« Maître ! Venez voir les paillettes volantes »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Désireuses de s’ouvrir, les galeries d’art contemporain conviaient, le 2 février, une classe de CM1-CM2 de Sevran à une visite dans le Marais. Récit d’une découverte réciproque.

Ainsi, l’art contemporain des galeries parisiennes serait un monde clos… Pas pour les élèves de la classe de CM1-CM2 de l’école Montaigne de Sevran (Seine-Saint-Denis). Après le musée Picasso le matin, le petit groupe a enchaîné avec la galerie d’art contemporain Papillon, située rue Chapon, dans le 3e arrondissement de Paris, puis par deux autres prestigieuses galeries du Marais. Munis d’un grand cahier intitulé « Les yeux ouverts », offert à chaque enfant et fabriqué spécialement pour eux, certains s’appliquent déjà à répondre aux questions : « Où vas-tu aujourd’hui ? », « Choisis une œuvre d’art et dessine-la » ou encore « Pourquoi as-tu choisi cette œuvre ? »

« Les yeux ouverts », c’est le nom de ce projet pilote imaginé par le comité professionnel des galeries d’art. Une première pour ces galeristes qui ont décidé de s’ouvrir à des enfants vivant dans des quartiers en difficulté. « On voulait proposer un projet complet qui offre les meilleures conditions aux enfants pour approcher l’art contemporain, détaille Marianne Le Métayer, directrice de la galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, située à Saint-Germain-des-Prés. Aller les chercher en car, leur faire découvrir un quartier, leur faire rencontrer des galeristes, leur offrir un déjeuner et surtout qu’ils approchent la diversité de ce que peut contenir une galerie. » Au milieu des sculptures, des gravures à même le sol et des photographies, le banquier Raoul Salomon, collectionneur d’art primitif et d’art contemporain, se déclare « en guerre contre les déterminismes sociaux ». Pour lui, le propos tient en une phrase : « Il nous fallait contribuer à casser les stéréotypes de toutes parts. ».

« C’est vrai qu’en habitant à Sevran, on vient assez peu à Paris »

« Maître, maître ! Regardez, il y a des paillettes volantes », s’exclame Djénéba, 11 ans. L’œuvre ressemble à un aquarium dans lequel des paillettes virevoltent, aidées par deux microventilateurs. Les enfants s’agglutinent autour de Many Particle System, de l’artiste allemande Luka Fineisen. L’accrochage et la disposition des œuvres sous la verrière semblent aléatoires, presque impensés. Marion Papillon, la galeriste, s’en explique face aux enfants : « Vous allez regarder les œuvres qui sont ici et vous vous apercevrez que rien n’est fixé. C’est une sorte d’inventaire. Après, nous allons monter au premier étage, où verrez des œuvres accrochées au mur, bien disposées et nous pourrons comparer. »

Un groupe se dirige vers les deux salles intimistes du premier étage. En montant les escaliers, Leïla, une des mères accompagnatrices, se réjouit de ces visites : « C’est vrai qu’en habitant à Sevran, on vient assez peu à Paris. Et on n’irait jamais dans des galeries, on n’y pense pas, comme beaucoup de gens. Alors ce projet, ça nous montre qu’il y a d’autres endroits que les musées. » Face à un tableau de Catherine Boch, réalisé en 2006, les élèves restent silencieux. Deux grands carrés sont côte à côte. L’un paraît blanc, l’autre sombre, noir, presque carbonisé avec du relief. « Qu’est-ce que ça vous évoque ? » interroge Marion Papillon. Des mains se lèvent : « l’orage », « le ciel », « l’univers », « le cosmos ». C’est un peu tout cela à la fois. La galeriste attire leur attention sur les matières : papier poncé, carte routière, feuillet d’atlas, carte topographique, topographie aérienne… Herman se poste devant une photographie noir et blanc. Un homme de dos avec un code-barres tatoué sur la nuque. « Pourquoi il a ça ? C’est un tatouage ? » demande-t-il. « C’est une critique d’un monde qui voudrait qu’on soit tous des numéros, qu’on soit tous pareils. Ce serait terrible non ? » répond Marion Papillon.

« Tout cela va au-delà de la créativité et a des répercussions positives sur tous les apprentissages »

Si les adultes ont plus d’appréhensions, les élèves sont comme des poissons dans l’eau. Pas impressionnés par la « non-exposition » du rez-de-chaussée et fascinés surtout par les paillettes. Et la visite du musée Picasso dans tout ça ? « Moi, je préfère Picasso, c’est plus clair, tranche Djénéba. Et surtout l’Homme qui marche, de Giacometti. Il a du courage, cet homme, de marcher dans la boue. » Préparés à ces excursions par leur professeur, Alan Loew, les jeunes Sevranais s’exercent aussi en atelier d’arts plastiques. « Nous étudions des œuvres et la vie des artistes. Les enfants ont dessiné des portraits, des autoportraits, mais aussi fabriqué un homme à base de fil de fer et d’argile, enrobé d’aluminium », détaille cet instituteur amateur d’art. Et de conclure : « Tout cela va au-delà de la créativité. Cela a des répercussions très positives sur l’apprentissage dans toutes les autres matières. »

Outre la découverte de cet art contemporain multiple, Marianne Le Métayer espère susciter des envies de créer chez les enfants : « “Les yeux ouverts”, c’est simplement proposer d’autres alternatives, d’autres moyens d’expression. Notre objectif est d’amener ces enfants à s’inscrire à des cours d’arts plastiques et, in fine, à considérer l’art et la création parmi leurs options possibles. » Le groupe se dirige vers la galerie Mor Charpentier, dernière étape de la journée. Face aux œuvres d’une artiste taïwanaise, Charwei Tsai, les élèves observent les mandalas. « Ça fait un tourbillon », commente l’une. « C’est cela, une pensée en spirale, qui revient plusieurs fois sur certains thèmes », explique Alex Mor. « Si le projet fonctionne, nous espérons l’élargir à plus de classes et l’envisager, pourquoi pas, ailleurs qu’à Paris », conclut Marianne Le Métayer. Prochaine excursion au printemps à Saint-Germain-des-Prés.

 Ixchel Delaporte

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