Ouvriers de Saint-Ouen, trois vies de labeur

Le metteur en scène Didier Ruiz est un archéologue du présent. Avec «La compagnie des hommes», il s’emploie à faire ressurgir des mémoires, les vies de labeur et de combats. Dans «W», le nom d’une de ses dernières pièces, il ausculte  le travail et ses transformations à travers les témoignages d’anciens ouvriers. Les 8 et 9 novembre dernier, à l’espace 1789 de Saint-Ouen (Seine-Saint Denis), ils étaient huit à se raconter ainsi, seuls en scène, face au public. Histoires de jeunesses sans le sou, de fierté ouvrière et de lutte que trois d’entre-eux, (de gauche à droite), Michel l’éléctricien CGT, Muguette, la secrétaire trilingue et Pierre, le fraiseur ont bien voulu nous évoquer.

« On n’utilise plus nos mains, la machine remplace l’homme »

Pierre Cormier, 76 ans, ancien ouvrier fraiseur à la retraite

Pierre ne pensait pas que son histoire d’ancien ouvrier pourrait intéresser quiconque. « Je n’ai pas eu une vie extraordinaire », dit-il modestement, assis à la table de la salle à manger. Dans son appartement de la rue Jean-Jacques Rousseau, à Saint-Ouen, où il est né, il se remémore ses débuts d’apprenti, alors à peine âgé de 14 ans. Son père, peintre en bâtiment, meurt en 1947 à la guerre. Sa mère, femme au foyer, se retrouve seule avec les quatre enfants. « On n’avait pas le choix, il y avait du travail. Je ne regrette cet apprentissage. » Pendant trois ans, Pierre s’initie au limage de ferraille. « Je m’en souviendrais toujours : le patron m’avait donné un cube en ferraille et il fallait que je transforme en un carré de 50 millimètre, avec des faces impeccables et de la même épaisseur, je m’y suis repris à plusieurs fois ! ». Le rythme ?  10 heures par jour six jours sur sept. « Ma première paie, je l’ai eu en 51, j’étais content. Mais je touchais 2 francs 25 par semaine. Un ouvrier qualifié, ça touchait 700 francs ! ». A 17 ans, Pierre « le gamin », comme on l’appelait, entre dans une boîte de sous-traitance comme ajusteur puis y devient fraiseur. « Une fraiseuse, c’est un outil qui tourne et qui enlève de la matière, c’est comme un menuisier qui va usiner le bois, sauf que moi je le faisais dans la feuille en acier. » Les pièces partaient en fonction des besoins pour des entreprises comme Bliss, Nord Aviation ou EDF. Puis, la petite boîte a coulé. Il retrouve aussitôt du travail à Pantin, chez Cincinnatti, un fabricant américain de machines-outils. « Là-bas, je pliais et coupais de la tôle de 40 millimètres. Je n’ai jamais eu d’accident, j’ai eu de la chance. J’ai un collègue qui a eu le bras broyé par la machine. »

En 1978, Cincinnatti ferme. Licencié, au chômage, Pierre ne tarde pas à enchaîner les petits boulots comme fraiseur et atterrit à Thompson à Gennevilliers, où il reste pendant huit ans. Sur la table, l’ancien fraiseur nous montre des dizaines de fiches de paie soigneusement conservées dans une pochette. « A l’époque, c’était facile le travail. J’ai même monté ma boîte après avoir été viré de chez Thompson.  La boîte m’a laissé la fraiseuse et je me suis mis à mon compte avec un collègue. On travaillait pour des boîtes de cinéma, au studio d’Epinay ». A l’époque, la vie était plus facile. Pierre, sa femme et ses deux enfants, pouvaient partir en vacances. « On n’était pas riches mais on profitait de la vie. Là, ça fait sept ans je ne suis pas parti.»

Pour cet ouvrier à la retraite, son savoir-faire de fraiseur se perd, indéniablement. « Du gâchis », lâche-t-il. Il a vu son métier changer, regrettant les  chefs d’ateliers, progressivement remplacés par des gestionnaires « qui ne connaissent plus le boulot ». Les outils se sont automatisés. « D’un côté, on se fatigue moins puisqu’il faut programmer la machine qui fait le geste. Mais de l’autre, on n’utilise plus nos mains, on n’a plus besoin de la main d’œuvre. Le modernisme, ça tue tout… C’est la machine qui remplace l’homme ». D’un coup, d’un seul, l’ancien ouvrier se lève de sa chaise et ramène fièrement, dans sa main droite, une fraiseuse miniature, qu’il a lui-même fabriquée, avant de partir à la retraite et dans l’autre, une pièce de concorde légère faite en dural, un alliage d’aluminium et de cuivre. « C’est de l’or », glisse-t-il. La fraiseuse miniature, elle, pèse son poids. En la fixant des yeux, il se dit inquiet de l’évolution de la société, pour ses petits-enfants. « On va droit dans le mur. Tout le monde court, il n’y a plus que le pognon qui compte. Quand vous voyez ce que touche le PDG de Renault, et les ouvriers qui n’ont rien. Ce n’est pas possible.»

« Mai 68, il faudrait en refaire de temps en temps! »

Michel Bruneau, ancien électricien EDF et syndicaliste CGT, 72 ans.

Le jeune électricien vient d’être désigné délégué syndical CGT à l’agence EDF de la place d’Italie.  En mai 68, les journées sont déjà chaudes. Dans la rue aussi, la température ne cesse de grimper. Le 8 mai, les étudiants se font matraquer puis l’appel à la grève générale est lancé.  « On sentait que les gens attendaient quelque chose. » Michel participe à une manifestation de plus de 800 000 personnes. Le jour même, la confédération CGT demande au syndicat parisien EDF pour un service un peu spécial : «Les gars de Citroën voulaient débrayer mais les gros bras du syndicat fascisant CFT mettaient une pression énormes pour les empêcher. La seule solution était de couper le courant pour que la grève démarre ». Or, entrer à l’usine de Balard n’était pas une mince affaire. Michel et un militant se présentent avec un véhicule EDF, prétextant une manœuvre d’urgence. «Il y avait trois postes de 20000 volt. Il fallait en couper deux sur trois.» Ils coupent le premier. Rien ne se passe. Le deuxième sera le bon. « Les chaînes s’arrêtent net. Il fallait ressortir et les nervis des cadres nous attendaient. La sueur nous coulait le long du dos. Très vite, des milliers d’ouvriers sortent de l’usine pour entourer le camion et nous ouvrir les grilles. C’était phénoménal. Il faudrait en refaire de temps en temps… »

Au syndicalisme, Michel n’y était pas prédestiné. Bien que son père fut tout de même un cheminot syndiqué à la CGT et sa mère, employée à la sécurité sociale. Ce montreuillois d’origine, né en 1941, a commencé sa carrière d’électricien chez EDF à 18 ans. Il s’occupait des mises en service de compteurs, de changer les disjoncteurs et de procéder aux coupures pour cause de non-paiement, « ce qui n’est pas le plus agréable ». Les compteurs, lorsqu’ils ne fonctionnaient plus étaient dépiautés, réparés et réinstallés. Plutôt timide de nature, Michel a fini par s’habituer au contact avec les usagers. Il fallait frapper aux portes, oser rentrer chez les gens… En revanche, Michel ne faisait pas de différences. Tout le monde était traité à égalité, que ce soit le petit ouvrier ou le président de la République ! Le jeune ne croyait pas si bien dire.

En 1964, on lui demande de se rendre au domicile parisien du premier ministre, Georges Pompidou. Imperturbable, il se rend dans le luxueux appartement situé dans le centre de Paris : « Lorsque j’arrive avec ma boîte à outils, le concierge me propose d’emprunter l’escalier de service. Je lui explique que je ne vois pas pourquoi je prendrai de petits escaliers étroits si je peux utiliser l’ascenseur. Je monte, je répare le compteur et je redescends. Tout se passe bien. Avant de partir, je vois des colis de patates dans le hall. Des agriculteurs mécontents envoyaient des tonnes de patates par la poste à Pompidou ». Ni une ni deux, Michel les embarquent, pour le plus grand bonheur du gardien, et les distribuent aux camarades.  Simone Signoret aussi a eu droit à sa visite mais « elle était déjà âgée, c’était tout de même une très belle femme ! ». En 62, aussi, Michel échappe de justesse à la guerre d’Algérie. Anti-colonialiste, il ressentait un sentiment d’injustice. « Mes premières luttes allaient contre la guerre ». Des anecdotes de cet acabit, il en a un paquet. Et la pièce de théâtre de Didier Ruiz a eu la vertu de les réactiver. « Je faisais mon boulot et j’ai eu la chance de croiser des événements importants de l’histoire. Ces histoires se casent dans un coin du cerveau et puis ressortent pour peu qu’on nous fasse les raconter. Tout un travail de mémoire».

« Je me suis juré de grimper dans l’échelle sociale »

Muguette Guttadauria, ancienne secrétaire trilingue, 75 ans.

Muguette réfléchit. Elle compte quarante-quatre emplois exercés dans sa vie. Vendeuse de cresson, manutentionnaire, dactylo, sténodactylo trilingue… Avec sa longue tresse blonde, ses barrettes bariolées et ses grandes boucles rouges, cette native de Saint-Ouen est une retraitée ultra active. Outre le yoga, la natation et les ateliers d’écriture, Muguette fait aussi du théâtre. Elle fréquente assidument l’espace 1789. C’est comme ça qu’elle a appris que le metteur en scène Didier Ruiz cherchait des audoniens pour raconter leur histoire. Muguette est née le 11 avril 1938, avenue des Marronniers, dans un petit appartement de 18 M2. Sa mère était une couturière, « elle avait ça dans les tripes ». Son père, immigré sicilien, fuit la misère et débarque en France en 1916, à l’âge de 16 ans. « Mes parents étaient très modestes, j’étais fille unique. Papa travaillait beaucoup, il était ouvrier à l’usine Alstom comme électricien bobineur. Il a travaillé là-bas pendant 45 ans. Il a eu la médaille du travail et il est mort à 101 ans », raconte Muguette à la façon d’une épopée. Il s’appelait Joseph Guttadauria et travaillaient 45 heures par semaine, le samedi compris dans un espace très confiné et peu lumineux. Un bosseur qui se tenait à l’écart des autres ouvriers parce qu’il ne buvait pas et qu’il avait un fort accent italien : « Il y avait beaucoup de racisme à l’époque, on le traitait de sale immigré. Les bons français moyens n’aimaient pas voir arriver des étrangers ». Pendant la guerre, elle se souvient du marché noir et du jardin ouvrier, autorisé par l’usine. Le père de Muguette avait un beau petit potager. A la belle saison, sous la tonnelle, la petite famille y prenait des repas. Mais, Muguette garde le souvenir de vies écrasées par le poids du travail et de la pauvreté. Elle repense souvent à lui et chantonne ces paroles qui lui font monter les larmes aux yeux, « Mon vieux » de Daniel Guichard : « Dans son vieux pardessus râpé/ il s’en allait l’hiver, l’été/ Dans le petit matin frileux/ Mon vieux ». Mais, Muguette garde le souvenir de vies écrasées par le poids du travail et de la pauvreté. Elle a tout fait pour éviter l’usine. « Je me suis juré de grimper dans l’échelle sociale par rapport à tout ce que j’ai vu de souffrances et de difficultés », dit-elle solennelle. Au début, avec ses connaissances en sténo, elle tape des listes de vis dans une entreprise qui fabriquait les panneaux de signalisation. Même si l’école ne l’enchante pas, Muguette trouve le moyen d’appendre, en cours du soir, l’anglais. Avec l’italien et l’anglais, elle part travailler à New-York, hébergée par une partie de sa famille. Puis passe cinq ans à Munich, comme sténo-traductrice. Sa grande fierté, ce sont ses sept dernières années comme secrétaire trilingue traductrice à la chambre des notaires de Paris, « un bonheur ». « J’ai servie d’interprète lors de congrès de notaires venus du monde entier. Je me suis sentie valorisée.» 

Ixchel Delaporte

photo Bruno Arbesu

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