Jeunes ruraux, un chemin sinueux vers l’emploi

A la mission locale de Saint-Just-en-Chaussée (Oise), un groupe de jeunes vivant en milieu rural viennent de signer un contrat de garantie jeune. Cela leur permet, pendant un an, de toucher une allocation d’environ 400 euros pour chercher des formations et peut-être, en bout de chaîne, trouver un emploi. Tour d’horizon d’une jeunesse rurale autour de la fabrication d’un C.V. 

 

« Je n’aime pas trop ces formules de politesse. Je trouve ça surfait ».  Sunny a le nez dans le clavier de l’ordinateur portable. Il termine la rédaction d’une lettre de motivation pour décrocher un stage dans la police municipale de Saint-Just-en-Chaussée, dans l’Oise. « Les formules de politesse, c’est un usage. Après il faut écrire comme vous le sentez », répond posément Stéphanie Delcroix, formatrice à la mission locale de Saint-Just. Ils sont six jeunes autour d’une grande table ronde à travailler ce matin sur la recherche d’un stage. Tous viennent de signer un contrat « garantie jeune » qui leur permet pendant un an de percevoir 470,95 euros mensuels. Allocation qui diminue à mesure que les jeunes parviennent à une activité salariée. Les conditions sont claires : ils doivent avoir entre 16 et 25 ans et ne doivent être ni en formation, ni en étude, ni en emploi. Autrement dit, des jeunes isolés socialement.

En majorité issus de villages voisins de Saint-Just-en-Chaussée, ville de 6000 habitants où se situe la mission locale, ces six jeunes y sont arrivés par le bouche-à-oreille. Tout est fait pour leur faciliter les déplacements, un des obstacles majeurs à la recherche d’un emploi. Sur les six, trois sont acheminés en mini-bus de chez eux. Sans cela ? « Eh bien, je ne serai pas là aujourd’hui, s’esclaffe Sunny, 20 ans. Ce n’est pas possible de demander à ma mère de m’amener et de venir me chercher. Je ne peux dépendre d’elle ». Le jeune homme de 20 ans vit chez sa mère à Esquennoy, un bourg de 800 habitants, à une vingtaine de kilomètre de Saint-Just. L’essence coûte chère et sa mère est elle-même en recherche d’emploi… Sunny revient de loin. Son parcours scolaire est jalonné de malentendus. « J’ai fait carrosserie au Lycée Rothschild à Saint-Maximin. Je visais n’importe quel bac pro pour réaliser mon rêve de devenir gendarme et passer les concours. En 1ère, j’ai arrêté parce que la carrosserie, j’ai pas pu », lâche-t-il en secouant la tête, les bras croisés.

 

Orientation contrariée et rêves brisés

Pendant plus d’un an, Sunny va tourner en rond chez sa mère, dépérir un peu aussi. « Je déprimais en fin de compte, j’avais peur de me lancer. » Un ami lui secoue les puces. Il s’inscrit à la mission locale de Breteuil. Là encore, on cherche à lui imposer une formation. Il refuse et se retrouve enfin à la mission locale de Saint-Just où le contrat garantie jeune lui ouvre à nouveau l’horizon. Son rêve d’intégrer la gendarmerie se réactive. En d’autres lieux, ce métier pourrait paraître si facile à atteindre. Pas quand on vit à Esquennoy. « On vient de petits villages, on n’a pas beaucoup de choix. Plus on s’éloigne et plus ça bloque », résume Sunny. Pour se déplacer, aller à un entretien de stage, c’est un parcours du combattant. Les bus passent toutes les trois heures. « Soit c’est trop tôt, soit c’est trop tard et c’est comme ça pour tout. »

La mobilité, c’est un frein que la mission locale essaie de lever. Comment faire pour se rendre dans une auto-école sans moyen de transport ? L’option scooter existe. Les jeunes doivent débourser quelques 30 euros pour se former en une journée au permis scooter. La mission locale met ensuite des mobylettes à disposition pour deux euros par jour. « Je vais le faire, et j’espère que ça enlèvera du poids sur les épaules de ma mère », soupire Sunny. L’arrivée à la mission locale de Saint-Just s’est faite, pour certains, par le Pôle emploi. Là-bas, son conseiller a dit à Marina, 19 ans, qu’elle était « trop qualifiée pour être aidée ». Titulaire d’un bac pro gestion administration par défaut, Marina ne se voit pas secrétaire pour la vie. Elle aurait voulu être coiffeuse. Sauf que son stage de troisième l’en a dissuadé. « J’ai passé ma semaine à faire le ménage et à laver la vitrine. C’était l’horreur. » Alors ? Elle cherche des stages dans le cadre de sa garantie jeune. Recherche facilitée par son permis de conduire, obtenu grâce au Pass permis citoyen. « J’ai donné 70 heures de mon temps à la collectivité et en échange, mon permis a été financé. » Face à son écran, elle trouve des offres. Mais souvent, elles ne correspondent pas. Stéphanie Delcroix les guide dans les subtilités administratives. « Si c’est un CEI-CAE, il faut au moins six mois de chômage… », lance-t-elle à Marina. Une autre offre se présente mais il faut savoir la décrypter. « Avez-vous regardé les horaires ? S’ils sont disséminés dans la journée, ça risque de vous revenir plus cher », prévient-elle.

 

Repartir à zéro

Corentin, 18 ans, est au bout de la table. Silencieux, il fixe son ordinateur. « Madame, j’ai trouvé quelque chose à Montdidier. » Radié par Pôle emploi depuis quelques mois, cet ancien élève carrossier ne peut prétendre à certaines offres. « Vous devez commencer par une télé-inscription à Pôle emploi sinon vous ne pourrez pas prétendre à une formation de cariste ou pour le permis de chariot élévateur », répond la conseillère de la mission locale. Il y a à peine quelques mois, il vivait avec sa mère à Neuilly-sur-Marne. Seul apprenti d’une entreprise de BTP, il a refusé de travailler un samedi et s’est fait licencié sur le champ. Après, ce fut la dégringolade. « Je donnais à ma mère mon salaire de 200 euros. Elle m’a mis dehors. Je me suis retrouvé chez mon père, ancien bardeur et aujourd’hui travailleur handicapé, à Breteuil dans un studio humide », raconte Corentin. Repartir à zéro avec sa copine et faire une demande de logement, c’est son objectif. « Mécanique deux roues ou préparateur de commande », dit-il laconiquement. Aujourd’hui, il écrit une lettre de motivation pour décrocher un stage chez MBK à Montdidier. « Avec un peu de chance, ça deviendra un CDI », espère-t-il. Pour chacun de ces jeunes, l’orientation s’est faite par défaut et pour chacun d’entre eux, le peu de choix dans les centres de formation, trop éloignés du lieu de résidence, ont été un handicap. « Malgré eux, ils peuvent vite s’isoler à cause des distances, analyse Stéphanie Delcroix. Nous essayons de leur proposer des stages dans différents domaines. Et il arrive souvent qu’ils découvrent des métiers et qu’ils se passionnent alors qu’ils avaient un autre but. »

 

La garantie jeune : une planche de salut ?

Dans le groupe, Adeline* est une des celles qui parle le plus. Sa gouaille banlieusarde détonne. Elle n’a pas le profil des autres jeunes filles du groupe. En rupture avec sa mère qui vit à Maignelay-Montigny, à quelques kilomètres de Saint-Just, Adeline vit dans sa voiture, son seul bien. Pour manger, ce sont les larcins dans le métro parisien. Pour se laver, une petite association, gare de l’Est, qui ouvre des douches le matin. La garantie jeune sera peut-être sa planche de salut. Au milieu de son quotidien de débrouille, les rendez-vous à la mission locale lui offre un répit. Et du temps pour se recentrer. « Moi, mon truc c’est l’animation. Animer avec des petits, c’est donner l’exemple. Les enfants sont plein de gaîté. Il faut les suivre dans leur imaginaire, ils se posent des questions géniales. Animateur, c’est un beau métier », s’exclame-t-elle dans un sourire étincelant. Ce qui bloque pour elle, reconnaît-elle, c’est le rapport à l’autorité. Elle ne supporte pas des ordres qui lui semblent injustifiés et le fait savoir. « Il faudra repenser votre manière de vous exprimer, lui glisse doucement la conseillère. Travailler en groupe, c’est aussi ne pas s’emporter et dialoguer ». L’atelier des lettres de motivation touche à sa fin. Une intervenante de l’assurance maladie s’apprête à animer un atelier santé pour préparer le bilan de santé. « Il faudra être à jeun, ne pas fumer, ne pas boire d’alcool après 22 heures », annonce l’intervenante. « Impossible », s’emportent quelques-uns. Il faudra bien pourtant, la garantie jeune n’est pas qu’une simple allocation.

Ixchel Delaporte

*Le prénom a été changé

photo Lily Martens

 

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