"En 1983, la jeunesse post-coloniale a remis en cause l’ordre établi"

ob_910a4ca2727801b12facb4a78e770328_arton2301Abdellali Hajjat est maître de conférence en sciences politiques à l’université Paris-Ouest Nanterre. Pour lui, l’histoire de la marche fonctionne comme un puissant révélateur d’enjeux politiques liés aux déviances policières et aux formes de résistance collectives. Son ouvrage « La marche pour l’égalité et contre le racisme » (éditions Amsterdam) sera en libraire le 22 octobre prochain.

La marche s’inscrit-elle dans une histoire des luttes de l’immigration ?

Abdellali Hajjat. La marche s’inscrit à l’intersection de plusieurs histoires de luttes. Il s’agit d’un événement important de l’histoire des luttes de l’immigration en raison du profil des marcheurs (enfants d’immigrés postcoloniaux et militants de soutien pro-immigré), des revendications mise en avant et de la cristallisation des mouvements de « jeunes immigrés » déjà existants. Dans la mesure où une partie des marcheurs sont des enfants de « harkis », elle se situe aussi dans le prolongement des mobilisations des « harkis » contre leur stigmatisation, leur enfermement dans des camps et pour l’égalité sociale. Elle s’inscrit de manière plus générale dans l’histoire des classes populaires, des mobilisations contre les déviances policières violentes et du « souffle » de Mai 68. D’ailleurs, bien avant 1983, des enfants d’immigrés postcoloniaux avaient déjà une certaine visibilité publique dans les mondes associatif, artistique ou journalistique. C’est bien la marche qui a permis leur visibilité nationale dans l’espace public. Quand je parle de « Mai 68 des enfants d’immigrés postcoloniaux », je ne compare pas l’incomparable, mais je cherche à souligner un point commun entre 1968 et 1983 : la prise de parole généralisée et la remise en cause de l’ordre établi.

La marche a-t-elle produit des effets politiques ?

Abdellali Hajjat. Les effets politiques sont tangibles. Elle constitue un moment de socialisation politique de grande ampleur parce que des centaines de militant-e-s immigré-e-s sont entrés en réseau et toute une génération a commencé à militer après la Marche. Elle a participé à délégitimer les crimes racistes dans les discours publics et les condamnations pour crimes racistes sont devenues plus lourdes.

Comment analysez-vous cette opposition qui perdure entre les jeunes assimilables et ceux qui ne seraient pas ?

Abdellali Hajjat. Cette opposition artificielle s’est d’abord construite en 1983-1984 par les professionnels de la parole publique, qui disqualifiaient les travailleurs immigrés « intégristes » de Citroën-Aulnay tout en encensant les « beurs » assimilables. Puis, elle s’est déplacée à la fin des années 1980 en construisant le contraste dans les « beurs laïques » et les « musulmans islamistes ». L’opposition entre « bons » et « mauvais » musulmans s’explique par la croyance dominante au mythe de l’homogénéité nationale et son corollaire, l’injonction à l’assimilation, qui est toujours prégnante aujourd’hui parmi les « élites » françaises. La religiosité musulmane est généralement perçue comme illégitime.

La marche et ses revendications sont peu connues du grand public. Est-ce le résultat d’un processus de « dépolitisation » ?

Abdellali Hajjat. Les revendications de la marche portaient sur la reconnaissance des déviances policières violentes, la condamnation des crimes racistes, le droit au travail, le droit du logement, le droit au séjour pour les étrangers, etc. Mais, en effet, la reconstruction de l’événement va de pair avec une dépolitisation. Il a été « lissé » en fonction des intérêts politiques du moment. Il s’est construit un mythe positif de la marche qui consiste à dire : « c’était le bon temps où les enfants d’immigrés maghrébins demandaient l’intégration », tout en occultant la portée politique de la mobilisation.

Aujourd’hui, on assiste à une lutte autour de l’héritage de cette marche. Vous la dites « inégale ». A quel niveau ?

Abdellali Hajjat. La lutte d’héritage a commencé dès 1984, avec la création de SOS Racisme, qui est parvenu jusqu’à très récemment à imposer son récit : la main jaune « Touche pas à mon pote » est l’héritière de la marche. Cette contre-vérité historique a fait long feu et a été contestée par les militants associatifs « autonomes » (Mouvement de l’immigration et des banlieues, Jeunes Arabes de Lyon et sa banlieue, etc.). Cette lutte était inégale en raison de la disparité des ressources financières et symboliques, mais il semble de la commémoration des trente ans marque un tournant : une multiplicité d’acteurs se sont réapproprié l’événement et le discours de SOS Racisme n’est plus hégémonique.

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte

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