« Pour Daech, les vidéos d’exécution font office de purge politico-religieuse »

La chercheuse Alexandra Herfroy-Mischler* a décrypté le contenu d’une soixantaine de vidéos de décapitation, produites au Pakistan, en Afghanistan et en Syrie. Un travail inédit qui questionne la stratégie de communication de Daesh en direction des populations locales. Et interroge également le rôle des médias occidentaux dans cette « dynamique de l’horreur et de la peur ». Entretien

Vous avez travaillé sur les 62 vidéos de décapitation, immolation et exécution produites par Daech entre août 2014 et juin 2015. Quel était votre objectif ? 

Alexandra Herfroy-Mischler. On voulait rassembler ces vidéos pour en connaître leur contenu précis, comment elles avaient été fabriquées, avec quels moyens, quelles durée, dans quelle langue et surtout décrypter attentivement chaque message. Les vidéos n’ont pas une unité de temps. Elles peuvent aller de 5 à 23 minutes. Nous avons aussi constaté que leur production est exponentielle. Nous avons eu une première surprise : la plupart des vidéos (24 sur 62) sont produites par des entités locales et non pas par les trois agences de presse officielles de Daesh Al-Hayat , Al-I’tisam et Al-Furqan. Fabriquées localement, elles sont ensuite rattachées à Daesh. Sur ces 24 vidéos locales, faites sur le vif, seulement 16 % possèdent des micros, avec un niveau technologique peu avancé. L’autre aspect, c’est que 45 des 62 vidéos sont produites en arabe sans sous-titres. La certitude que ces vidéos faisaient partie d’une stratégie de propagande internationale a été complètement mise en cause par ces résultats inattendus.

Vous avez pu décrypter ces vidéos dans leur format original. Comment y avez-vous eu accès ?

Alexandra Herfroy-Mischler. Il s’agit d’une base de donnée de veille informationnelle située en Virginie (USA), appelée Intelcenter. Elle regroupe de nombreuses vidéos, envoyées par des infiltrés au sein de l’Etat islamique, par des rabatteurs locaux, ou des habitants qui ont été témoins et qui font passer la vidéo. Elles ne sont ni filtrées, ni formatées, ni retouchées. Sauf par Daesh qui les traduits éventuellement et y ajoute son logo. On ne peut pas trouver intégralement ces vidéos sur Google ou Youtube.

Si ces vidéos de décapitation ne s’adressent pas à une audience internationale, à qui sont-elles destinées ?

Alexandra Herfroy-Mischler. A 80 %, ces vidéos sont destinées à une audience locale. Les djihadistessavent qu’elles ne vont pas être diffusées par les médias occidentaux du fait de la censure d’images d’otages et d’exécutions. A travers les discours prononcés dans ces vidéos, ils veulent faire peur, et dire aux populations ce qu’elles risquent, si elles ne rallient pas à Daesh. A la différence de la communication faite pour les médias occidentaux, le but de ces vidéos est de mettre en place une purge politico-religieuse, une sorte de tribunal divin. Ceux qui ne sont pas d’accord avec l’Etat islamique ou avec leur interprétation religieuse sont exécutés. Chaque vidéo débute avec la « bismillah » qui par sa mention permet de catégoriser l’exécution comme étant faite « Au nom d’Allah » dont l’Etat Islamique est le représentant sur Terre. Cela signifie qu’Allah, via le prophète Mohamed, a donné la force à l’autorité locale, Abu bakr al Baghdadi, auto-proclamé dirigeant politique et autorité religieuse de l’Etat Islamique, de juger les Hommes sur terre.

Comment circulent ces vidéos au sein même de la population locale ?

Alexandra Herfroy-Mischler. Notre recherche se focalise sur la production et non la réception des vidéos. Il m’est donc impossible de répondre à cette question. Cependant j’ai eu échos du fait que des Imams et Sheikh locaux ont dénoncé la brutalité de ces vidéos et découragé les populations locales de les regarder.

Avez-vous détecté les grandes lignes d’une mythologie djihadiste en fabrication ?

Alexandra Herfroy-Mischler. Nous avons analysé en détail chaque texte produit de la retranscription des paroles prononcées dans ces videos, et nous avons constaté que le narratif mêle politique et religion, au point de ne faire qu’un. Ce qui est spécifique à Daesh c’est le fait que la rhétorique, d’un point de vue politique, fait référence à une autorité politique locale et à Abu bakr al Baghdadi, comme validation de la purge. Ils communiquent aussi sur les avancées réalisées sur le territoire, sur le succès idéologique, sur le nombre de combattants ayant rejoint le djihad.

Quel est le message religieux de ces vidéos ?

Alexandra Herfroy-Mischler. Nous avons catégorisé quatre concepts: les croisades, la ville de Dabiq, la loi du Talion, et le concept du « juif et du chrétien ». Concernant les croisades, événement historique extrêmement important, on peut dire que pour Daesh, l’identité du djihad s’est crée à partir des croisades, en opposant les croisés et les musulmans justes faisant partie de la Oumma (communauté des musulmans a travers le monde). Les croisés représentent dans le discours de Daesh les colonisateurs, c’est-à-dire les Etats-Unis, la France et l’Angleterre. Des pays qui ont colonisé le Moyen-Orient et qui l’occupent encore. Le but est donc de détruire le croisé et de prendre sa revanche, contrairement au califat originel qui n’a pas pu le faire. Le deuxième concept : « la ville de Dabiq ». C’est un discours eschatologique de la fin des temps, sorte d’Armageddon. Les jours de la résurrection ou Yawm al Qiyamah, prévoient une bataille finale qui amènera à la fin des temps entre la oumma (les musulmans du monde entier) et les apostats. Avec une victoire de la oumma. Chaque exécution d’otages occidentaux est définie comme étant faite à Dabiq, ce lieu de la fin des temps où on exécute un occidental apostat.

A travers ces exécutions, il est question de vengeance a posteriori. Comment les djihadistes la formulent-ils ?

Alexandra Herfroy-Mischler. Par la loi du Talion (Al Qasas). Ils disent : « vous avez fait ça contre nos frères musulmans et nous vous exécutons pour leur rendre justice ». Pour l’exécution d’Hervé Gourdel, par exemple, Daesh fait référence à François Hollande pour lui dire que cet otage français allait payer pour ce que la France avait fait au Mali et en Algérie. A travers un otage, l’Etat islamique juge les pays et les rend coupable. Un citoyen devient un symbole de l’Etat. Enfin, il y a la catégorie du « juif et du chrétien ». Ceci correspond dans le Coran interprété par Daesh comme une catégorie de personnes avec qui il est interdit de fraterniser. Une des vidéos qui met en place cela correspond à l’exécution d’Africains chrétiens d’Ethiopie et d’Erythrée.

En tant que croyants, ont-ils d’autres choix ?

Alexandra Herfroy-Mischler. Les chrétiens, aussi désignés comme citoyens des nations de la croix, ont le choix entre se convertir à l’Islam ou payer un djizia, une taxe qui va leur permettre d’exister et d’être protégés par l’EI. Ceci dans le but de définir quelles sont les minorités acceptées au sein de l’EI. L’exécution est là pour faire payer le prix de l’apostasie. Et pour montrer que les Etats sont incapables de les défendre. Une façon de démontrer la puissance de l’EI et sa capacité à assurer la protection aux convertis, s’ils se soumettent à leurs lois et jugements politiques.

A partir d’Al Qaeda, des catégories entre les croyants, les radicalisés, les ennemis de l’intérieur et extérieurs ont été établies. Votre recherche montre que ces catégories ne sont plus valables pour les djihadistes de Daesh. Quelles sont les différences ?

Alexandra Herfroy-Mischler. En effet, d’un point de vue théorique, notre recherche remet en cause la catégorisation de soi et de l’Autre par la communication djihadiste édifiée par des recherches précédentes notamment celles de Corman et Schiffelbein (2006) post 11 septembre. Pour Al Qaeda, la oumma constitue la communauté des croyants musulmans. Pour eux, ceux qui en font partie ce sont les djihadistes radicalisés et ceux qui adhèrent à leurs thèses. Le reste des musulmans sont des sympathisants. Les adversaires internes, ce sont les musulmans séculiers (Tunisie, Maroc ou les musulmans assimilés). Enfin, les ennemis extérieurs : le juif, l’incroyant, le croisé et l’occidental. Dans la grille de Daesh, seuls les djihadistes et les minorités qui paient la taxe sont dignes de s’établir dans l’Etat islamique. Les ennemis extérieurs, c’est la coalition satanique : les occidentaux, les croisés, les juifs et les chrétiens. Daesh va calquer le concept de la coalition sur les enjeux locaux. Par exemple, dans les vidéos, le symbole de l’occidental fait référence à l’armée syrienne ; le croisé symbolique fait référence à la Jordanie, l’Irak, les Kurdes et les musulmans afghans. Quant au juif et au chrétien, ils renvoient aux paramilitaires syriens et aux espions. Cela démontre une stratégie de segmentation des audiences. Puisqu’ils cherchent à impacter la population musulmane locale.

L’utilisation de ces vidéos démontre que Daesh maîtrise les codes de la communication. Les médias occidentaux les ont-ils sous-estimés ?

Alexandra Herfroy-Mischler. Les terroristes savent que plus c’est choquant, plus ils ont la chance de percer, de créer un buzz. En effet, ils ont compris les codes de communication, notamment avec la divulgation de l’immolation de ce pilote jordanien. Ils ont gagné. Beaucoup de médias à travers le monde ont relayé leur violence et amené les citoyens de démocraties occidentales à considérer Daesh comme une entité inhumaine et barbare contre qui il faudrait combattre militairement. Or, c’est exactement ce que veut Daesh, attirer l’occident dans ses filets pour alimenter son narratif de persécutés et ainsi rallier des musulmans à leur cause politique et religieuse. Peut-être faut-il aussi ré-interroger la dynamique capitaliste de la production de l’information. Ne devrait-on pas consciemment cesser de s’engager dans cette dynamique de l’horreur et de la peur pour faire vendre et augmenter l’audimat ? C’est du journalisme facile et consomméristeCar au fond, si personne ne regarde, l’objet n’a plus autant d’impact. Beaucoup de recherche ont été publiées sur le rôle des médias dans l’alimentation de la violence et proposent une alternative qui s’appelle outre –atlantique « Peace Journalism » (le journalisme de la paix). Au delà d’une approche souvent considérée par les opposants comme « naïve », ce type de journalisme a conscience du rôle des narratifs dans l’alimentation des conflits. Il aborde la production de l’information comme un activisme pour une consommation responsable de la violence politique. Chaque citoyen doit se poser la question dans quelle mesure sa consommation de l’information participe à une dynamique globale de terreur et de haine, la guerre et les conflits étant malheureusement inévitables.

Dans le cas de la vidéo de l’immolation du pilote jordanien, les médias occidentaux ont été sidérés. Ont-ils été des relais passifs ?

Alexandra Herfroy-Mischler. Malheureusement oui. La question fondamentale est en quoi l’horreur et la cruauté d’une exécution d’otage a-t-elle valeur d’information ? Il faut que les médias trouvent un juste milieu entre le voyeurisme malsain (effet BFM) et l'(auto-)la censure (comme les journalistes belges dans le cadre des attentats de l’année passée). Nous n’avons pas encore trouvé la solution miracle. Mais à mon sens, le phénomène Daesh a au moins engagé une remise en question et une prise de conscience des professionnels de l’information mais aussi des citoyens reporter via les nouveaux médias. Il ne faut surtout pas perdre de vue que l’agenda politique de Daesh est aussi de mener une bataille médiatique contre l’occident, comme l’a déclaré Abu Musab al-Zarqawi, un des fondateurs de Daesh et ex-leader d’Al Qaeda. Le terrorisme a pour but a la fois de communiquer son narratif par la violence tout en voulant à tout prix contrôler l’appréhension de la signification de la violence infligée.

Avez-vous hésité à rendre ce travail public ?

Alexandra Herfroy-Mischler. Pas vraiment. Je sentais que mes travaux et toute la littérature sur le terrorisme et les médias que j’avais abordé jusque-là pouvaient contribuer au débat qui s’est alors enclenché. Dire que les soldats de Daesh sont des « fous, barbares et arriérés », c’est compréhensible dans un premier temps, mais il ne faut pas en rester là. Or un certaines entités politiques françaises mais aussi à l’étranger sont très heureuses d’en rester là. Comprendre l’Autre, même le bourreau le plus ignoble, c’est s’assurer de garder son Humanité face à l’horreur.

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte
photo DR

* Chercheuse associée au CNRS, au Centre de recherche français de Jérusalem (CRFJ) et au Harry S. Truman Institue for the advancement of peace à l’Université Hébraïque de Jérusalem.

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