La société française est-elle islamophobe ?

A l’occasion d’un colloque intitulé « L’islamophobie en questions : comment s’est construit le « problème musulman » ? », qui se tiendra samedi 20 avril de 9h30 à 17h30 à l’amphi Boutmy de l’IEP de Paris (27 rue Saint-Guillaume), je propose la publication de deux tribunes qui permettent d’engager le débat sur l’histoire de l’islamophobie, sa mesure et ses définitions ainsi que les formes de sa construction contemporaine. Ce colloque est organisé par l’association étudiante Salaam-Sciences Po et par le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France). Pour découvrir le programme, rendez-vous sur le site du CCIF.

Faut-il bannir le concept d’islamophobie ?

Par Marwan Mohammed, chercheur en sociologie au CNRS

Depuis une décennie, le terme d’islamophobie fait l’objet d’une intense lutte de qualification et de disqualification dans l’espace public français qui laisse peu de place à un débat serein. Des voix se font entendre pour bannir le terme du vocabulaire courant, politique et même antiraciste. Ce refus repose essentiellement sur quatre arguments d’ordres sémantique et politique. Le premier est avancé par des personnalités médiatiques pour qui cette notion aurait été inventée par des mollahs iraniens afin d’interdire tout blasphème. Or le terme d’« islamophobie » n’a pas d’équivalent en persan et on doit son invention, en 1910, à un groupe d’orientalistes français spécialisés dans les études de l’Islam ouest-africain.

Le deuxième argument concerne le suffixe « phobie » dont l’utilisation reviendrait à faire de l’islamophobie une peur irraisonnée, évacuant ainsi les dimensions de l’aversion, de la haine, du rejet, du racisme, pour s’en tenir à l’expression d’un pathos. En effet pourquoi condamner une peur ? Or si l’on considère que la racine phobos est inappropriée pour désigner l’intolérance, le rejet ou le racisme, alors ne doit-on pas aussi se débarrasser de termes centraux dans le débat public tels que xénophobie, négrophobie et homophobie ? Si l’on refuse l’utilisation du terme d’homophobie, ne participerions-nous pas à occulter l’existence de discrimination contre les homosexuel-le-s ?

Le troisième argument consiste à dire que l’islamophobie n’est qu’un nouvel avatar du racisme anti-arabe. Or, tous les Arabes ne sont pas musulmans et tous les musulmans ne sont pas Arabes. On peut également être Arabe, de gauche, pro-immigré et islamophobe… De nombreuses études sociologiques permettent aujourd’hui de distinguer et surtout d’articuler les discriminations fondées sur la supposée appartenance raciale et celles fondées sur la supposée appartenance religieuse. Mais allons au bout du raisonnement : si la confusion entre plusieurs marqueurs suffit à disqualifier un concept, alors ne parlons plus d’antisémitisme, terme qui englobe des marqueurs phénotypiques, culturels, religieux, politiques et qui opère même une sélection entre les peuples Sémites ? Faut-il se débarrasser du concept d’antisémitisme, inventé par le journaliste allemand antisémite Wilhelm Marr en 1879 ? Non, évidemment. Mais cela nous rappelle qu’il n’existe pas de concept parfait permettant de désigner et d’englober des phénomènes nécessairement complexes.

Le dernier argument concerne l’usage du terme d’islamophobie comme outil de censure rognant sur la liberté d’expression, notamment la critique des religions. C’est une remarque légitime et un risque réel, qui vise moins le concept, que certains de ses usages. Or les mots sont parfois pris au piège de polémiques qui les dépassent. L’accusation d’antisémitisme visant toute critique de l’État d’Israël ne démonétise heureusement pas ce concept même si bien sûr, la « critique » peut masquer un rejet. Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est une critique. Ceux qui, aujourd’hui, rejettent en bloc l’héritage du communisme en le réduisant au goulag et à la Corée du Nord font ils œuvre de critique ?

Une fois que l’on a répondu aux arguments justifiant le refus de l’utilisation du terme d’islamophobie, on peut se demander ce qui fonde réellement ce refus. Nul doute que la disqualification de la notion d’islamophobie est liée à l’illégitimité publique des marqueurs religieux, notamment islamiques, qui prend racine dans une histoire – notamment post-révolutionnaire et coloniale – qui a engendré une culture politique majoritaire de type assimilationniste. Depuis la fin des années 1970, l’Islam a été construit comme un problème public et on peut considérer que le rejet de l’Islam et du terme d’islamophobie vont de pair, car il peut être malaisé, à la fois de produire de la stigmatisation et d’en dénoncer les effets.

Le refus du terme d’islamophobie repose parfois aussi sur une vision fermée de l’Islam comme système politico-idéologique qui viserait à saper les fondations laïques et démocratiques de la République. Adossé à la thèse de « l’islamisation » et à la médiatisation « parabolique » de groupuscules minoritaires, cette approche évacue entièrement les dimensions sociales et spirituelles des engagements religieux pour ne retenir qu’une hypothèse politique et guerrière. Il faudrait donc bannir la notion d’islamophobie car elle ciblerait ceux qui résistent à un péril jugé imminent. Cette reconstruction faussée de l’Islam et des musulmans, démentie par de nombreuses recherches sérieuses sur le sujet, masque difficilement un refus, aux multiples ressorts, d’acceptation et de légitimation de cette partie de la population.

Ainsi, comme tous les termes désignant d’autres formes d’« altérophobie », la notion d’islamophobie est imparfaite et instrumentalisable, mais nécessaire afin de nommer, d’analyser et de combattre un phénomène aujourd’hui mesuré et exploré par les sciences sociales, pris au sérieux par la plupart des organisations internationales et gouvernements occidentaux et combattu par l’action militante. Mettre un mot sur une réalité sociale participe à la faire exister et, à l’inverse, ne pas la nommer revient finalement à l’occulter socialement et politiquement.

Pour une parole publique responsable, dégagée d’une rhétorique anti-musulmane

Par Valérie Amiraux, Professeure de sociologie à l’Université de Montréal

« Please, don’t be a Muslim ». Le tweet a circulé à peine les attentats perpétrés à Boston connus. Parmi les musulmans aux Etats-Unis, mais aussi plus largement au Moyen-Orient. « Pourvu que ce ne soit pas un musulman ». Barak Obama, commandant en chef d’une armée qui le même jour bombardait un mariage dans une région d’Afghanistan causant une trentaine de morts, a particulièrement pesé les termes avec lesquels il s’adressait à ses concitoyens, choisissant avec soin les mots pour exprimer son empathie. Il y a bien sûr de multiples raisons à cette prudence oratoire, mais la communication présidentielle autour de Boston frappe surtout l’observateur en ce qu’elle diffère radicalement de ce qu’elle fut le 11 septembre dernier lors des attentats de Benghazi perpétrés contre les représentations diplomatiques américaines et au cours desquels Christopher Stevens, l’ambassadeur, et trois autres Américains ont trouvé la mort. La haute administration américaine avait en effet commencé par interpréter les attaques de Benghazi comme la conséquence des « soulèvements populaires » spontanés d’une « rue arabe » déchaînée contre The Innocence of Muslims, long métrage amateur au pedigree douteux ridiculisant la figure du Prophète de l’islam dont certains extraits tournent sur le web. Deux longues semaines plus tard, le revirement est total: il s’agit bien d’une « attaque terroriste délibérée et organisée » par des personnes « proches de groupes affiliés ou sympathisants d’al-Qaeda ». Pas d’une critique de film qui aurait mal tourné. Moins d’une vingtaine de jours s’est écoulée entre ces deux interprétations contrastées. Ce laps de temps a pourtant suffi à ce que le « clash des civilisations » – ici incarné par l’irréductible opposition entre liberté d’expression et obscurantisme fanatique religieux – fasse son retour dans le débat électoral américain et traverse même l’Atlantique pour finir en une de Charlie Hebdo.

La prudence de ton du Président américain après Boston, récente, fragile et certainement stratégique, contraste avec la normalisation d’une rhétorique antimusulmane en Europe et particulièrement en France. Entretenue par le jeu de certains médias, cette rhétorique, qui n’a pas besoin d’attentats pour poindre et s’enflammer, se nourrit principalement au verbe de personnages publics, notables des écrans et des ondes, dont la légitimité valide efficacement l’hostilité et l’expression explicite d’un « malaise » vis-à-vis des manières de faire, réelles ou supposées, des populations musulmanes. Ils donnent le ton, comme le premier violon le la avant un concert. Ces voix naturalisent l’outrance, la démesure et le délire en nous racontant une histoire, toujours la même, celle de l’assignation au silence d’une partie de la population au motif que l’homogénéité nationale est le seul impératif de résistance à la crise. Ces voix établissent une terminologie, créent des associations d’idées, font circuler des fantasmes, des représentations et des stéréotypes sociaux dont on oublie un peu vite qu’ils ont (eu) des effets bien tangibles sur la vie de certains d’entre nous. Commentant l’arrêt de la Cour de cassation dans l’affaire dite Baby Loup et la nécessité d’étendre la loi de mars 2004 au-delà des écoles publiques, Elisabeth Badinter justifie ainsi sa position: s’il faut une loi en France rapidement, c’est parce que « les salafistes ne sont pas en état de faire une pause ! » (Europe 1, 26 mars). Inspiré par son profil de « marathonien de Boston » d’un jour, Laurent Wauquiez commente les attentats en soulignant à quel point « la volonté de semer la mort et la peur » revient à « s’attaquer à ce qui est notre mode de vie occidental » (France-Info, 16 avril). Épargnons-nous les vitupérations de Véronique Genest et rappelons que toutes ces déclarations enfilent de nouvelles perles au collier d’une rhétorique antimusulmane désormais aussi « française » que la baguette, le saucisson et la laïcité. Les maîtres d’œuvre les plus fameux sont d’ailleurs connus de tous : Brice Hortefeux, Marine Le Pen, Jean-François Copé, Éric Zemmour, Michel Houellebecq (tous deux condamnés par la justice) et d’autres.

L’euphémisation de l’islamophobie (« ça n’existe pas ») et de la discrimination vécues par les musulmans (« ils exagèrent ») a incontestablement favorisé ce phénomène discursif privé de mécanismes de régulation en France. Cette souffrance vécue par certains musulman(e)s reste de fait largement inaudible. Il est vrai que le spectre des incidents va des troubles les plus ordinaires (attouchements dans le métro, bousculades sans excuses, insulte) à des gestes plus troublants (des voitures qui vous frôlent sur les passages piétons), voire à des entretiens d’embauche qui dérapent. Entre la laïcité et l’islamophobie, l’attention publique reste très inégalement distribuée et ignore ce que les mots font aux gens qui les entendent, dans une société où les rapports sociaux restent racialisés. Dans le contexte actuel, une commission d’étude de l’islamophobie en France serait certainement plus constructive qu’une loi sur la laïcité.

La société française est-elle islamophobe ?

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