Martin Luther King, le jazz et le basket…

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Gibhrel, c’est son prénom. Un mélange entre Gabriel et Djibril. C’est son père qui l’a choisi. Grand, mince, casquette sur la tête et casque autour du cou, Gibhrel a pris son indépendance depuis peu. Aux antipodes du « ghetto », il a choisi d’habiter à Charenton-le-Pont, petite ville cossue, proche de Paris, desservie par la ligne 8 du métro. Vendeur dans un magasin de sport, il vient tout juste de démissionner pour être serveur dans un bar à jus de fruits aux Halles, dans le centre de Paris. A 22 ans, Gibhrel trace sa route avec un objectif : étudier aux Etats-Unis. A New-York précisément. Il se donne un an pour économiser et espère décrocher une bourse.

Fasciné par les Etats-Unis, fasciné par la culture, c’est là-bas qu’il envisage sa vie. Dans la patrie de Martin Luther King, « exemple d’un Noir qui n’a pas craqué, qui a tenu bon et qui a réussi à faire que les Noirs soient libres. Il a réussi à le faire, pourquoi pas moi ? ». D’apparence timide, il laisse progressivement apparaître une force de conviction inébranlable. Et ses parents n’y sont pas pour rien : « Ma mère est femme de chambre, elle m’a transmis sa passion pour la culture noire américaine. Mes parents ont lutté pour vivre bien. Je veux faire pareil. Tant que mes rêves restent intacts dans ma tête, je continuerai à avancer pour les réaliser. » En attendant, c’est à Charenton-le-Pont qu’il a élu domicile. Il n’a pas toujours vécu dans une banlieue rose. C’est à Grigny 2 que ses parents s’installent lorsqu’ils arrivent du Congo. Gibhrel naîtra à Corbeil-Essonnes en 1989. « Chez moi, on parlait le Zaïrois mais je suis fier d’être français et d’avoir pu faire mes études ici. Je suis aussi fier de mes origines zaïroises.» Pendant sept ans, il grandit au milieu des hautes tours d’une des copropriétés les plus dégradées de l’Essonne. Puis, la famille déménage dans le Val-de-Marne, à Choisy-le-Roi, dans le quartier Mouloudji. « Il y avait des bons côtés et des mauvais, explique-t-il soucieux d’être juste. Les bons côtés, c’était avec les potes. Les mauvais côtés, c’était quand il y avait des galères avec la famille. Du coup, le seul refuge pour prendre des distances, c’était la rue. Et ce n’était pas toujours terrible… » Au collège, il s’aperçoit vite que certains sont là pour faire plaisir à leurs parents, la plupart analphabètes, qui voient en l’école une perspective d’avenir pour leurs enfants. Gibhrel, lui, se débat dans une grande famille de neuf enfants, très marquée par l’autorité du père. Ado, Gibhrel s’est beaucoup ennuyé. C’est un sentiment qui prédomine. « On n’a rien à faire dans la cité, pas trop d’amis à l’extérieur, alors on traîne parce qu’à la maison on étouffe. Il m’est arrivé de voler. Et le simple fait de traîner dehors fait que les jeunes ont une image très négative à l’intérieur du quartier», analyse-t-il avec le recul.  

Comme beaucoup de jeunes des collèges situés en zone prioritaire, il est orienté vers une seconde professionnelle, un BEP Vente, action, marchandise au lycée Paul-Bert de Maisons-Alfort, « là où vont les jeunes des cités autour ». La première année est douloureuse. Il se fait frapper par d’autres sans répondre, ne sachant comment se défendre. Aller voir un adulte ? « C’est dur de dire ça à un adulte. Je ne vois pas comment on aurait pu m’aider… » La deuxième année, il règle lui-même définitivement le problème : « J’en ai eu marre, j’ai fini par me bagarrer et je me suis fait respecter ». La deuxième année sera donc celle d’un investissement plus serein dans les enseignements. Avec son BEP en poche, il s’inscrit en Bac Pro au lycée Léon Blum de Créteil. Heureux d’entrer dans un établissement qu’il perçoit comme « plus ouvert et plus mixte. On retrouvait des gens de partout, habillés avec tous les styles et de toutes les origines sociales ». Une nouvelle vie dans un nouveau lycée, moins loin de chez lui. Le bac pro, c’est bien sûr apprendre à vendre des produits et « si possible bien parler avec la clientèle sans dire « wesh » toutes les cinq minutes ! ». Il obtient son diplôme mention assez bien et s’inscrit en BTS « négociation relation client » au lycée de Thiais. Quelques mois après, il arrête tout, au grand dam de ses parents. « Ils avaient surtout peur que je ne trouve pas de travail.» A 19 ans, il décide de se lancer seul dans le monde du travail, dépose des quantités de C.V. Un seul CDI se présente : vendeur à Go Sport.

Tiens, au fait, le sport ? « J’y suis arrivé tard. Le foot, non, ce n’est pas trop mon truc. Par contre j’ai découvert le basket à l’âge de 17 ans par le biais des consoles de jeu. C’est devenu une passion. » Il enchaîne de club en club. Choisy-le-Roi, Charenton, le 19 ème arrondissement de Paris, et aujourd’hui Saint-Denis. Gibhrel insiste à chaque fois sur ce désir de s’ouvrir, d’aller au-delà des frontières du quartier. A Saint-Denis, il dit que même si c’est une ville où il y a pas mal de « ghettos », les sportifs qu’il côtoie ont « une bonne mentalité ». Pas de foot, donc. Et le rap ? Non plus. C’est en revanche la soul et le jazz américain qui l’attirent, musiques découvertes grâce à « sa cousine de Belgique ». « Je vais souvent dans les clubs de jazz parisiens, aux Halles ou à Opéra. J’adore le sax, John Coltrane évidemment et le son grave de la contrebasse.» Gibhrel a même créée une association de promotion de musique, qu’il verrait bien se transformer en label : Cindef Records. « Pour partager nos musiques et organiser des événements pourquoi pas dans les quartiers pour les jeunes mais pas seulement. J’aimerais ouvrir les perspectives. Car je ne veux pas être cantonné aux quartiers toute ma vie.»

Ixchel Delaporte

photo Benjamin Geminel

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