Que reste-t-il de la marche pour l’égalité des droits de 1983 ?

Première manifestation de ce type en France, la marche pour l’égalité des droits et contre le racisme d’octobre 1983 a représenté un immense espoir pour les jeunes issus de l’immigration. Ils ont dénoncé les inégalités et le racisme dont ils étaient la cible. Trente ans après, la société française a-t-elle changé ?

Dans le cadre du Printemps de la mémoire, l’association Aidda ( association interculturelle de production et de diffusion audiovisuelle) organisait le samedi 25 mai, un débat sur « Trente ans depuis la marche de 1983, un premier bilan », à la Villa Mais d’Ici à Aubervilliers. D’anciens marcheurs mais aussi de jeunes chercheurs, qui s’intéressent à l’histoire de ce mouvement fondateur, sont venus débattre des jalons posés par un espoir déçu, bien vite accaparé par les politiques. Trente ans après, la situation sociale des habitants des quartiers n’a pas beaucoup évolué. L’occasion peut-être de s’interroger sur le sens politique de cette marche et sur les luttes qui lui succédé.

Je publierai donc trois contributions. Le premier point de vue est celui d’Abdellali Hajjat, chercheur en science politique à l’université de Nanterre.

Des espoirs déçus de ce grand mouvement à la construction du « problème musulman »

Le 3 décembre 1983, la Marche pour l’égalité et contre le racisme arrive dans les rues de Paris où une centaine de milliers de manifestants, français et immigrés, répondent à l’appel des jeunes de l’association SOS Avenir Minguettes (quartier de Vénissieux, Rhône) et de la Cimade. Lorsqu’ils entament, le 15 octobre, à partir de Marseille leur traversée de la « France profonde », les marcheurs sont loin d’imaginer l’incroyable espoir qu’ils vont susciter dans les banlieues françaises. En effet, la Marche symbolise à la fois l’immense soif d’égalité et l’apparition des enfants d’immigrés maghrébins dans l’espace public français. Pour la première fois dans l’histoire de France, cette catégorie de la population est l’objet d’un discours médiatique et politique positif et leur parole est entendue jusqu’à la présidence de la République.

Les origines de la Marche doivent être situées dans les événements des Minguettes de mars-avril 1983. Le 21 mars, une rébellion urbaine rassemble des centaines d’habitants du quartier Monmousseau, jeunes et mères de famille, pour dénoncer les déviances policières violentes. Après le retrait des forces de police, les rebelles se transforment en manifestants en organisation une marche et un sit-in devant le commissariat et la mairie de Vénissieux, dirigée par le maire communiste Marcel Houël. Il s’ensuit l’organisation d’une grève de la faim, puis la création de l’association SOS Avenir Minguettes par les jeunes du quartier, qui parviennent, par l’entremise du prêtre Christian Delorme, à nouer un dialogue avec le gouvernement de Pierre Mauroy. Mais le rapport de force avec la mairie communiste, hostile aux grévistes, et les forces de l’ordre, qui ne reconnaissent pas les violences policières, conduit à une impasse au niveau local. Les tensions sociales continuent aux Minguettes et atteignent leur paroxysme lorsque, le 19 juin, le président de l’association, Toumi Djaïdja, se fait tiré dessus par un policier. L’idée d’une marche devient évidente pour SOS Avenir Minguettes et les militants de la Cimade de Lyon, qui leur permettrait de sortir de l’impasse locale.

Si la Marche parvient à mobiliser plusieurs milliers de personnes à travers toute la France, c’est d’abord en raison du soutien des églises catholique et protestante et du mouvement pro-immigrés (Fasti, MRAP, etc.), qui assurent l’accueil des marcheurs au fil des étapes. Du côté des associations de jeunes immigrés, c’est le scepticisme qui règne, voire la suspicion envers une supposée « manipulation des curés », mais les militants immigrés finissent par y participer en créant des « Forum Justice » et des « Collectifs jeunes ». La Marche bénéficie aussi de l’appui de quelques journalistes (Antenne 2, Le Monde, Libération, etc.) qui assurent une couverture médiatique très favorable dès le début. Mais c’est lors de l’assassinat de Habib Grimzi par des légionnaires dans le train Bordeaux-Vintimille (14 novembre) que les grands médias s’intéressent vraiment la mobilisation. Cette attention médiatique provoque l’arrivée de personnalités nationales (ministres, dirigeants syndicaux, etc.), mais le gouvernement conserve une posture prudente à l’égard des marcheurs : il ne souhaite pas soutenir ouvertement une mobilisation qui pourrait mal tourner, mais il maintient officieusement des relations avec le groupe des marcheurs. Cette prudence socialiste se maintient jusqu’à ce que, à la fin de la manifestation parisienne, le président de la République accepte de recevoir une délégation de marcheurs. À l’issue de la discussion, les marcheurs annoncent que le chef de l’État accepte l’idée d’une carte de séjour de dix ans, instaurée en juillet 1984 et assurant une meilleure stabilité pour les étrangers (hors Communauté économique européenne).

Malgré le succès quantitatif de la mobilisation et la satisfaction d’une revendication centrale du mouvement pro-immigrés, l’apothéose parisienne est marquée par des ambiguïtés qui se révèlent les années suivantes. Tout d’abord, la volonté de rassembler largement et de séduire les médias conduit les marcheurs à produire un discours très général (droit à la vie) qui marginalise les enjeux qui étaient au fondement de SOS Avenir Minguettes : égalité de traitement par la police et la justice, droit au travail et droit au logement. Ainsi, les inégalités raciales et économiques sont globalement occultés dans les discours dominants, qui privilégient la question de la « différence » culturelle. La « culturalisation » du débat public est la source d’une autre ambiguïté : la popularisation du terme « beur ». À l’origine, « beur » signifie « arabe » en verlan et est utilisé par les enfants d’immigrés maghrébins de la région parisienne pour s’auto-désigner. Mais le terme échappe rapidement à ses inventeurs et devient une forme d’assignation identitaire. Les « beurs » ne sont plus des Arabes : ils ne sont ni des Français à part entière ni tout à fait immigrés, et les « bons beurs » se distinguent des « mauvais travailleurs immigrés ». Le terme « beur » scelle la séparation symbolique d’avec la génération des parents immigrés. Au moment même où les « jeunes immigrés » font leur entrée symbolique dans l’espace public, les travailleurs immigrés sont disqualifiés symboliquement lors des grèves de l’automobile (Citroën-Aulnay et Talbot-Poissy). Ce basculement est fondamental dans l’histoire de l’immigration parce qu’il correspond à la construction de l’opposition entre les « beurs laïques assimilables » et les « immigrés musulmans inassimilables ».

Ainsi, l’année 1983 correspond aux débuts de la nouvelle construction du « problème musulman » articulé avec celle de « l’immigration ». L’immense espoir provoqué par le surprenant succès de la manifestation finale de la Marche est vite remplacé par une exacerbation des tensions sociales dans les banlieues et la désillusion des marcheurs et des jeunes de SOS Avenir Minguettes. Certains continuent à se mobiliser dans le secteur associatif et/ou trouvent un emploi, d’autres sombrent dans la délinquance et/ou meurent prématurément, tandis que Djaïdja est l’objet d’un harcèlement policier et judiciaire débouchant sur son incarcération en 1984 (il est gracié par Mitterrand le 1er janvier 1985). Néanmoins, la Marche constitue aussi un extraordinaire vecteur de socialisation politique pour toute une génération de militants des quartiers populaires et favorise la naissance de centaines d’associations de quartier et/ou de l’immigration et devient une référence historique pour tous les mouvements ultérieurs.

photo DR

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