Hagetmau ou l’histoire d’une désindustrialisation silencieuse

Symbole de la désindustrialisation, la ville d’Hagetmau (Landes), tenue par la droite depuis dix-neuf ans, peine à se relever de la fermeture en 2010 de l’usine Capdevielle, le plus important fabricant de meubles d’Europe et premier employeur du canton. A quelques jours du premier tour des élections municipales, habitants et anciens ouvriers évoquent leur sentiment d’abandon, le besoin criant de reconversion et d’alternance politique.

« Cap ou pas cap ? » Ces quatre petits mots écrits à la bombe noire lancés comme un SOS sur la façade des hangars de Capdevielle, ex-leader européen du siège. A l’autre bout de la ville, au sud, un tout autre tableau, celui de la chaise géante en bois du rond-point de la zone industrielle Monplaisir, s’impose comme le symbole du dynamisme et de l’attractivité économique d’Hagetmau, 4700 habitants. Edifiée trois ans avant la fermeture de l’usine Capdevielle, en 2010, la chaise, qui aurait coûté près de 55.000 euros, est devenue bien vite l’emblème… d’une catastrophe industrielle. Dans ses meilleures années, cette entreprise familiale et paternaliste employait jusqu’à 2000 salariés dont 50 % d’intérimaires et a permis, via la taxe professionnelle, la construction d’une cité verte et d’équipements sportifs de taille. Autant dire que, pendant près d’un siècle, l’industrie de la chaise et du meuble a fait vivre ce petit pays pris en tenaille entre la côte Atlantique et les Pyrénées.

Aujourd’hui règne dans cette commune aux quatre fleurs un calme étrange. A quelques jours du premier tour des municipales, pas de campagne électorale en vue. Pour être réélu, Serge Lansaman, maire UMP depuis dix neuf ans, compte sur sa politique d’allocations tous azimut sans condition de ressources distribuées aux hagetmautiens. Avec pour objectif de transformer cette ville en « un petit Neuilly de Chalosse ». Nous n’en saurons pas plus sur ses ambitions puisqu’il n’a pas souhaité s’exprimer. « Avant, nous étions une des localités les plus jeunes du département mais depuis que Lansaman est en place, il ne cesse de favoriser l’installation de retraités de la région parisienne qui achètent des maisons», se désole Didier Lapique, deuxième sur la liste de l’opposition PS, « Pour Hagetmau », conduite par la conseillère générale Monique Lubin. En 2008, elle avait obtenu 48,7% des voix avec sa liste d’union de la gauche (contre 51,22 % pour l’UMP). Entre les palmiers, les fleurs, les lotissements, les trois grandes surfaces et presque une moitié d’habitants retraités (45,5 %), le maire poursuit le détricotage de « l’identité laborieuse et humble de notre territoire. Au lieu de le transformer en mini-golf, il serait temps de repenser la reconversion», analyse-t-il.

Hagetmau a résisté à la poussée frontiste

De tradition radicale de gauche, Hagetmau a voté à 59,21% pour François Hollande lors du second tour des présidentielles de 2012. Marine Le Pen est arrivée en troisième position derrière Nicolas Sarkozy, avec 11,9 % des voix, soit un progrès de 7 points par rapport à 2007. « On a vécu un cataclysme mais la fermeture de Cap s’est faite dans l’indifférence générale. Aucun média national n’en a parlé, les dirigeants nous ont laissé seuls face au désastre économique. Rien n’a a été fait pour amorcer le virage alors qu’on savait que Cap allait mal depuis plusieurs années. Aujourd’hui, pas une pépinière d’entreprise n’a été créée. Et il a fallu attendre 2008 pour monter une zone d’activité. Face à la perte progressive d’environ 2000 emplois sur les sept dernières années, le maire se vante d’avoir attiré de nouvelles usines avec 280 emplois en plus mais ce ne sont que des transferts, pas des créations d’emplois », dénonce la candidate socialiste Monique Lubin. Malgré tout, et contrairement à d’autres cantons comme celui de Gandrange (Moselle) où le FN a fait un score très élevé de 26,5%, Hagetmau a bien résisté à la poussée frontiste, même si celle-ci a augmenté et en particulier au niveau du canton (+7,1%).

Parmi des anciens de Capdevielle, aucun ne s’est vraiment remis de cet arrêt brutal. Et si certains ont su se reconvertir, le chemin pour y parvenir a été difficile. C’est le cas de Gisèle*, 55 ans, ouvrière. Grâce au Service Tursan Chalosse, structure de réinsertion du département, elle a fini par trouver quelques heures de ménage et de service à la personne. « Ici, pour avoir du travail, c’est soit le maïs, soit la volaille. Ce n’était pas évident de trouver autre chose.» Entrée à l’âge de 15 ans au ponçage et vernissage des meubles, la fin de l’usine a été vécue comme une déchirure. « On nous donnait la carcasse vide et on la rendait jolie. Le travail était très dur mais j’adorais ce métier. J’ai l’impression qu’on m’a mise dehors comme un sac poubelle. » Un an d’attente douloureux, avant d’être aux petits soins des personnes âgées. Les bons mois, Gisèle gagne autour de 900 euros. Sinon, c’est plutôt 400. Avec son mari agriculteur, seul salarié de sa petite exploitation, ils ne prennent plus de vacances. Malgré tout, elle s’estime heureuse d’avoir « ces quelques heures » qui lui donnent la sensation d’être « utile ». Peu intéressée par la politique, elle n’hésite pas une seconde lorsqu’on l’interroge sur le vote. « Oui, j’irai, c’est nécessaire », lâche-t-elle sans s’étendre davantage.

« Si les gens n’ont pas eu faim, c’est grâce à la solidarité familiale »

Aliette*, la cinquantaine passée, était à la coupe de tissu chez Cap. Au RSA jusqu’à il y a un an, elle a trouvé, via le Pôle emploi, un contrat d’accompagnement à mi-temps comme agent d’entretien dans un collège. « Il faut faire avec peu, je me serre la ceinture mais je me dis qu’il y a pire que moi. Ma maison, j’ai pu la retaper grâce à mes voisins et amis. Toute seule, je n’y serais pas arrivée. » Alors, quand elle a reçu le bilan-programme du maire, qui parle de solidarité avec ces 300 000 euros d’allocations annuelles aux familles (aide la pratique sportive, à la rentrée en enseignement supérieur, à la conduite automobile, à la rentrée au lycée ou à la pratique culturelle), son sang n’a fait qu’un tour : « Quelle solidarité ? Il donne sans prendre en compte les revenus ! Moi qui travaille à mi-temps, je n’ai droit à rien. Parmi les jeunes qui restent ici, beaucoup sont au chômage ou vivotent de boulots précaires. Le maire distribue de l’argent et des géraniums aux retraités tout en minimisant l’impact de la fermeture de Cap sur Hagetmau. Alors que le problème numéro un, ici, c’est l’emploi. Si les gens n’ont pas eu faim, c’est grâce à la solidarité familiale ».

Pour Jean-Louis, commerçant, marié à une ouvrière de l’usine, la fermeture en 2010 s’est soldée par une perte de 50 % de son chiffre d’affaire : « Une chute brutale, sans compter les arriérés de factures. Aujourd’hui, j’ai une surface trop grande par rapport au matériel investi. C’est invendable. Beaucoup d’artisans rattachés comme moi à Cap ont mis la clé sous la porte », témoigne-t-il. Simon*, ancien cadre chez Cap, a monté sa propre affaire. Pour lui, la fermeture était inéluctable à cause de la « mondialisation » mais aussi à cause « des charges et des 35 heures qui ont tout précipité ». Soutenu financièrement par la mairie, il n’hésite pas à prendre pour cible ceux qui n’ont pas réussi à se recaser : « Au lieu d’acheter des voitures ou des télés avec les primes de licenciement, les gens auraient mieux fait de chercher du travail, peste-t-il. De mon côté, vu les sacrifices que je fais pour ma boîte, à 80 heures par semaine pour 1500 euros par mois, si c’était à refaire, je ne le referais pas ».

Une politique de l’habitat tournée vers le parc privé et le pavillonnaire

Ce matin, devant la maison des solidarités, rue Saint-Girons, les bénévoles du Secours populaire préparent les colis de légumes pour les bénéficiaires. Dont fait partie Adrien*, 38 ans. Cet ancien saisonnier s’est installé à Hagetmau depuis dix ans avec son amie. Il a recours à l’association par périodes. « C’est vrai qu’on peut trouver du travail en intérim dans l’agro-alimentaire, la manutention ou le ramassage de volailles. Mais c’est précaire. Le plus qu’on peut toucher en trimant, c’est 1000 euros. Dès qu’on a un pépin de santé ou de transport, c’est tout qui bascule », explique-t-il. Le Secours populaire lui permet d’affronter l’augmentation des « dépenses de la vie » : « C’est trois fois plus cher qu’avant. Hier, j’ai fait des courses et, avec les couches, j’ai payé 150 euros pour un chariot à moitié vide. Du coup, c’est le système D, je braconne du poisson ou j’achète de la viande chez un agriculteur à prix coûtant ». Adrien tient tant bien que mal avec le Secours pop mais s’adresse aussi à l’Entraide hagetmautienne, une autre association, « bras armé de la mairie », selon son président Jacques Pénicaut, ancien conseiller municipal UMP. « En 2009, nous avions 68 familles et 166 personnes. Aujourd’hui, nous aidons 117 familles, soit 257 personnes. La subvention de la mairie a doublé en cinq ans. Nous voyons arriver de plus en plus de mères seules, constate-t-il. Mais de l’emploi, il y en a, pour ceux qui le veulent vraiment. Il faut dire que certaines familles vivent comme des assistées… ». Le mot est lâché.

Adrien, assisté ? Plutôt révolté. Surtout lorsqu’il voit la quantité de maisons à vendre dans le coin. « Ca me met dans une rage… J’occupe un deux pièces insalubre avec ma copine qui va bientôt accoucher. Les agences refusent de nous louer même avec un garant alors que j’ai toujours payé mon loyer. J’ai fait une demande de HLM mais c’est en attente ». Tournée vers le parc privé, la ville se félicite sur son site internet d’avoir fait « construire, entre 2001 et 2007, 158 maisons pour répondre à une forte demande en matière d’accession à la propriété, 4 lotissements créés ou agrandis et près de 643 000 euros investis en acquisition foncière ». « Notre politique de l’habitat, c’est le pavillonnaire », affirmait le maire à Sud-Ouest, en février 2012.

« On serait des assistés ? »

Dans un des villages qui surplombent Hagetmau, à quelques kilomètres du centre-ville, Robert* nous ouvre la porte de la maison qu’il a faite construire il y a vingt ans. Ce syndicaliste a travaillé 30 ans chez Capdevielle. « Toute une vie », murmure-t-il amer, assis à la table de sa salle à manger. A 51 ans, il touche le RSA, soit 480 euros. Depuis son licenciement, il n’a cessé d’envoyer des CV. Pas une réponse. « Je voulais être horticulteur mais il fallait nourrir ma famille, je suis resté à Cap. Je travaillais au montage de canapé, c’était très dur. Aujourd’hui, je suis reconnu travailleur handicapé : trois opérations du dos pour une hernie discale, plus le canal carpien. » Robert n’a pas perdu sa maison. Lorsque Cap a fermé, il arrivait au bout de son crédit. Une chance ? « Non pas vraiment, ce n’est pas une chance, s’emporte-il. Je me suis sacrifié, endetté à 80 %. On n’a pas eu de loisirs pendant 20 ans. Et comme on dépassait de 20 euros à la CAF, nos enfants n’ont jamais pu partir en vacances. On serait des assistés ? C’est ce que j’entends de plus en plus. Ca me blesse. Je trouve ça injuste. Qui choisit de naître dans une famille précaire ? Qui choisit de ne pas avoir accès aux grandes études ? ».

Pour lui, les responsables du gâchis de Capdevielle, c’est la finance et le fonds de pensions luxembourgeois GMS Investissements. « On nous a bradé, on a bradé de la chair, on nous a envoyé à l’abattoir alors qu’on aurait pu sauver des emplois et créer un pôle bois ». La fermeture, Robert ne l’avalera jamais. « Cap, il l’a toujours là », souffle sa femme en posant sa main sur le cœur. A gauche. Comme son vote. « Les extrêmes, c’est trop facile. Même si la politique menée aujourd’hui est plus de droite que de gauche. Il (Hollande-NDRL) ne fait rien de ce qu’il a promis. Quand vous faites entrer la finance dans la bergerie… Oui, je me sens délaissé comme des millions de gens. La sécurité sociale, c’est tout ce qu’il nous reste. » Le dernier rempart pour lui et sa femme, greffée des reins et dialysée. Dans son village, il s’estime loin de tout et des hôpitaux en particulier. « Pour la greffe, j’allais à Bordeaux trois fois par semaine en taxi. Je me levais à 4 heures du matin. J’étais épuisée », raconte Claudie*. Pour le travail, l’éloignement pèse autant : « La campagne, c’est la mort. Pau est à 60 kilomètres et pour un travail précaire de quelques heures, sans compter l’essence, je préfère la survie : je ne prends plus aucun crédit et j’achète le moins cher ».

« La France est entrain de se casser la figure »

Vivant dans un autre village, à une trentaine de kilomètres d’Hagetmau, Myriam, 46 ans, et Michel, 55 ans, font partie de « ces couples Capdevielle ». Avant les licenciements, elle avait entamé une formation de secrétaire médicale. Aujourd’hui, elle est employée dans un hôpital. Lui était temporaire pendant sept ans chez Cap. Après deux ans de chômage, il a trouvé un emploi de préparateur de commandes à Hagetmau. « C’est simple, on perdu 1000 euros par mois de revenus. Heureusement, la maison était payée. On avait des projets mais on a tout stoppé et nos deux enfants ont morflé», raconte Myriam. Aujourd’hui, c’est l’avenir de « nos enfants et des jeunes en général qui nous inquiète le plus ». Le fils aîné possède un BTS. Il cherche du boulot. En vain. « Il n’y a plus d’usines, lâche Myriam. Cap, c’était une chance pour ceux qui n’avaient pas de diplômes. A Dax ou Bordeaux, il n’y a rien. Pas plus tard qu’hier, mon fils a postulé chez Leclerc à Mont-de-Marsan. Il y avait 750 candidatures pour 60 embauches, vous imaginez ? ». Et Michel d’enchaîner fataliste : « Après la Grèce, le Portugal, la France est entrain de se casser la figure. Quand c’est moins cher en Roumanie, les patrons s’en vont ». Myriam l’interrompt : « Moi, j’ai entendu dire que les étrangers de plus de 60 ans qui arrivent en France, ont le droit de toucher 700 euros de retraite. Si c’est vrai, ce serait un scandale ».

Une jeunesse qui espère que ça bouge

Les contre-vérités, les rumeurs, la concurrence et la résignation. Voilà ce que Monique Lubin, conseillère générale et tête de liste PS à Hagetmau, entend lorsqu’elle reçoit des habitants étranglés par le surendettement et le chômage. « ‘Y en a marre, vous aidez toujours les mêmes’, me disent-ils. La concurrence s’installe entre des gens qui se sentent lâchés de tous les côtés. Parmi les anciens de Cap, les plus fragiles se sont isolés. En un an, sur le département, le nombre d’allocataires du RSA a augmenté de 7 %. Et malgré ça, le maire a refusé l’ouverture d’une antenne des Restos du cœur à Hagetmau. Du coup, les gens d’ici sont obligés d’aller à Saint-Sever, à une douzaine de kilomètres. La question de la mobilité est un élément central pour retrouver du travail ». Le taux de chômage enregistré en 2010 s’élève à 13,2 % mais plafonne à 24,5% pour les 15-24 ans. Natif d’Hagetmau, Jérôme*, la trentaine, fait du ramassage de volaille depuis 2008. Il vit toujours chez ses parents mais aspire à trouver un logement. «Dans l’agro-alimentaire, il y a deux usines qui ont fermées récemment. J’ai beaucoup d’amis qui étaient à Cap. Du coup, il ne reste plus que la volaille. On nettoie les hangars la nuit, c’est assez physique. Si on enchaîne les petits contrats, on peut aller jusqu’à 300 euros par mois. » Il a vu sa ville péricliter : « C’est une ville morte. Les cafés, les restaurants ferment les uns après les autres. On a l’impression de tourner en rond », soupire-t-il démotivé.

Egalement hagetmautien, Sylvain, la petite trentaine, avait quitté la ville pour faire ses études. Il vient de s’y installer à nouveau avec sa femme et ses trois enfants pour la qualité de vie. « C’est vrai qu’il y a peu d’emplois par ici et on a l’impression que la ville s’est endormie à force de la modeler comme une cité idéale mais peut-être qu’il y aurait des choses à inventer sur le développement durable et les économies numériques. Je ne suis content d’être revenu, en espérant que ça bouge enfin aux prochaines élections.»

Ixchel Delaporte

photos Olivier Coret

*Les prénoms ont été modifiés par souci d’anonymat

Hagetmau ou l'histoire d'une désindustrialisation silencieuse

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