"Dans notre France, il n’y a que des ténèbres"

Le collectif de femmes blanc-mesniloises « Quelques unes d’entre nous » interprète avec force les textes du sociologue franco-algérien Abdelmalek Sayad. Une mise en scène citoyenne, politique et théâtrale pour aborder de front les questions liées à l’immigration et à la violence du déracinement.

Dans le préau de l’école Calmette, au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), quelques objets de la mise en scène sont disposés au milieu de murs couverts de dessins d’enfants : une table au centre posée sur un grand tapis, entourée de chaises et de quelques armoires en bois datant des années 50. Face au metteur en scène Philip Boulay, les comédiens amateurs sont en place : Yamina, Djohra, Fatiha, Zouina, Fatima, Ourida et Mohamed. Mais il y a aussi Farid, un peu à l’écart, accoudé à une table, à droite de la scène improvisée. Lui interprète Abdelmalek Sayad.

Se former à la pensée de Sayad

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Voilà deux ans que les femmes du collectif « Quelques-unes d’entre nous » se sont lancé le défi de s’approprier et de transmettre, par le biais du théâtre, une des œuvres majeures d’un sociologue peu connu du grand public, Abdelmalek Sayad. Première étape d’un projet culturel et politique, dont les femmes n’imaginaient pas qu’il les emporterait si loin : la formation à la pensée de celui qu’on appelle « le Socrate d’Algérie ». Il leur fallait comprendre les travaux sociologiques sur l’émigration à partir d’entretiens menés avec des algériens allant et venant d’une rive à l’autre de la Méditerranée. « On a suivi une formation pendant quatre mois. C’est Farid, un des comédiens, qui nous a expliqué qui était Sayad et comment il avait travaillé. Nous avons ensuite choisi ensemble les textes qu’on voulait porter sur scène », se souvient Arlette Rouede, une des femmes du collectif. La pièce de théâtre s’inspire essentiellement du livre « La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré », publié au Seuil en 1999, un an après la mort de Sayad. Pour Farid Taalba, qui a mené la formation et qui joue le rôle de Sayad sur scène, cette pensée est une des plus incarnée et des plus fortes qu’il ait pu lire : « Ses ouvrages sont de la littérature. Il parle d’une histoire qu’il a lui-même vécu. Ses personnages nous semblent familiers, ceux sont des frères, des tantes, des grands-parents». Fatiha Lalouf fait partie du collectif des femmes. La lecture de Sayad a été un choc : « C’était une découverte formidable. Peu de personnes le connaissent et c’est malheureux. Ses textes me parlent beaucoup : c’est la réalité, ce sont les récits de nos vies. Depuis, je me surprends à parler à mes enfants de ce que j’ai vécu pendant la guerre d’Algérie alors qu’avant je n’y arrivais pas ».

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« On montre une France qu’on ne veut pas voir »

Pendant trois jours, le groupe jouera « Et puis nous passions le pantalon français » à la Cité de l’Immigration, après l’avoir présenté en avant-première au Forum à Blanc-Mesnil en avril 2012. Les textes sont maîtrisés. Ils coulent de source. Restent quelques ajustements pour les déplacements et la marche, chorégraphié par le danseur hip-hop Mehdi Slimani. Debout, une théière à la main, Yamina dit : « Les gens n’ont que la France en tête ». Et Fatiha d’enchaîner : « On devient comme dépossédés, c’est de la folie. La France que j’ai découverte… L’obscurité de la chambre, dans la chambre, de la rue, de la France. Dans notre France à nous, il n’y a que des ténèbres. On ne nous a jamais expliqué la France comme elle est ». Alors, oui, le tableau est dur et sombre. Mais ce sont leurs mots à eux, aux émigrés-immigrés, aux déracinés. Pour Zouina Meddour, coordinatrice du projet, cette pièce est une nécessité politique et culturelle : « Le récit de ces hommes et femmes donne une image de la France qui ne correspond pas au récit national. On montre une France qui n’accepte pas les immigrés, une France qu’on ne veut pas voir et qu’on refuse de se raconter collectivement. Or, les propos de Sayad sont éminemment actuels. Et il nous fallait opérer ce détour par l’histoire, par l’histoire de la colonisation, pour comprendre le déni de nombreuses discriminations et racismes à l’œuvre aujourd’hui ».

Arlette, habitante des Tilleuls et membre du collectif, explique le chemin qu’elle a parcouru entre la découverte des textes et le jeu sur scène. « J’ai mis du temps à me l’approprier parce que je ne saisissais pas forcément tout. Je me sentais décalée. Et puis, j’ai découvert qu’avec mes origines italiennes, j’étais aussi une émigrée. Sayad est un avant-gardiste. Mon personnage explique qu’il n’est plus rien sans les papiers. Que sans ce fichu bout de papier, on pouvait vous laisser crever. Je pense à mon père et à mon grand-père. Alors, oui, il y a de la souffrance mais dans le combat et c’est ce qu’on veut faire passer. »

Ixchel Delaporte

photos Aïssatou Angela Balde

Il reste des places, il est encore temps de réserver !

« Et puis nous passions le pantalon français », mise en scène de Philip

Boulay (Wor(l)ds Cie) avec le Collectif « Quelques unes d’entre nous », du 15 au 17 février 2013 à

20:00 à la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration 293, avenue Daumesnil 75012 Paris

Tél: 01 53 59 58 60.

Une histoire de compagnonnage

Depuis la création du collectif de femmes « Quelques unes d’entre nous », les projets de théâtre n’ont cessé de se déployer. Compagnon de route du collectif, le metteur en scène Philip Boulay avait travaillé avec ce groupe pour une première pièce « Le bruit du monde m’est rentré dans l’oreille », dont le texte prend pour point de départ les trajectoires des femmes elles-mêmes. « Ce nouveau projet, explique Philip Boulay, a pour ambition de quitter la communauté pour aller vers la société». Pour lui, cette pièce provoque un impact fort car « elle questionne le spectateur dans sa citoyenneté et perturbe nos représentations collectives ».

1 Response(s)

  1. LOUANCHI says :

    12 février 2013

    lien vers http://www.dailymotion.com/video/xl0lyn_hocine-le-combat-d-une-vie_news
    En 1975, quatre hommes cagoulés et armés pénètrent dans la mairie de Saint Laurent des arbres, dans le département du Gard. Sous la menace de tout faire sauter à la dynamite, ils obtiennent après
    24 heures de négociations la dissolution du camp de harkis proche du village. A l’époque, depuis 13 ans, ce camp de Saint Maurice l’Ardoise, ceinturé de barbelés et de miradors, accueillait 1200
    harkis et leurs familles. Une discipline militaire, des conditions hygiéniques minimales, violence et répression, 40 malades mentaux qui errent désoeuvrés et l’ isolement total de la société
    française. Sur les quatre membres du commando anonyme des cagoulés, un seul aujourd’hui se décide à parler.

    35 ans après Hocine raconte comment il a risqué sa vie pour faire raser le camp de la honte. Nous sommes retournés avec lui sur les lieux, ce 14 juillet 2011. Anne Gromaire, Jean-Claude
    Honnorat.

    Sur radio-alpes.net – Audio -France-Algérie : Le combat de ma vie (2012-03-26 17:55:13) – Ecoutez: Hocine Louanchi joint au téléphone…émotions et voile de censure levé ! Les Accords d’Evian
    n’effacent pas le passé, mais l’avenir pourra apaiser les blessures. (H.Louanchi)

    Interview du 26 mars 2012 sur radio-alpes.net

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