« On croyait, à tort, qu’ils connaissaient l’histoire »

 

 

 

 

 

 

À l’occasion de l’anniversaire des cinq ans du Mémorial de la Shoah de Drancy, sept lycéens devenus ambassadeurs de la mémoire, reviennent sur une année de travaux sur le camp d’internement de cette ville et sur la déportation. Rencontre.

Devant un dessin de Georges Horan-Koiransky, artiste d’origine russe interné au camp de Drancy le 12 juillet 1942, quatre lycéens discutent. Inaugurée mardi dernier au Mémorial de la Shoah de Drancy, en Seine-Saint-Denis, cette exposition n’a plus de secret pour ces jeunes, qui en sont à leur troisième visite. C’est que le statut d’ambassadeurs de la mémoire de la Shoah donne quelques privilèges. Depuis bientôt un an, Fradnelle, Steven, Joël et Kevin se sont immergés dans un pan de l’histoire qu’ils avaient effleuré en première avec le programme sur la Seconde Guerre mondiale.

Inauguré en 2012, le mémorial de Drancy se fond dans le paysage, au point que ni les élèves ni les enseignants ne connaissaient son existence. Lorsque Yaëlle Sadoun arrive au lycée Eugène-Delacroix, en septembre 2015, cette professeure d’histoire s’interroge sur le peu de liens entre son établissement et le mémorial. Mais le contexte n’est pas favorable. Les attentats du Bataclan ont lieu en novembre 2015, et on apprend qu’un des assaillants qui s’est fait exploser est un ancien élève du lycée. « Il y a peut-être eu une forme d’occultation, raconte Yaëlle. On supposait tous, à tort, que les élèves avaient déjà beaucoup entendu parler du wagon-témoin et de l’histoire de Drancy. En réalité, pas du tout ! Il y avait urgence. » C’est l’historien Denis Peschanski qui lui donne la clé lors d’une conférence. Pour éviter de plaquer des discours, il faut que les élèves s’approprient les lieux.

Découverte de l’histoire, séances de lecture et recherches intensives

L’aventure commence en novembre 2016. Yaëlle Sadoun et Léa Bureau, une autre professeur d’histoire, entrent en contact avec le Mémorial de la Shoah, situé face au wagon-témoin de la cité de la Muette posté à quelques encablures du lycée. Elles proposent aux élèves de première de devenir « ambassadeurs de la mémoire ». Le but ? Présenter lors d’un séminaire d’une semaine le mémorial de Drancy à une centaine d’autres élèves, ambassadeurs d’autres lieux de mémoire en France, préparer un exposé sur la mémoire d’Adolfo Kaminsky, un juif argentin faussaire qui a sauvé des milliers de juifs, et enfin participer à la commémoration du 27 janvier 2017, journée de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité.

Sept jeunes se portent volontaires. Dont Kevin, 19 ans. « Chaque semaine, on se retrouvait au mémorial pour se documenter sur l’histoire de Drancy, qu’on connaissait assez mal. En tant que Drancéen, j’avais vu le wagon-témoin, mais je n’en savais pas beaucoup plus », explique ce passionné d’histoire médiévale. Pour Fradnelle, la découverte de cette période a été un choc. « Avec ma mère, on est passé mille fois devant ce wagon-témoin mais je ne savais pas vraiment son histoire. Quand j’ai appris que c’était un de ceux dans lesquels les juifs ont été déportés, j’ai été choquée. Je ne savais pas non plus que la cité de la Muette, juste à côté, avait servi de camp d’internement et de représailles », raconte cette ambassadrice de 17 ans en terminale ES.

Des expérimentations des camps sur le peuple herero en Namibie dès 1904…

Ces séances de lecture et de recherches intensives ont été une occasion d’immersion dans l’histoire de leur propre ville, Drancy, qui fut l’épicentre de la politique de déportation antisémite en France, avec près de 63 000 juifs convoyés en train depuis la gare du Bourget-Drancy vers les camps d’extermination et, principalement, celui d’Auschwitz-Birkenau. La reconnaissance tardive de la responsabilité du pouvoir français dans ces déportations a beaucoup surpris le groupe. « En 1988, la ville de Drancy inaugure le wagon-témoin et il a fallu attendre 1995 pour que Chirac reconnaisse dans un discours la responsabilité de l’État français dans la déportation sous l’Occupation », rappelle Steven, 18 ans. Si tous ne veulent pas faire des études d’histoire, tous se sont passionnés et ont fait des découvertes. Fradnelle, d’origine congolaise, explique notamment comment dès 1904 en Namibie, annexée par l’Allemagne du IIe Reich, des expérimentations des premiers camps de concentration sont menées contre le peuple herero, en résistance contre la colonisation. Heinrich Göring, le père du dignitaire nazi Hermann Goering, donne un ordre d’extermination qui élimine 80 % de la population en quelques mois.

Plus que des ambassadeurs, les sept lycéens ont d’abord commencé par s’approprier cette histoire, pour ensuite la transmettre. Kevin va plus loin : « Je trouve important de mieux connaître pour contrer l’ignorance et éviter que ça ne se reproduise. »

Ixchel Delaporte 
photo Magali Bragard

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