Villeneuve dit stop aux clichés

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