L’Institut Montaigne au chevet de la "banlieue" ?

dJ58i

Le think tank néolibéral a rendu publique hier une enquête baptisée « Banlieue de la République », réalisée à Clichy-sous-Bois et Montfermeil. Un état des lieux alarmant, qui oublie pourtant de pointer les responsables de cette situation.

A grands renforts de médias (radio, télé, presse écrite), l’Institut Montaigne aurait-il réussi son coup ? Avec un intitulé on ne peut plus large et flou (« Banlieue de la République« ), le rapport commandé par Claude Bébéar et réalisé par six chercheurs, pour la plupart issus de l’Institut d’Etudes Politiques, est présenté comme exhausitf sur deux villes : Clichy-sous-Bois et Montfermeil (93). Les enquêteurs y ont interrogé les habitants pendant plus d’un an (en 2010) sur les questions du logement, de l’éducation, de l’emploi, de la sécurité, de la politique et de la religion.

La religion, c’est un des points sur lequel le directeur de l’enquête insiste particulièrement. Gilles Kepel, spécialiste de l’islam et du monde arabe, explique que l’étude, si elle n’est pas « représentative« , est en revanche « emblématique car s’y manifeste une collection de symptôme sociaux que l’on ne retrouvera ailleurs que latents et erratiques« . « L’agglomération étudiée, poursuit-il dans l’introduction du rapport, permet de construire un « tableau de pensée », qu’on peut ensuite comparer à d’autres banlieues et quartiers sensibles, et à l’expression de l’islam en France« . Pour médiatiser son enquête, l’Institut Montaigne a trouvé dans le journal Le Monde un relais très bienveillant. La une datée du mercredi 5 octobre annonce : « Banlieue, islam : l’enquête qui dérange« . La photo de une représente le quartier de La Forestière, désert, à la tombée de la nuit avec un personnage de dos. Volonté de faire peur ? Le propos du journal s’éclaire quand on lit les trois points qui annonce le dossier : « Une étude inédite réalisée à Clichy et Montfermeil témoigne du poids de l’islam » et d’enfoncer le clou dans le second point : «  »Le référent religieux s’est renforcé » note son auteur, l’universitaire Gilles Kepel ». Plus loin l’article de Luc Bronner reprend à son compte le titre même du rapport :  « Banlieues de la République« . A un détail près, remarque le chercheur en sciences politiques et spécialiste de la politique de la ville Renaud Epstein : « Le mot « banlieue » est au pluriel. Le Monde présente ainsi cette enquête comme si elle concernait toutes les banlieues. Le glissement pose question car chaque territoire a ses spécificités. Clichy est un cas hors norme et je ne pense pas qu’il y ait d’autres villes comme celle-là ». Mais pour ce chercheur, cette façon de présenter les banlieues ne date pas d’hier. « Le journal Le Monde est coutumier d’une présentation toujours très négative, très accablante des quartiers populaires, note-il. Les journalistes filtrent les points de vue académiques et ne laissent passer que ceux qui apportent une analyse catastrophiste d’abandon complet de ces territoires par la République. Il me semble que les situations sont plus complexes que cela. » Pour le chercheur, si cette étude a le mérite d’exister, elle ne devrait pas occulter les centaines d’enquêtes de terrain produites chaque année par de nombreux chercheurs sur les quartiers populaires, « réalisées avec moins de moyens très probablement et qui passent totalement inaperçues dans la presse ». Interrogé sur le montant de l’enquête, l’Institut Montaigne a refusé répondre.

Autre réaction, celle du sociologue Laurent Mucchielli, qui réfute la vision d’une république islamisée, destinée selon lui à faire peur. « On peut partager le constat des difficultés de certains quartiers, mais ce qui me gêne, c’est cette façon d’analyser l’islam avec un point de vue qui relève de l’intégrisme laïc. La vie publique et l’identité sont réduites à la religion. Il faudrait cacher toute forme d’appartenance. Cela fait globalement le jeu de la droite« . Les constats dressés par le rapport deviennent non plus des conséquences d’une ségragation sociale mais la cause des problèmes. L’Institut Montaigne contribue depuis plusieurs années au débat public par un positionnement à droite (statistiques ethniques, diversité etc…). Renaud Epstein analyse ces préoccupations affichées par le think tank comme « une remobilisation et une récupération néolibérales de débat de société. S’ils veulent que le marché fonctionne et qu’il ait de la concurrence, il faut que tout le monde puisse y participer. » Leur intérêt est clair : les gens des quartiers sont des clients et des travailleurs potentiels et représentent ainsi un maillon de la chaîne libérale nécessaire à son bon fonctionnement. 

Voilà pour le fond d’un rapport dont on peut trouver des éléments sur un site Internet dernier cri (www.banlieue-de-la-republique.fr), où se mêlent vidéos, témoignages d’habitants mais aussi l’annonce de propositions que fera l’Institut Montaigne en janvier prochain pour remédier à ce que Claude Bébéar appelle « le délitement du vivre-ensemble« . Dernier point un peu surprenant, ce rapport semble publié hors de tout contexte politique. Aucun lien n’est ainsi établi entre les responsabilités du gouvernement et l’état des quartiers étudiés. Faut-il rappeler qui mène, depuis quatre ans, une politique de destruction massive du service public et stigmatisation permanente de ces quartiers popualires ? Le rapport de l’Institut Montaigne reste étonnamment muet sur le sujet.

 

Ixchel Delaporte

 

à lire sur le même sujet : http://lesindivisibles.fr/category/documentation/nos-articles 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *