"17 octobre 1961 : un moment crucial pour les luttes qui suivront"

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Victor Collet est doctorant en sciences politiques à l’Université de Nanterre. Il s’intéresse aux modes de mobilisation et d’engagement des enfants d’immigrés à Nanterre. Entretien.

 

 

Ce mur tagué est un vestige de l’école du Petit Nanterre des enfants des bidonvilles des Pâquerettes et de la rue des Prés, aujourd’hui située à deux pas de l’Univerité de Nanterre.

 

Quelles sont les conséquences de la guerre d’Algérie sur les mobilisations politiques et sociales à Nanterre ?

Victor Collet. A la fin de la guerre, en fait c’est avec la guerre d’Algérie et sa radicalisation ou son importation sur le sol nanterrien que la rupture se creuse avec le parti communiste. A cela s’ajoute le départ de beaucoup de cadres politiques du FLN qui tenaient le bidonville. La manière d’envisager les luttes s’en trouve déstabilisée. Le bidonville se dégrade à cause du manque d’organisation politique. Au début des années 60, il y a donc un vide. Il faut attendre l’arrivée de nouvelles populations universitaires et les actions syndicales dans les entreprises pour qu’une réelle politisation se fasse en direction des étrangers. L’extrême gauche, les anciens pasteurs ou prêtres ouvriers sont sur le terrain. Du côté communiste, la lutte se focalise davantage sur la lutte pour le logement. Progressivement, à partir de 1965, le département prend à sa charge le transfert des cités de transit. Et le relogement se fait en priorité à l’extérieur de la ville. Ce qui provoque un sentiment de « dénanterrisation ». Cette politique de hors sol aura des conséquences sur la façon dont les enfants d’immigrés se mobiliseront et sur leur relation avec les institutions politiques traditionnelles.

Par quels biais les enfants d’immigrés entament-ils leur politisation ?

Victor Collet. Une partie de ceux qui se mobilisent dans les années 60 fréquentent l’extrême gauche souvent maoïstes  qui défendent les bidonvilles et luttent contre les expulsions. Après la marche pour l’égalité (1983), que le journal municipal ne mentionne pas, beaucoup d’enfants d’immigrés participent aux associations de quartier. Ils remplacent ainsi les sociabilités locales et concurrencent les élites locales en menant des listes associatives pour être reconnus.

La marche pour l’égalité de 1983 marque-t-elle un tournant dans le processus de politisation ?

Victor Collet. Le mouvement national de 83 a un fond très local où on retrouve des conditions de vie nationalement partagées. Ces enjeux communs permettent aux gens de prendre conscience qu’ils ne sont pas seuls. Par ailleurs, le droit d’association pour les étrangers, voté en 81, libère la participation aux actions locales.

Le tissu associatif et la mémoire des événements semblent très ancrés à Nanterre. Pourquoi ?

Victor Collet. Nanterre est une ville communiste et universitaire, vectrice de politisation. Certains fondateurs du Mouvement Immigration Banlieue en sont originaires. On trouve aussi ceux qui se positionnent électoralement, avec la notoriété acquise dans des mouvements associatifs ou avec la Marche pour l’égalité. Nanterre bénéficie aussi de la réindustrialisation. Les populations changent moins vite. Reste un tissu solidaire d’interconnaissances. A partir de 1995, beaucoup d’associations d’enfants d’immigrés se récréent. En revanche, les causes soutenues se diversifient (l’accompagnement scolaire, reconnaissance des massacres de 61, ou associations humanitaires de soutien au village d’origine). Les conditions de vie ont évoluées et le sentiment d’appartenance à une cause commune, comme le relogement sur les cités de transit ou les luttes à l’usine, se perdent.  

La question de la mémoire est-elle plus présente ces dernières années ?

 

Victor Collet. Oui. A la fin des années 90, les enfants d’immigrés puis la municipalité réinvestissent ce passé en  opérant un retour vers le passé pour réinvestir l’histoire locale. Au même moment, l’adaptation au cinéma du livre « Vivre au paradis » fait se déplacer 200 personnes au cinéma de Nanterre. Les non-dits ressortent en particulier avec l’année de l’Algérie célébrée localement en 2003 et qui conduit à la pose d’une plaque. Ce retour se concrétise enfin avec la création en 2004 de l’association Les Oranges dont la prise en charge de cette « mémoire politique de l’immigration » contribue, avec d’autres associations, à la multiplication d’initiatives locales (un collège Abdelmalek Sayad en 2006, un programme très ambitieux et un boulevard du 17 octobre cette année). Le 17 octobre comme la guerre d’Algérie sont un moment crucial des luttes de longue haleine des enfants d’immigrés et de leur histoire mouvementée avec la gauche, s’en souvenir aujourd’hui c’est faire sienne la maxime de Karl Marx: « celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre ».

 

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte

photo : Francine Bajande

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