Grigny 2, ma copropriété dégradée va craquer

Malgré une opération de « ramassage citoyen » des ordures samedi dernier, les habitants de Grigny 2 racontent leur calvaire quotidien face une détérioration constante des immeubles. Un plan de sauvegarde signé par l’État devrait être effectif en avril.

 

Depuis samedi dernier, l’herbe qui entoure les immeubles de la copropriété dégradée de Grigny 2 respire à nouveau. Les habitants se sont mobilisés pour nettoyer ces espaces. Jonché de poubelles jetées par certains habitants du haut de leur logement, la rue Lavoisier était devenue une porcherie, attirant rats et cafards. Sans compter celles qui s’entassaient dans les escaliers entre le rez-de-chaussée et le sous-sol, où se trouvent les conteneurs. « On fait déjà le ménage à tour de rôle dans les parties communes, mais là c’était trop. On a décidé de faire pareil pour l’extérieur », témoigne une des habitantes investie dans l’action. Seul vestige de ce samedi après-midi de remplissage de cinq camions mis à disposition par la mairie, une petite pancarte écrite à la main au feutre rouge qui a été affichée à l’entrée de chacun des trois bâtiments : « Nous sommes vos voisins. Samedi 18 mars nous avons ramassé les déchets dehors. Laissons notre environnement propre. » En réalité, cette accumulation de déchets n’est qu’un détail dans la très longue liste des dégradations subies depuis des années par les habitants.

 

La copropriété de Grigny 2 était pourtant un beau projet de qualité lorsqu’il est sorti de terre à la fin des années 1960. Un rêve pour devenir propriétaire. Situé entre le centre commercial, l’autoroute A6, la gare RER et le lac de Viry-Châtillon, aujourd’hui cet ensemble, un des plus grands d’Europe, croule sous les dettes. Placé sous administration judiciaire depuis 2011, à cause d’une gestion désastreuse par les différents syndics, Grigny 2 abrite près de 18 000 habitants dans 5 000 logements, dont 22 % sont en suroccupation. Les impayés s’élèvent à 16 millions d’euros. C’est dans les appels de charges incessants et opaques que se débattent de petits propriétaires pour qui le rêve s’est mué en cauchemar.

 

 

Beaucoup d’appartements sont aux mains de marchands de sommeil

« C’est un guetteur ? » « Vendeur », répond Régine (1) de manière automatique. Un homme debout, le nez collé à la porte vitrée, nous regarde passer au 1, rue Lavoisier. Son immeuble est un repère de drogue. On se dirige vers le numéro 3. L’ascenseur ne marche pas depuis plus d’un mois. L’essoufflement commence au 4e. Les escaliers en colimaçon sentent l’urine. Des tags noirs arborent les murs jaunis. Il n’y a plus de gardien depuis plus d’un an. À chaque étage, dans chaque couloir, la peinture se décolle et des portes censées couvrir les canalisations et l’électricité, sont défoncées. On entrevoit une lueur. Aline et Soumaya se penchent : « Un enfant pourrait passer à travers. C’est très angoissant pour nous, quand nos enfants rentrent de l’école », expliquent-elles.

 

Un homme, la quarantaine, monte une grosse valise sur l’épaule. C’est son linge propre. Puis une femme, avec un sac de courses et un paquet de papier essuie-tout, monte doucement. Eda fait une pause au 5e. Sans ascenseur, il faut s’organiser. Les courses sont dans la voiture. Chaque enfant prend quelques sacs en passant. Elle et son mari maçon ont acheté leur F4 en 1999, 100 000 euros à crédit. Ils n’auraient pas pu ailleurs. Aujourd’hui, ils aimeraient partir mais sont pris au piège. L’appartement ne vaut guère plus de 30 000 euros. « Je paie des charges trimestrielles de 1 200 euros. J’ai toujours essayé de régler mes factures mais il y a quelques mois, j’ai accumulé les dettes. Il a fallu que j’aille voir une assistante sociale pour étaler les paiements », souffle Eda, fatiguée de ces conditions de vie toujours plus difficiles. Au point que son petit dernier, de 4 ans, ne vit plus avec la famille. « Il ne peut pas monter et descendre tous les jours à pied les 13 étages. Je ne peux pas le porter, je suis asthmatique. Mon mari s’est fait opérer du dos deux fois. Depuis un mois, il vit chez ma mère dans un pavillon près de Grigny. »

 

 

Un homme a accroché sur son épaule deux packs d’eau. Il est presque arrivé au 11e étage, là où vit Jacques, 91 ans. En robe de chambre, cet ancien cadre de La Poste nous ouvre sa porte. Il est désespéré de ne plus pouvoir sortir. Il a acheté en 1972. « C’était merveilleux ! Je venais de Paris où je vivais sans salle de bains ni water. Ici, j’avais tout », se souvient-il. Depuis que sa vue a baissé, il y a six ans, Il est devenu dépendant. Les pannes récurrentes d’ascenseur ne l’ont pas aidé. Parfois, il reste chez lui pendant plus d’une semaine. Son cousin de Paris lui apporte quelques courses. Après une hospitalisation de seize jours pour une pneumonie, Jacques a des traitements à prendre. « J’ai été obligé d’aller à la pharmacie et de descendre, puis de remonter, en deux heures, les onze étages. Si j’avais été locataire, je serai parti. Grigny 2 est devenu un ghetto. Les gens arrivent ici par nécessité d’Afrique en croyant que c’est l’eldorado. On entasse les gens sans moyens, alors toute la copropriété plonge », analyse-t-il, lucide.

 

Les habitants sont restés pendant un an sans lumière dans les parties communes

Les marchands de sommeil prolifèrent à Grigny 2. Certains divisent les appartements en trois, en montant des cloisons, et louent ensuite à prix d’or. « Certains louent même au matelas. Ils font des tours sur vingt-quatre heures. Quand un locataire travaille de nuit, il vient dormir quelques heures dans la journée, puis repart travailler et quelqu’un d’autre prend sa place », raconte Régine, propriétaire d’un F4 au 1, rue Lavoisier. Fatiguée par les appels de charge incohérents, cette mère de famille a décidé de monter une association pour demander à la justice une autre administratrice judiciaire que madame Tulier-Polge, mise en cause sur la mauvaise gestion de la copropriété. « Nous sommes restés sans eau chaude pendant les quatre mois d’hiver. Nous l’avons interpellée et elle ne nous a jamais répondu. Pendant un an, nous sommes restés sans lumière dans les parties communes. Rien dans les immeubles n’est aux normes », dénonce Régine.

 

L’opération de requalification (Orcod) de Grigny 2 tant attendue par les habitants devrait débuter en avril. Elle consiste en l’acquisition de logements et le portage immobilier par l’État, à hauteur de 200 millions d’euros, pour barrer la route à de nouveaux marchands de sommeil. Une scission de la copropriété en 27 ensembles immobiliers devrait permettre un meilleur accompagnement vers le relogement des locataires et des propriétaires en difficulté. La lutte contre l’habitat indigne fait aussi partie des priorités de ce plan de sauvegarde exceptionnel, dispositif de la loi Alur de 2014. « C’est l’opération de la dernière chance. On espère que ça nous fera sortir de cette catastrophe », soupire Régine, sans trop y croire.

 

Ixchel Delaporte

photos Julien Jaulin/Hans Lucas

(1) Tous les prénoms ont été modifiés.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *