Ma rencontre avec Coumba, guerrière des temps modernes

J’ai rencontré Coumba dans le 170, le bus qui me conduit au journal. C’était en janvier dernier. Je m’asseois souvent devant, pour guetter le passage d’un autre bus, le 255, qui me dépose, lui, encore plus près de l’immeuble de l’Humanité. Ce matin-là, j’ai été interpellée par une jeune femme, très belle, très mince et très apprêtée. Elle posait des questions au conducteur, un peu nerveuse, avec un bout de papier dans la main. Un plan, sans doute. Les arrêts de bus, devant la gare de Saint-Denis, nécessiteraient parfois un mode d’emploi pour les novices. C’était donc le cas de Coumba. Je me mêle à la discussion. Elle accroche mon regard et me demande: « Vous connaissez la poste, près du Stade France ? On m’a dit de descendre à Porte de Paris ». Je ne connais pas la Poste mais je connais le Stade. Sur son plan imprimé, je repère la rue Ambroise Croizat. La seule que je connais. Je lui propose de la guider. De la porte de Paris à la rue de mon journal, il faut traverser un pont, au-dessus de l’autoroute. Aucun nom de rue, ni d’avenue ne sont spécifiés. Que des panneaux, indiquant des autoroutes. Un vrai paradis pour voitures. C’est sur ce pont, qu’une conversation s’engage. Coumba m’explique qu’elle a un entretien d’embauche à la Poste et qu’elle est très en retard. Nous marchons d’un bon pas. « Je suis banquière, me dit-elle essoufflée. Ca fait des années que j’enchaîne les CDD sans pouvoir me poser. Déjà à 30 ans, je pourrais écrire un livre sur ma vie ! ». La veille, j’avais décidé de m’intéresser aux jeunes des quartiers populaires qui galèrent pour trouver un CDI, un emploi stable et pas trop mal payé de préférence.

Marseillaise Rude


La course aux contrats


Coumba me résume son parcours. A 30 ans, elle a déjà signé plus d’une dizaine de contrats de toutes sortes dans différentes entreprises. Son CV est plein à craquer. Et le fonctionnement des boîtes d’intérim, elle connaît par cœur. Arrivée au pied de l’immeuble du journal, Coumba s’inquiète de ne pas trouver la fameuse poste et de rater l’entretien. Elle a trois quart d’heures de retard. Je lui propose d’entrer dans le hall du journal et de chercher sur internet l’emplacement exact de cette poste. On trouve enfin le trajet précis. Je lui indique la direction. Avant qu’elle ne parte, je prends son nom et numéro de portable. Nous nous promettons de nous rappeler pour qu’elle me raconte son parcours. « C’est drôle des fois dans la vie, il y a de sacrées coïncidences. Il n’y pas de hasards », me lance-t-elle déterminée.Trois semaines après, nous prenons rendez-vous dans un café, en face de son lieu actuel de travail. Coumba est née à Créteil, elle a grandi dans le quartier populaire du Palais, dans une famille sénégalaise. Ses souvenirs d’enfance sont heureux. Poussée aux études par ses parents, elle passe son bac et entre à l’université de Créteil. « J’ai choisi un diplôme de maîtrise finance et comptabilité parce que c’était porteur d’emploi  ». L’obtention de son diplôme marque le début d’un long parcours du combattant. En 2004, elle est embauchée en CDD de neuf mois au CIC, à Paris, comme conseillère clientèle. À la fin du contrat, malgré une lettre de recommandation de sa chef d’agence, le CIC se sépare de Coumba, sans plus d’explications. Elle ne se démonte pas et envoie des CV à toutes les banques. C’est HSBC qui lui propose une place de téléconseillère en CDI : « La paye n’était pas très bonne mais je n’avais pas le choix. Travailler au casque, c’est très dur. Ça provoque des problèmes auditifs. J’ai fini par me faire licencier et ce n’était pas plus mal… ». Coumba repart à l’assaut. Elle passe pléthore de tests dans plusieurs agences d’intérim. « C’est ce qui permet d’avoir accès aux annonces. En fin de compte, mes employeurs ce sont les agences d’intérim, pas les banques. » En 2007, le CIC la rappelle pour deux mois de « bouchetrou  », comme elle dit, à Versailles cette fois. Prête à s’adapter, prête à déménager même, elle supporte le temps de transport, de Créteil où elle vit, à Versailles. Mais le CDD prend fin, comme à chaque fois.


En six ans, Coumba a pris une seule fois des grandes vacances


Parallèlement, entre 2001 et 2007, Coumba enquille les petits contrats trois fois par semaine, au centre de tri postal de Créteil. « C’était de l’argent sûr. C’est comme ça que j’ai pu me payer mon permis. Mais en six ans, on ne m’a jamais proposé un CDI à temps plein ». Les contraintes, la flexibilité, la mobilité… Coumba en connaît un rayon. Pour elle, les périodes de vacances scolaires sont propices aux contrats. À l’été 2007, elle signe pour quatre mois à la Société générale. « C’était au siège, à Bercy, un poste administratif. Je gérais des épargnes et des titres. Puis, ils m’ont transféré à Viry ». Se succèdent alors, entre 2008 et aujourd’hui : Natixis, la Banque populaire et Axa Banque. À chaque fois, des remplacements, loin de son lieu de vie. Souvent des CDD. Parfois des CDI dans le téléconseil. En six ans, une fois, une seule, Coumba a pris de longues vacances « pour aller en Espagne et au Sénégal  ». Aujourd’hui, elle a obtenu un contrat d’un an dans un établissement bancaire. Elle espère qu’il débouchera sur un CDI « parce que, à 30 ans, on a envie de se projeter dans l’avenir ».

Mais au fait, l’entretien d’embauche à la Poste de la Plaine Saint-Denis, là où on s’est rencontrées ? Amusée, elle me raconte que la plupart des postulants sont arrivés en retard. Ouf ! Qu’elle a pu passer les tests, qu’elle les a réussis même mais que l’offre d’emploi ne valait pas un temps de transport énorme, un paye très moyenne et un CDD d’une durée trop limitée. Coumba me donne de ses nouvelles de temps à autre. Dans son dernier mail, elle me dit que quand même elle n’est pas à plaindre puisqu’elle ne se trouve pas, comme d’autres, dans une situation de chômage longue durée. Elle me dit tout de même que la « guerrière » pourrait bien finir par capituler et conclut : « Seul l’avenir nous le dira… ».


Ixchel Delaporte

photo Stéphane Ragot

 

1 Response(s)

  1. Emmanuel says :

    27 mars 2010

    Le parcours du coumbattant, tu disais ?! Ou sur la route des banques (soit-disant) en banqueroute…
    Dans un autre style, je reçois hier des nouvelles d’amis pianistes que je n’ai pas vus depuis belle lurette : à plus de 50 ans, contraints de dire « ciao » au statut d’intermittent et de toucher le
    RSA pour s’en sortir, puisque dans les grands hôtels on remplace tous les pianos par des écrans géants. Les pianistes de bar devraient sans doute se reconvertir en commentateurs sportifs…

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