Malade et sans logement, le calvaire d’Alice Tavares

Expulsée fin mars de sa location, Alice et ses trois enfants vivent dans une chambre d’hôtel à Taverny. Gravement malade de l’estomac, elle doit se faire opérer au plus vite. Récit d’une descente aux enfers.

Au premier étage, face à la chambre 118 de l’hôtel Campanile, dans la zone commerciale de Taverny (Val d’Oise), Alice Tavares, 50 ans, est accoudée sur le rebord du balcon donnant sur le parking. Il est 8h30, elle regarde son fils Tiago partir au collège. Voilà quatre mois qu’elle vit dans cette chambre de 12 mètres carrés avec ses trois enfants, Tiago (12 ans), Kévin (15 ans), Anaïs (17 ans), sa sœur Filomena (42 ans) et sa nièce Claudia (22 ans). Quatre dorment sur le lit. Filomena et sa fille, au sol. De temps à autre, l’une ou l’autre vont dormir dans la voiture. Lentement, Alice rentre dans la chambre en se tenant le ventre et s’assoit sur le lit.

Une grande valise rouge est rangée au fond du placard. Sur le côté du lit, la table qui sert habituellement de bureau s’est transformée en cuisine de fortune, avec une boîte de pain aux chocolats, des morceaux de sucre, du café et un panier avec des tomates et des fruits. A partir d’aujourd’hui, Alice n’a plus de quoi payer cette chambre. Pour avancer les quatre mois, à 72 euros la nuit, elle s’est endettée à coup de crédits à la consommation, chez Cora et Darty. Chaque jour, la famille se démène pour trouver quelques centaines d’euros pour payer la chambre. « Ce qui m’angoisse le plus, c’est les services sociaux. Je ne veux pas qu’ils m’enlèvent mes enfants parce que c’est que j’ai de plus précieux au monde », lâche-t-elle devant sa fille Anaïs.

Logement dégradé

Alice n’a pas eu une vie facile. Originaire du Portugal, elle arrive en France à l’âge de 18 ans. Mariée à un homme violent pendant vingt ans, elle élève ses huit enfants à Poitiers. Jusqu’au jour où son mari lui casse les deux jambes et la plonge, sous une pluie de coups, dans un coma de quatre mois. C’était en 2012. Cette année, après avoir frôlé la mort, elle décide de fuir et se retrouve à Taverny, ville de 26 000 habitants, dans le Val d’Oise. Un propriétaire accepte de lui louer son appartement de 90 mètres carrés pour 1200 euros par mois, avec une tonne et demi de gravats sur la terrasse. Un ans après son arrivée, le logement se dégrade. Alice me tend un épais dossier dans lequel elle a consigné des photos et des documents. On voit des fuites d’eau importantes et des traces de moisissures sur les murs. Le propriétaire refuse de réparer les dégâts et demande à Alice de le faire. « Cela m’était financièrement impossible mais surtout c’était à lui de les prendre en charge ! Des litres d’eau se sont écoulés pendant des mois sans qu’il ne fasse rien. J’ai porté plainte contre lui ». Selon l’avocate d’Alice, Maître Rocha, l’affaire est toujours en cours mais risque de ne pas aboutir : « Le dossier n’avance pas parce qu’il faudrait une expertise indépendante pour prouver que la fuite était structurelle. Or, nous ne savons pas si, depuis l’expulsion de ma cliente, le propriétaire a fait des travaux ».

Une dette de loyer et un refus de HLM

Tout s’effondre en 2014. Elle se fait opérer de la thyroïde et les médecins lui détectent une bactérie qui lui ronge l’estomac. Voilà des années qu’elle prend des antibiotiques sans résultat. Peu après le diagnostic de sa maladie, elle s’aperçoit que la Caisse d’allocations familiales (CAF) ne lui verse plus l’ensemble des prestations auxquelles elle a droit. A l’époque, Alice a encore la charge de cinq de ses enfants. « Des fois, c’était 200 euros en moins, des fois 700 euros. Je ne comprenais pas ces écarts et la Caf ne m’a jamais donné d’explications. » Sans emploi, tributaire des allocations, elle n’arrive plus à payer son propriétaire et contracte peu à peu une dette de loyer qui s’élève aujourd’hui à 12 000 euros.

Dès 2014, pourtant, Alice demande un logement social auprès de la mairie de Taverny, soutenue par son assistante sociale du département du Val d’Oise. Sa demande reste lettre morte. « J’ai pris plusieurs rendez-vous avec le CCAS, avec l’adjoint au logement. Il ne se passait rien. J’ai sollicité madame la maire Florence Portelli (Les Républicains-NDLR). Elle n’a jamais voulu me recevoir », explique Alice, convaincue que son dossier est sur liste noire. Pourtant, en 2015, même les services Hygiène et salubrité de Taverny établissent un constat dans l’appartement qui confirme « la présence d’humidité importante, consécutive à une fuite d’eau dans la salle de bain » et « la présence d’eau stagnante au sol qui a provoqué des dégradations importantes ». L’état de santé d’Alice dégringole. Son assistante sociale l’incite à se faire opérer. Mais cette mère de huit enfants refuse à cause d’une possible expulsion. « Ca pouvait arriver à tout moment. Nous avons tout fait pour repousser l’échéance. Je ne voulais pas me retrouver à l’hôpital et voir mes enfants seuls à la rue. »

A la mairie de Taverny, Loïc Drouin, directeur de cabinet de Florence Portelli, connaît le dossier et ne ménage guère la famille Tavares : « Cette dame s’est mise en difficulté toute seule. Elle a dégradé les lieux. Nous ne refusons pas de la recevoir. On ne néglige personne mais vu sa dette de loyer, aucun office HLM ne voudrait de son dossier ». Pourtant, ses propres services d’hygiène ont diagnostiqué un appartement en mauvais état. Je lui demande s’il connaît le propriétaire. « Oui, on le connaît très bien », répond-t-il avant de se reprendre, « enfin, c’est un administré comme les autres ». Alors qu’Alice Tavares a été expulsée le 31 mars 2018, ce propriétaire continue de percevoir les APL. Contacté par téléphone, ce retraité vivant à Agde n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Prioritaire au titre du Dalo

Reconnue prioritaire au titre du Dalo (Droit au logement opposable) en 2017, le préfet du Val d’Oise a mandaté le 11 mai denier le bailleur Soliha pour accompagner Alice dans son relogement. « Tous mes dossiers sont bloqués. Je suis en procès avec la Caf qui me doit de l’argent mais qui refuse de fournir le document qui le confirme depuis trois ans. Cela me permettrait de rembourser mes impayés. Je n’ai plus d’énergie pour me battre. » Le lendemain de notre appel à Soliha pour connaître l’avancée de son dossier, un premier rendez-vous est fixé avec Alice mercredi prochain dans sa chambre d’hôtel. A la fin de notre entretien, elle s’effondre, envahie par les douleurs abdominales. Elle me montre une ordonnance de son médecin de l’Hôpital Saint-Joseph à Paris, datée de août 2017, où il atteste de la nécessité d’une opération « à court terme ». Sa bactérie se mue en cancer. Il faut lui enlever l’estomac. Sauf que, à tout moment, encore une fois, Alice et sa famille risque l’expulsion de l’hôtel. Les journées sont longues à l’hôtel. Les enfants essaient de vivre normalement. Le plus jeune va au collège. Kévin, 15 ans, vient de décrocher un contrat d’apprentissage dans un salon de coiffure de la zone commerciale toute proche et Anaïs attend les résultats de son code pour passer le permis de conduire. A bout de souffle, Alice n’a plus la force de se battre : « Si nous ne pouvons plus payer l’hôtel, j’irai dormir dehors, ou bien mourir. »

Ixchel Delaporte

photo Olivier Coret

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