"Le contre-pouvoir permet l’exercice de la citoyenneté"

François Lamy, ministre délégué à la Ville, recevait ce matin le rapport sur la participation des habitants co-écrit par Marie-Hélène Bacqué, sociologue et urbaniste à l’Université de Paris Ouest Nanterre et Mohamed Mechmache, président de l’association AC le feu. Entretien avec Marie-Hélène Bacqué.

Quelles ont été les étapes dans la fabrication de votre rapport sur la participation des habitants ?

Marie-Hélène Bacqué. Une commission nous a accompagnée avec des associations très fortement représentées, dont des petites qui n’avaient pas forcément eu voix au chapitre. Ensuite, nous avons mené de nombreuses auditions et rencontré sur le terrain plus de 350 personnes. Le week-end dernier, on a organisé à Saint-Ouen une conférence citoyenne où nous avons réuni une centaine de membres d’associations venant toute la France. Il est tout de même rare qu’une politique publique soit discutée collectivement par les citoyens.

Quelles sont les grandes lignes de votre rapport ?

Marie-Hélène Bacqué. Le premier volet du rapport porte sur le développement du pouvoir d’agir des habitants. La première idée force, c’est qu’il nous paraît indispensable qu’en France il y ait une réelle indépendance qui soit donnée aux associations. Elles sont trop souvent prises dans des système locaux, dans des formes de dépendances. Leur indépendance financière leur permettrait de développer des contres-pouvoirs. Nous savons que beaucoup d’élus sont très réticents sur cette notion. Mais, pour nous, un contre-pouvoir ne signifie pas une opposition systématique et stérile. Ce serait de vrais espaces de création et d’initiative comme le définit Miguel Benassayag dans ses travaux. Le contre-pouvoir n’est pas contradictoire avec des formes de collaboration.

Selon vous, le positionnement des élus doit-il être repensé ?

Marie-Hélène Bacqué. Oui, tout à fait. C’est une question fondamentale de notre démocratie, au-delà des quartiers populaires. Cela nécessite de sortir de cette phobie du communautarisme que l’on a en France et de reconnaître l’existence de collectifs, ce qui ne va pas de soit dans notre culture républicaine. Nous avons bien conscience que cette proposition va susciter des craintes de la part de responsables politiques, de certains professionnels et d’une partie de la haute administration.

Avez-vous été confronté à des associations sceptiques ?

Marie-Hélène Bacqué. On a travaillé dans un climat de très grande attente mais aussi de très grande défiance. Beaucoup d’associations nous interpellaient sur l’utilité réelle de ce rapport et sur son impact. Cela n’a pas empêché les associations investies dans le processus de travailler avec beaucoup de sérieux à l’élaboration de propositions concrètes. Ceci étant, je comprends aussi la défiance. La politique de la ville a trente ans et elle était à l’origine basée sur les habitants, comme premiers acteurs de la transformation sociale. Et puis on s’aperçoit au bout de trente ans qu’on est très loin du compte. Ces dernières années ont été marquées par un resserrement autour de la rénovation urbaine et de la sécurité. Tout cela s’est fait sans les habitants. Et certains ont même parfois l’impression que cela se fait contre eux.

D’après vous, le droit de vote des étrangers non communautaires est-il un préalable à la participation citoyenne ?

Marie-Hélène Bacqué. C’est même plus que cela ! C’est un point de départ. Comment pourrait-on construire de la participation avec des citoyens à qui on ne reconnaît pas le droit de vote mais qui, en revanche, ont le droit de payer des impôts et de prendre des responsabilités dans la société civile. La démocratie participative doit pouvoir engranger des transformations institutionnelles.

Avec quels outils comptez-vous faire entendre cette voix auprès des élus ?

Maire-Hélène Bacqué. Nous avons fait le pari de rendre un rapport ambitieux qui fasse des propositions dont on sait qu’elles ne seront pas toutes bienvenues par l’ensemble du corps politique. Mais nous avons aussi rencontré des élus qui se pose ces questions là. Une idée serait de s’engager dans des formations d’élus. C’est-à-dire que les élus soient aussi formés par des habitants, car ils sont porteurs de connaissances.

Quelle place avez-vous donné aux propositions des associations de terrain ?

Marie-Hélène Bacqué. Nous nous sommes beaucoup appuyé sur ce que nous ont dit les associations. On a pris au sérieux ce qu’elles nous ont indiqué. Nous avons reçu l’association des parents qui porte un vrai discours sur l’école. On a travaillé avec Stop au contrôle au faciès pour les questions policières. Nous avons rencontré aussi les syndicats de police, où on a ressenti une vive aspiration à transformer la manière dont la police intervient dans les quartiers populaires. Cette proposition du récépissé pourrait avoir beaucoup d’effets. On a aussi repris des propositions d’associations faites dans le champ médiatique, sur la question de l’image des quartiers et sur la production par des médias alternatifs. L’un des enjeux de ce rapport, c’est de faire reconnaître le travail des associations. Nous avons essayé de mettre en cohérence l’ensemble de ces propositions et d’en sortir une nouvelle matrice pour penser la politique de la ville.

Vos propositions nécessitent-elles de moyens financiers importants ?

Marie-Hélène Bacqué. Pas nécessairement. Ce qui est clair en revanche, c’est que la participation des habitants n’est pas un moyen d’accompagner la réduction des dépenses. C’est-à-dire que nous ne sommes pas là pour demander aux habitants de faire ce que les services publics ne font plus… La participation s’accompagne forcément d’un renforcement des politiques publiques.

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte

photo DR

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