« Pourquoi a-t-on fait de nous des habitants à part, de seconde zone ? »

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Jeune diplômé habitant à la Poterie à Corbeil, Badis réclame l’égalité de traitement. Et regrette que les politiques ne lancent pas de signes assez forts en direction des quartiers.

C’est un grand gaillard d’1,88 m. Dans son costume cravate impeccable, Badis Barkat en impose. Le débit rapide, les idées claires, le jeune homme de vingt-huit ans a roulé sa bosse. Après avoir lâché puis repris un BTS comptabilité au lycée Doisneau de Corbeil-Essonnes, il intègre, il y a cinq ans, une école de commerce parisienne. Boursier, il y reste deux ans mais ses problèmes de santé l’empêchent de mener son diplôme à terme. Aujourd’hui, après mûre réflexion et nombre d’expériences précaires comme intérimaire, il s’est décidé à créer sa propre entreprise.

Trop peu de jeunes atteignent les études supérieures

Issu du quartier de la Poterie à Corbeil-Essonnes (Essonne), Badis a grandi dans une de ses barres HLM. Marqué très tôt par un système scolaire qu’il juge excluant, il insiste vite sur ce temps qu’on n’accorde pas aux jeunes de banlieue pour rêver : « Le système scolaire ne donne pas le choix. J’ai été mis d’office en BTS comptabilité. On m’a parqué. » « Parqué » : le mot est fort. Il semble pourtant bien à la hauteur de ce sentiment de relégation permanent vécu par les habitants des quartiers populaires. « Quand il y a eu ce débat sur l’identité nationale, mes parents ont été profondément blessés. Mon père est algérien et a tenu un commerce pendant quarante ans. Il a payé des impôts et touche une retraite très faible. Mon grand-père a fait la guerre pour la France. Ma mère était femme de ménage, elle se levait à 6 heures du matin tous les jours. Ils ne comprennent pas cet acharnement », lâche-t-il un peu triste. Si les parents placent de l’espoir en la réussite de leurs enfants, Badis, lui, s’aperçoit bien vite que les plus diplômés de son quartier ne trouvent pas de travail. D’autant que, dans sa génération, « très peu parviennent à faire des études supérieures. Notre génération a subi la dégradation progressive des conditions scolaires ». Dans son quartier, Badis et d’autres ont alors créé Foutange, une association d’aide aux devoirs.

« La France ne se fera pas sans nous »

Parler des élections, ça fait sourire le jeune homme. Un sourire à peine voilé d’amertume. « L’État, c’est nous, ce sont nos impôts. Alors pourquoi certains en bénéficient plus que d’autres ? Pourquoi les trains qui vont à la Défense ne sont jamais en retard ? Pourquoi les diplômes universitaires de banlieue valent moins que les autres ? Pourquoi, quand je vais de Corbeil à Massy, je mets une heure et demie ? Pourquoi nous n’avons pas le droit à la mobilité ? Pourquoi on fait de nous des habitants à part, de seconde zone ? » Une avalanche de questions auxquelles aucun candidat ne semble répondre : « Je n’ai jamais entendu un seul politique dire aux gens des banlieues : “la France ne se fera pas sans vous.” » Les politiques ne sont pas les seuls en cause. Les médias jouent, pour Badis, un rôle néfaste : « Il n’y a pas un jour sans qu’on associe tout un quartier à la délinquance ou à un fait divers. Au lieu de faire des passerelles, les médias créent de la peur et de l’incompréhension. » Badis en est convaincu : la richesse humaine des quartiers est immense. « Ces jeunes ne sont pas représentés. Le changement viendra des banlieues, sans créer quoi que ce soit de communautaire ou d’identitaire. C’est mathématique et économique, il faudra bien que la banlieue soit prise en compte. »

Ixchel Delaporte

photo I.D

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