"En France, il n’y a jamais eu une volonté politique forte de lutter contre les discriminations"

Jean-Marc Ayrault présente aujourd’hui sa feuille de route sur l’égalité républicaine et l’intégration. Analyse du sociologue Olivier Noël, auteur d’un des rapports préparatoires. En juillet 2013, les sociologues Olivier Nöel et Ahmed Boubeker ont été sollicités par le gouvernement pour rédiger un rapport sur les discriminations. Olivier Noël, chercheur-coopérant à l’Institut Social et Coopératif associé à l’université Paul Valéry de Montpellier-III, revient sur la réception par le premier ministre de son rapport «Faire société commune dans une société diverse».

Aujourd’hui, le premier ministre présente sa feuille de route. Une première mouture de sa politique d’intégration a été divulguée dans la presse. Vos préconisations ont-elles été entendues ?

Olivier Noël. Le document qui a été diffusé dans la presse est le projet de feuille de route sur lequel vont travailler les ministres. Cette feuille de route reprend nombre de préconisations qui ont été proposées dans les cinq rapports. Ce qui signifie que, contrairement à ce que souhaitaient ou laissaient entendre nombre de nos détracteurs, le gouvernement n’en a pas désavoué le contenu, bien au contraire. Une mesure me paraît fondamentale dans cette feuille de route, la n°44 qui indique «la participation directe des citoyens pour la mise en œuvre et le suivi de cette politique». C’est une condition indispensable pour favoriser une mise en mouvement ­démocratique des habitants des quartiers populaires. Par ailleurs, on peut souligner que la question sensible de la laïcité, intimement liée, de mon point de vue, à la montée galopante de l’islamophobie dans notre société, a été soigneusement écartée. Or il me semble que, tôt ou tard, cette question devra être abordée sérieusement.

Quel était l’objectif de votre rapport ?

Olivier Noël. Les cinq rapports ont cherché à requestionner l’intégration au prisme des discriminations et des inégalités persistantes. En France, il n’y a jamais eu une politique ambitieuse d’intégration, ni une volonté politique forte de prévenir et lutter contre les discriminations. Les tenants du modèle de l’intégration font comme si la société française était accueillante, alors qu’elle ne l’est pas dans les faits, et nos travaux de recherche sont là pour le prouver. Les Français des quartiers populaires font depuis trente ans l’objet de traitements spécifiques, avec ce postulat qu’ils sont avant tout responsables de leur situation et que s’ils ne sont pas intégrés, c’est de leur fait.

Quelles sont vos conclusions ?

Olivier Noël. L’obstacle pour «faire société commune dans une société diverse», titre de mon rapport, c’est la persistance des discriminations dans tous les domaines de la vie sociale. Nous avons donc insisté sur une attente forte des habitants des quartiers populaires : être traités à égalité avec les Français à part entière. Aujourd’hui, on est plus souvent dans du droit spécifique que dans du droit commun. Il y avait un enjeu de taille à relier les questions de discriminations ethniques et religieuses avec les questions d’inégalités sociales. D’autant que les quartiers populaires sont loin d’être des déserts ­politiques. Il existe une vivacité et une inventivité importantes qui sont le plus souvent ignorées, sinon méprisées. Or il importe de favoriser la reconnaissance de l’expression démocratique des quartiers populaires. La démocratie participative reste faible. Les problèmes publics ne peuvent plus être définis seulement par les élites. Les citoyens des quartiers populaires, souvent descendants de l’immigration, ont aussi leur mot à dire. Et la société gagnera en cohésion et en efficacité dans la résolution de l’ensemble de ces problèmes.

Comment analysez-vous la polémique qui a enflammé la droite et l’extrême droite ?

Olivier Noël. Le début de la ­polémique lancée par le Figaro, et notamment par l’essayiste Malika Sorel, ancienne membre du Haut Conseil à l’intégration, a commencé le 12 décembre 2013, dans le prolongement de la convention de l’UMP sur les questions d’immigration. Jean-François Copé a alors feint de croire que le contenu des rapports reflétait strictement la position du gouvernement. Ensuite, il y a eu une véritable hystérie médiatique et politique, notamment autour du fait que le gouvernement allait revenir sur la loi 2004 qui interdit le port de signes ostensibles religieux à l’école. Et nombre de médias ont repris la manipulation du Figaro sans faire aucunement référence aux rapports eux-mêmes, y compris le président de la République, lorsqu’il a réagi sur cette polémique.

Comment avez-vous interprété la réaction gênée du gouvernement ?

Olivier Noël. Ce qui est choquant, c’est que des membres de la majorité aient fait semblant de les découvrir alors qu’ils étaient dans l’agenda du premier ministre depuis des mois, qu’ils étaient publiés depuis plus d’un mois à la ­Documentation française. L’hypothèse que nous faisons concerne un véritable clivage politique au sein même du gouvernement, avec certains qui ont une position plus ouverte, inclusive et volontariste en matière de lutte contre les discriminations, et d’autres plus portés vers un modèle intégrationniste, laïciste et républicaniste, incarné notamment par le ministre de l’Intérieur, ­Manuel Valls. Nous ne pouvons que souhaiter que le premier ministre, Jean-Marc Ayrault, ait enfin le courage politique et les soutiens suffisants au sein de son propre gouvernement pour porter haut et fort ces questions. Sinon, nous ne pouvons être qu’inquiets au regard des processus de désaffiliation économiques, sociaux et civiques qui minent chaque jour un peu plus la possibilité de faire ­société commune.

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte

photos HC/AIDDA et MGH/AIDDA

Marche pour l'égalité et contre le racisme, à Paris le 7 décembre 2013.

ob_b08393_hc-aidda-7317

ob_75b137_hc-aidda-7419

Marche pour l’égalité et contre le racisme, à Paris le 7 décembre 2013.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *