Le groupe chinois Moutaï piétine le code du travail au Château Loudenne, en Médoc

Trois salariés chinois – une cuisinière, une femme de chambre et un chauffeur –, employés en CDD par Château Loudenne, cru bourgeois, assignent aux prud’hommes, avec l’aide de la CGT, le groupe Moutaï, producteur de spiritueux, qui a racheté la propriété en 2013.

Il faut sortir du village de Saint-Yzans-de-Médoc, et remonter à travers un champ de vignes pour que se dévoile, en haut d’une petite butte, la belle chartreuse rose du XVIIe siècle. Entouré de trois magnifiques jardins de roses, de 132 hectares de vignes et d’un vieux chai, le château Loudenne a l’avantage d’être bordé par l’estuaire de la Gironde. Depuis la chambre de prestige, qui donne sur la grande terrasse, trois drapeaux, hissés très haut, s’agitent au vent : le français, le chinois et un drapeau jaune, celui du groupe Moutaï.

En avril 2013, ce château évalué à vingt millions d’euros a été racheté à la famille Lafragette par le groupe Kweichow Moutai Winery, première entreprise chinoise productrice d’une liqueur traditionnelle très prisée. Lors de l’acquisition, le directeur Huaili Zhong, représentant de Moutaï en France, voit grand : développer les capacités hôtelières de luxe de la propriété et injecter 5 millions d’euros pour moderniser l’outil de production. «Loudenne doit devenir le n°1 des crus bourgeois, à la hauteur d’un cru classé», affirme à la presse locale le nouveau «président du château». Deux ans après, le prestigieux Château Loudenne fait parler de lui, non pour avoir obtenu la classification espérée, mais pour avoir enfreint le Code du travail. Le 7 mai dernier, trois ex-salariés chinois du château ont attaqué leur employeur au conseil de prud’hommes de Bordeaux pour travail dissimulé, non-paiement des heures supplémentaires, non-respect de la procédure de licenciement et, enfin, licenciement sans cause réelle et sérieuse. Une action inédite depuis qu’environ quatre-vingts domaines du Médoc ont été avalés, en l’espace de même pas vingt ans, par des investisseurs chinois, premiers importateurs de bordeaux au monde.

 

Plus de douze heures de travail par jour…

Que s’est-il passé dans les coulisses du château Loudenne à partir de l’été 2013 ? Pendant près d’un an, Cheng, Liang et Mei (1) ont été exploités sans retenue. Les deux premiers sont recrutés en stage en juillet et en août 2013. Cheng, 36 ans, fait tout au château : la cuisine, le service, le chauffeur. Le 18 novembre, il est embauché en CDD pour cinq mois en qualité d’assistant commercial. Liang, jeune chinoise de 24 ans, est recrutée en CDD comme cuisinière pour quatre mois. La dernière, Mei, signe, dès son arrivée en octobre 2013, un CDD de cinq mois comme gouvernante. Les trois salariés, déjà présents en France lors de leur recrutement, possèdent un visa étudiant pour séjourner et travailler à titre temporaire en France. Tous les trois espèrent trouver un emploi stable. Avec une entreprise chinoise nationale de cette envergure, ils sont en confiance. Et intègrent une propriété qui emploie une vingtaine de salariés pour un vignoble composé de cépages rouges cabernet sauvignon et merlot.

Pendant les premiers mois de stage, Cheng travaille donc en cuisine. «On se moquait de lui en permanence, de la façon dont il mangeait, de sa cuisine. Il était une sorte de souffre-douleur. Il était ultra-fatigué et stressé. Il dormait très peu, il n’en pouvait plus, j’étais obligé de lui dire d’aller se reposer», témoigne un salarié, sous couvert d’anonymat. Finalement, en novembre 2013, on lui propose de quitter les cuisines pour devenir «assistant commercial» dans l’œnotourisme. Il accepte. Ses missions, en réalité, s’avèrent autres. Il sera chauffeur 24 heures sur 24 et comptable à la demande. En plus de l’accueil de Chinois ou de touristes venus visiter le château, Cheng fait le transfert de tous les membres de la direction de l’aéroport ou de la gare de Bordeaux au château. En particulier, une certaine mademoiselle Sophie, alias Yajie Yang, directrice administrative.

Les ambitions hôtelières 
du château Loudenne

D’après plusieurs témoignages, Cheng pouvait être réveillé à n’importe quelle heure de la nuit. Et devait la transporter de Bordeaux à Paris. L’attendre à la sortie des grands hôtels et des grands restaurants parisiens. Attendre, sans pouvoir dormir ni manger, puisqu’il ne savait pas à quelle heure mademoiselle Sophie voudrait rentrer. Cette jeune femme, recrutée en 2013 via l’Institut bordelais d’enseignement supérieur (Ibes) et formée au management dans l’œnotourisme, fait partie de la même promotion que Sui Zhenglei, deuxième personnage de confiance du directeur, officiellement «manager en œnotourisme» du château. Dans la liste des élèves recrutés, on y retrouve Liang, la cuisinière, alors qu’elle possède le même diplôme (bac + 3) que Yajie Yang, la directrice administrative.

Dès l’été 2013, les ambitions hôtelières du château Loudenne commencent par une multiplication de réceptions de mariage (surtout pour des familles chinoises) et d’accueil pour la dégustation des vins. Le château s’inscrit sur le site de réservations Booking.com pour attirer de nouveaux clients sur le thème «Recevoir au château». Préparation des repas, service et nettoyage, ménage des dix-sept chambres au décor victorien (150 euros la nuit), mais aussi réceptions pour des dignitaires chinois, préparation de salles pour des séminaires, des ateliers cuisine, vinification, assemblage ou pour de simples tables d’hôtes… Le défenseur syndical CGT, Aurélie Texeira, qui a plaidé la cause des trois salariés aux prud’hommes, a fait le décompte des heures travaillées : «Ils ont effectué entre 1 130 heures et 1 280 heures en sept mois, soit un dépassement du quota légal autorisé par le visa étudiant, c’est-à-dire 934 heures calendaires. La totalité des heures supplémentaires ne leur a pas été payée.» Le groupe chinois a fait fi du Code du travail. Peut-être comptait-il sur les pressions et les peurs exercées sur ces trois jeunes étudiants, pour qu’ils acceptent d’être ainsi maltraités ?

 

La promesse d’un CDI non tenue

Le rythme de travail de la jeune Mei, embauchée comme femme de chambre, 24 ans, est d’emblée infernal. Elle commence sa journée à 9 heures pour la terminer à minuit, voire 2 heures du matin. Les week-ends compris. Il arrive que les trois salariés enchaînent sept jours sur sept, sans vraie pause-déjeuner. Hébergée dans une chambre humide d’une des maisons qui entourent le château, Mei reçoit, elle aussi, la visite tard le soir de mademoiselle Sophie, qui lui ordonne de lui faire à dîner ou de promener son énorme rottweiler. Outre son emploi de femme de chambre, Mei est sollicitée par la direction pour traduire les conférences et en faire les comptes rendus. C’est celle qui parle le mieux français. Elle assiste donc à toutes les messes de la direction où sont évoqués les licenciements, les contrats de travail, l’organisation, les embauches.

C’est en mars 2014 qu’elle prend note de la promesse, par la direction, d’embauches en CDI pour elle et ses deux collègues. Mais les CDI tardent. Le 31 mai 2014, son CDD arrive à échéance. La fin de son visa aussi. Le 18 juin 2014, sans nouvelles de la direction, elle envoie un courrier, s’inquiétant de n’avoir aucun contrat de travail, craignant d’être dans l’illégalité. Un nouvel avenant lui est proposé. Il prolonge son contrat jusqu’au 31 juillet. Elle refuse de signer, invoquant la promesse de CDI. À partir de là, le directeur du château, Guy Durand Saint-Omer, ancien directeur général du château du Grand Mouëys, pour le compte du producteur de charbon chinois, NingXia Group, n’hésite plus à utiliser des méthodes douteuses. «Il rédige de sa main une lettre qu’il ordonne à la salariée de signer dans laquelle elle affirme refuser de signer l’avenant à son contrat. Il sera difficile de prouver l’inverse car Mei sait écrire son nom de famille, à la différence de l’employeur qui a rajouté une lettre à l’orthographe de son nom», affirme Aurélie Texeira face au président du conseil, en présence de deux ex-salariés, la troisième ayant été obligée de rentrer en Chine.

 

Paiement des heures supplémentaires et travail dissimulé

La troisième, c’est la cuisinière Liang qui a travaillé d’arrache-pied pour les repas. Comme Mei, elle se retrouve sans contrat en juillet. Le 30 juillet, elle reçoit un courrier lui indiquant que son CDD ne sera pas renouvelé. Par crainte, elle signe l’avenant. Le contrat de Cheng, l’assistant 
commercial et chauffeur, se termine, lui aussi, le 31 juillet 2014. Mais il refuse de signer et motive, par courrier le 31 juillet, les motifs de son refus : non-paiement des heures supplémentaires, nombre d’heures effectuées au-delà du contingent autorisé et la promesse non tenue du CDI. À plusieurs reprises, l’union locale CGT propose une médiation au patron chinois, qui refuse catégoriquement. Malgré l’angoisse d’être bannis de Chine, les trois salariés décident d’attaquer le groupe Moutaï. Ils exigent le paiement des heures supplémentaires et une indemnité pour travail dissimulé. Pour deux d’entre eux, qui ont pu rester en France, il leur a fallu débourser 3 400 euros chacun pour s’inscrire dans une école privée et ainsi reconduire leur visa étudiant. Ils réclament aussi le remboursement de ces sommes, qu’ils n’auraient pas dû dépenser si leur employeur avait honoré, comme annoncé, sa promesse de CDI. L’avocate du patron a eu bien du mal à nier ces faits. Pour preuve, au lieu de demander le paiement de trois mois de salaires, elle n’en demande qu’un par personne… Le délibéré sera rendu le 3 septembre 2015.

Ixchel Delaporte

photo DR

(1) Les prénoms ont été modifiés par souci d’anonymat.

 


 

Le groupe Moutaï, une institution nationale

Cotée en Bourse, la liqueur Moutaï est la face prestigieuse d’une entreprise nationale tentaculaire, aux ambitions mondiale. Le marché français est dans le viseur du groupe.

Dans le Bordelais, les riches Chinois sont friands de biens viticoles, dont ils espèrent faire fructifier le caractère prestigieux. Ainsi, le groupe Moutaï, dès 2012, a mis la main sur le Château Dallau, un bordeaux supérieur de 32 hectares situé au nord de Libourne. Un an après, Huaili Zhong, en charge du groupe Moutaï France, se décidait pour Loudenne, dont il a très vite annoncé vouloir le transformer en un hôtel de luxe, avec complexe sportif, spa, piscine et restaurant. «Nous nous attendons à recevoir un très grand nombre de touristes chinois, en faisant également de cet hôtel une récompense pour nos employés les plus méritants en Chine», assurait-il au magazine Decanter.

Trois ans après, si les comptes et la reconstitution de la marque semblent à l’équilibre, on est loin du tableau idyllique annoncé… Autre objectif : percer le marché français avec sa boisson à base de blé et de sorgo. «Cet alcool, véritable institution en Chine, est offert aux visiteurs par tous les grands dignitaires. Notre présence à Bordeaux a pour but de développer la vente de Moutaï dans l’Hexagone et partout hors de Chine pour en faire une marque mondialisée comme un grand whisky», expliquait Hugo Le Bail, responsable à Paris chez Cammy France, l’importateur exclusif de Moutaï, au journal Sud-Ouest, en 2013.

Que sait-on du groupe Moutaï ? Kweichow Moutaï, premier producteur de spiritueux en Chine, est coté à la Bourse de Shanghai. Classée au quatrième rang mondial des marques de luxe les plus chères, cette société possède 32 filiales, holdings et sociétés anonymes dans les domaines des boissons (bières, spiritueux, vins), des banques, des assurances, de la recherche scientifique, du tourisme et de l’immobilier. Basée à Maotai, ville située près de la rivière Chishui Guizhou, l’entreprise emploie près de 20 000 personnes et affiche un chiffre d’affaires de 4,4 milliards d’euros. Las, ce produit phare national risque de voir son image écornée par une gestion exécrable des ressources humaines… en France.

Ce procès met très mal à l’aise la direction du château qui redoute que l’affaire ne s’ébruite. Et il est à craindre (pour le groupe Moutaï) – et à espérer pour le respect des droits des salariés – que cette procédure, si elle est favorable aux trois travailleurs chinois ayant eu le courage d’affronter un tel groupe, puisse donner des idées à d’autres…

 

I. D.

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