« Pas besoin d’être pauvre ou de culture musulmane pour s’engager dans le djihadisme »

 

Le Dr Yves-Claude Stavy, chef de service de psychiatrie infanto-juvénile à l’Etablissement public de santé mentale de Ville-Evrard et psychanalyste, membre de l’école de la Cause freudienne, aborde le temps du choc collectif, rencontré après les attentats, et celui qui cherche à civiliser le réel à tout prix.

 

Comment avez-vous réagi après les attentats de Charlie et la prise d’otage dans l’hyper-marché casher ?

Yves-Claude Stavy. Quand un événement pareil surgit, il n’y a pas de mots. Il y a quelque chose qui vient toucher le plus intime, faisant pâlir les mots. Le second temps arrive pour essayer de civiliser, voire de comprendre ce qui s’est passé. Comme un habillage du réel rencontré. Chaque être humain s’appuie sur ce second temps pour civiliser son réel. C’est un effort de justification symbolique de ce qui s’est passé. Avec la réassurance que cela produit. Regardez ce magnifique mouvement, jamais vu depuis la Libération, survenu le dimanche 11 janvier. Peut-être sommes-nous allés un peu vite à confondre ce rassemblement si réconfortant, avec la France-résistante des années quarante. Aux débuts de la seconde guerre mondiale, les résistants en France se comptaient sur les doigts. Leurs décisions relevaient, pour chacun, de la solitude de l’acte comme engagement personnel, face au totalitarisme venant lui-même nier le réel singulier auquel chaque être humain à affaire. L’immensité même de la manifestation de dimanche, aussi émouvante soit-elle, relève plus en ce sens, d’une réaction générale, que du risque de l’acte.

 

Chacun s’interroge désormais sur l’après, le « et maintenant ? »…

Yves-Claude Stavy. N’est traumatique que quelque chose de singulier, venu marquer l’énigme du vivant de mon corps. On retrouve les deux temps : celui du choc rencontré, personnel, intransposable à la réception d’une autre personne ; et celui de l’habillage par la civilisation langagière. C’est de ce point là que je me suis risqué avec des enfants autistes et avec les adolescents : il y a un gouffre entre le réel de la marque rencontrée, et sa justification par l’effet de sens que permet le langage. L’enjeu, c’est comment je fais avec l’incurable de ma propre marque, qui ne peut être symptomatisé que par une invention personnelle. Il faut admettre cet hétéros : l’étranger à soi-même d’un corps qui n’en fait à sa tête. Quand on dit que l’école de la république est un champ fondamental, c’est vrai mais le problème surgit quand les solutions proposées viennent oublier l’enjeu de pouvoir également faire accusé de réception des petites trouvailles inventives à la charge de chacun, – seules à même de venir tenir compte du vivant d’un corps dont ne peuvent pas rendre compte les protocoles établis de la civilisation pour tous. L’école de la république ne peut pas se substituer à la mise singulière de chacun, aux inventions personnelles que requiert la perplexité de chacun, et à leurs accusés de réceptions. A nier cela, au nom du protocole pour tous, au nom de la prévention du risque, au nom de ‘voilà ce que tu dois faire’, on nie le réel singulier auquel chaque être humain est confronté. D’une certaine manière, tenir compte du réel rencontré personnellement, relève d’une responsabilité éthique qui commence là où cesse le champ de l’élaborable permis par la civilisation.

 

Comment analysez-vous le passage à l’acte, le sacrifice de ces trois individus ?

Yves-Claude Stavy. L’erreur est de confondre sacrifice, avec sa justification idéologique. Quand l’Etat nous dit d’éviter l’amalgame entre l’Islam et la barbarie des islamistes, l’idée même d’amalgame n’est-elle pas suggérée dans l’énonciation même ? Quelle idée d’avancer qu’on pourrait faire un amalgame entre des musulmans qui dans leur écrasante majorité sont des pacifistes, avec le fait d’islamistes qui au contraire attirent certains sujets… par le sacrifice ! Le chef d’Al Qaeda qui a revendiqué les attentats a dit : « les héros ont été missionnés, ils ont promis, ils ont réussi ». Tout est là. La position du héros missionné se sacrifiant aux dieux obscurs n’a rien à voir avec l’hypothèse Dieu, ni même avec le Dieu des trois grandes religions monothéistes. Dieu est plutôt celui qui arrête le bras de l’idéalisme angélique que partageaient Abraham (identifié à l’amour) et Isaac (identifié à la rigueur) : à l’occasion de l’épisode appelé ‘ligature’. Le sacrifice relève de la supposition d’être, c’est une supposition d’éternité. La responsabilité relève de l’existence d’un réel rencontré dans le vivant d’un corps qu’on a. C’est ne pas remettre ma cause aux dieux obscurs, mais au contraire inventer quelque chose, à renouveler sans cesse, qui tienne compte de l’incurable auquel j’ai à faire. Point ici d’éternité. Nous sommes hélas dans une société des frères où est prôné le protocole avec une méfiance de l’invention de chacun – et du partenariat qu’il peut impliquer, pour le favoriser. L’erreur est de croire que le monde est déjà là pour nous, et que des choses viennent ensuite en dysharmonie, déranger ce monde en place.

 

On a beaucoup insisté sur l’origine sociale des djihadistes. Qu’en pensez-vous ?

Yves-Claude Stavy. Il n’y a pas besoin d’être pauvre ou de culture musulmane pour s’engager dans le djihad islamique.. Ce qui tente et qui fascine la personne paumée face à sa propre perplexité, peut se rencontrer quand on est le fils d’un milliardaire. Religion vient du latin re-ligere : relier, produire une deuxième liaison là où la société ne suffit pas pour faire lien. C’est à cet endroit que s’arrête la dimension civilisatrice et c’est là où démarre la responsabilité pour chacun. Il est certes crucial que les imams puissent offrir une lecture féconde du Coran qui possède des ressources immenses, afin de ne pas laisser le réduire à la sauce utilisée par les islamistes, en son nom. Mais cela ne peut se confondre avec la question éthique de l’engagement de corps auquel chacun est personnellement convoqué dans sa vie, et vis à vis de quoi pâlit la civilisation langagière. Le problème est que nos sociétés post modernes ont horreur des inventions symptomatiques singulières. Aux protocoles pour tous et aux préventions du risque, répondent, hélas, communautarismes et tentations sacrificielles. Celles-ci sont du côté de la supposition d’être. Les inventions symptomatiques singulières sont du côté du vivant.

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte

 photo Olivier Coret

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