« La neutralité sociale des études supérieures est un leurre »

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Ancien professeur de lycée en Seine-Saint-Denis devenu sociologue, Fabien Truong a suivi pendant dix ans, des révoltes de 2005 à janvier 2015, la trajectoire étudiante d’une vingtaine 
de ses élèves. Il en a tiré un ouvrage éclairant : « Jeunesses françaises, bac +5 made in banlieue ».  Entretien.

Vous avez enseigné les sciences économiques et sociales dans un lycée de la Seine-Saint-Denis. Pourquoi avez-vous décidé de suivre les parcours post-bac d’une vingtaine d’entre eux ?

Fabien Truong. J’ai enseigné pendant six ans dans quatre lycées du département. J’étais « titulaire sur zone de remplacement ». La curiosité a donc commencé par un premier ressenti : plus j’allais d’un lycée à l’autre, plus je voyais la même sociographie des élèves et des enseignants, les mêmes difficultés, les mêmes problèmes… En réaction, pour comprendre ce qui semblait implacable, j’ai eu le sentiment qu’il fallait élargir la focale. J’éprouvais par exemple une grande insatisfaction à propos des récits écrits par des professeurs en ZEP sur leurs élèves de ZEP. Ces récits ont connu un grand succès, notamment avec le livre et le film Entre les murs, en 2008. Ils ne sont pas inintéressants, ni tous identiques, mais je crois qu’ils ont fleuri sur un grand malentendu. Ils ne décrivent pas, contrairement à ce que l’on en dit habituellement, qui sont « les élèves de banlieue ». Ils décrivent plutôt le rapport de certains professeurs à leur élèves. C’est très différent. Pour mieux comprendre qui étaient mes élèves, et aussi apprendre d’eux, il fallait passer à l’enquête, en commençant par tordre nos relations de professeur à élèves, sortir des murs de l’école et, surtout, prendre le temps de laisser les choses advenir… Le temps offre un recul inestimable.

 

Les trajectoires diverses de ces élèves vous ont-elles surpris ?

Fabien Truong. Oui, beaucoup ! C’est l’une des clefs de mon enquête. En comparant, par exemple, mes prédictions de professeur sur le futur de mes élèves et ce qui est effectivement advenu, cinq à sept ans après, je me suis aperçu que, dans 50 % des cas, je faisais erreur. Et qu’il y avait presque autant de « bonnes » surprises que de mauvaises. C’est un premier message, fort, d’humilité pour une institution qui délivre des verdicts très rigides et définitifs, et dont les premières victimes sont toujours ceux qui sont le plus démunis pour les affronter. Ensuite, ces surprises ne tombent jamais du ciel. On peut les expliquer, en retracer la logique. Il y avait là un défi pour une enquête sociologique : comprendre ce qui, profondément, détermine ce qui ne sont des « surprises » que par rapport à un certain point de départ. Pour des jeunes dont les parents n’ont pas fait d’études, c’est toute une série de petits atouts, de rencontres et de ressources invisibles qui, mis bout à bout, font, avec le temps, de très grandes différences. Réussir à appréhender son parcours d’étudiant pour qu’il fasse sens avec tout le reste est aussi essentiel. C’est ce que j’appelle la réhabilitation du passé, la confirmation du présent et l’anticipation du futur. Pour s’engager pleinement dans les études, il faut qu’elles prennent un sens profond qui dépasse les seules études. C’est ainsi que l’on arrive à rendre compte de réussites parfois proprement spectaculaires. Rien n’est déterminé à l’avance, mais tout peut s’expliquer : les logiques de détermination du singulier et de l’exception existent bel et bien. L’échec comme la réussite ne sont pas magiques.

 

Quels sont les obstacles symboliques et concrets auxquels ces jeunes sont confrontés ?

Fabien Truong. Les banlieusards et banlieusardes sont des cumulards. Si les barrières matérielles sont évidentes et bien connues, les obstacles symboliques sont tout aussi forts, et plus violents dans leurs effets. Dans une société où la mixité sociale est de moins en moins grande, on voit à quel point la neutralité sociale des études supérieures est un leurre. Le parcours des filles « bonnes élèves » du lycée est symptomatique : alors que ce sont celles pour qui le professeur pense que tout est déjà réglé, ce sont celles qui se heurtent le plus, dans les filière élitistes, au poids du regard des autres et de tout ce qu’il a d’inhibant et d’humiliant. Elles sont moins aptes à y faire face, parce que, d’une certaine manière, elles ont été plus protégées du stéréotype du « jeune de banlieue » par rapport aux garçons, dans les contrôles policiers répétés notamment. Mais il y a aussi à prendre en compte le contexte qui affecte ces obstacles : être à la fac, en prépa, en IUT, en STS, à Paris, en banlieue, et en province, ce sont des configurations très différentes. L’intérêt est de voir comment certaines configurations sont plus favorables que d’autres, et comment ces banlieusards les « digèrent » ou pas à terme.

 

Avez-vous pu, à travers cette enquête, percer les affres de la « mécanique méritocratique » à laquelle les politiques font souvent référence ?

Fabien Truong. C’est tout le propos. Les incantations d’en haut au travail, au respect de la haute culture ou l’extraction d’une minorité à son milieu d’origine (les politiques de discrimination positive actuelles) ne sont pas à la hauteur des enjeux. Ce sont des formules ; au mieux, un peu de poudre. La mise en marche du travail et du succès académique passe par des mécanismes bien plus pratiques et sociaux. J’en citerai deux. Tout d’abord, l’importance, surtout pour les garçons, d’intégrer un collectif d’alliés à l’université, c’est-à-dire un groupe où on se retrouve entre inconnus similaires. Des jeunes de même condition qui font la même expérience de l’illégitimité, qui ne se connaissaient pas auparavant et qui se retrouvent sur le campus avec le même objectif et les mêmes désajustements. Cela permet de se comparer, de dédramatiser, d’exister par rapport à l’institution, de partager les difficultés. La pratique de l’islam est aussi un facteur qui peut favoriser la mise au travail. Au-delà d’un refuge dans un ailleurs qui permet d’avoir une image positive de soi pour affronter la peur de l’échec, la contrainte des prières permet, par exemple, de structurer l’emploi du temps, quand le reste joue contre lui : le temps du quartier qui s’étire ou le temps de la fac qui s’éclate. Or, pas de travail ascétique et répétitif sans organisation claire de ses journées. Ces pratiques sociales opèrent là où l’institution est défaillante. Dans les classes prépa ou les IUT, où le temps est beaucoup plus rationalisé, on trouvera d’autres problèmes et d’autres pratiques.

 

9782707186881Vous donnez l’image d’un cheval à bascule pour montrer les adaptations des jeunes entre le monde universitaire et les origines territoriales et sociales…

Fabien Truong. C’est un point essentiel pour rompre, de manière fondée, avec les simplifications des représentations idéologiques qui font le monde social comme il va. Ce qui domine, c’est l’idée qu’on aurait des jeunes « non intégrés » car prisonniers de leur culture de banlieue, faite d’un mélange de protocultures urbaine et musulmane. C’est une vision très fixiste qui est démentie par l’épreuve du temps et l’observation des faits. Le schéma global des discours sur l’intégration ou l’identité nationale est de dire qu’adopter certaines pratiques et façons de faire est antithétique à d’autres pratiques et façons de faire. Ce sont des raisonnements monolithiques. C’est absurde, et personne n’applique ces catégories de pensée à soi-même. Selon les scènes et les configurations, les façons de se présenter bougent et se retournent. Par ailleurs, pour réussir à vivre de manière sereine l’acculturation scolaire et sociale, ces jeunes en ascension apprennent à basculer. Basculer, c’est arriver à couper, à se comporter par exemple à la fac ou en classe prépa de manière différente que chez ses parents ou avec ses copains, à être reconnu par les siens pour ce que l’on est en train de devenir, tisser des ponts entre l’univers de départ et l’univers d’arrivée, et mettre tout cela en cohérence avec la façon dont on se représente sa propre vie. C’est par exemple Ryan, qui est dans une école digitale privée à Paris, où ses camarades sont ce qu’il appelle des « purs Parisiens » avec qui il discute études, projets numériques toute la journée. Le soir, il traîne en bas des tours avec ses copains qui galèrent et ne parle jamais études car il ne sait pas s’ils ont le bac ou pas. Il porte un costume et un duffle-coat, qui est autant apprécié par les « purs Parisiens » que ses copains banlieusards. L’expérience du déchirement et de la trahison est première, mais elle ne dure jamais dans le temps, au moins avec le même degré de violence.

 

La plupart des jeunes cherchent un salut dans des dispositifs privés. Est-ce un mirage ou une réelle porte de sortie ?

Fabien Truong. C’est très ambigu. Tout ce qui a trait à l’entrepreneuriat, au business, au management et aux grands groupes internationaux est très prisé. Réussir, c’est déjà gagner de l’argent et se faire une place de choix dans la grande machine capitaliste. C’est avoir sa part du gâteau. C’est aussi une revanche sur les petits boulots, en devenant parfois le manager que l’on a subi. Mais cet attrait s’explique aussi par l’idée que les grandes écoles de type ENS, qui valorisent plus la « grande culture » et l’intellectualisme, ne sont pas faites pour eux et qu’ils n’ont quasiment aucune chance de les intégrer, ce qui est objectivement vrai. Il y a une forme de pragmatisme inconscient : la majorité a compris que s’il pouvaient s’en sortir par l’école, c’est plus en mobilisant les formes les moins classiques et légitimes du capital culturel, c’est-à-dire la composante plus managériale et commerciale des apprentissages. Et comme l’offre ne cesse d’augmenter en ce sens, ils peuvent trouver des places dans ces formations qui cherchent à recruter explicitement ce type d’étudiants en ascension. Elles vendent leurs services très cher, ils s’endettent pour des dizaines années. Vont-ils réussir à rembourser ? Mon enquête ne répond pas à cette question, mais donne des pistes de réponses. Il y a en fin de parcours, chez certains, beaucoup d’amertume, d’autant plus grande qu’ils ont acquis une grande réflexivité et se sont construits aussi comme des intellectuels. Or le monde qu’on leur vend, s’il était très excitant à 18 ans, l’est beaucoup moins à 23 ou 24 ans. Étudier les a rendus plus critiques et circonspects. Ils sont aussi un certain nombre à questionner ce qui s’apparente à un choix de l’argent. Il est difficile d’être catégorique et on voit, sur ce point comme sur d’autres, des renversements qui interrogent. Qui a vraiment réussi ? Tous les jeunes du livre se posent la question, et je ne suis pas sûr que tout le monde puisse donner la même réponse…

 

Vous plaidez, à la fin de votre livre, pour une politique de la considération contre la promotion de la diversité. De quoi s’agit-il ?

Fabien Truong. La promotion de la diversité ne renverse pas le cadre d’analyse qui dit qu’il existe des minorités à part, qu’il faut traiter comme telles et leur donner un peu plus pour équilibrer la balance. La diversité part aussi du constat qu’il faut extraire complètement les jeunes de leur milieu pour qu’ils s’en sortent. C’est une infrapolitique et un cache-misère. Elle a bien sûr des effets réels pour ceux qui en sont bénéficiaires, comme Sara, Roy ou Sébastien dans le livre. Elle profite à quelques individus à la marge, mais raisonne en termes identitaires et ne change pas la philosophie du système. Une politique de la considération consiste à l’inverse à raisonner sur la réalité de statuts sociaux des uns et des autres dans les relations sociales et pédagogiques. Elle implique de repenser par le bas la pédagogie, l’organisation concrète des cursus, la façon dont sont dispensés les cours, le système d’orientation, etc. C’est une sorte de révolution culturelle qui implique de penser l’immense part des préjugés sociaux dans la perpétuation des inégalités et se regarder, en tant que société, en face. C’est un effort immense et il faudrait du courage politique pour porter ce type de réforme. En revanche, cela ne serait pas hypercoûteux financièrement parlant, eu égard à ce que l’on y gagnerait collectivement.

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte

photo DR

(1) Éditions de la Découverte, 2015, 236 pages.

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