"Les révoltes urbaines prennent racine dans le traumatisme colonial"

ob_cf1e0b34f2b95c54096e9c59a4d3a7fc_9782130618829Psychologue clincienne en pédopsychiatrie en Seine-Saint-Denis, Malika Mansouri vient de publier « Révoltes postcoloniales au coeur de l’Hexagone » aux éditions PUF. Cet ouvrage, issu d’une thèse, restitue la parole des jeunes Français d’origine algérienne sur les révoltes de 2005. Et fait resurgir les liens conscients ou insconscients qui se nouent entre ces événements surmédiatisés, peu compris et un passé colonial dénié.

Dans votre travail d’enquête, vous avez choisi d’aller à la rencontre de quinze jeunes hommes d’origine algérienne et de les interroger sur les raisons de leur colère. Pourquoi ces choix précis ?

Malika Mansouri. Dans ma pratique de psychologue psychanalyste, c’est d’abord de l’humain dans toute sa singularité dont j’ai à m’occuper. Pourtant l’actualité chargée de représentations négatives sur les « émeutiers » de 2005 m’a fait éprouver la forte nécessité d’écouter cette jeunesse pour qu’elle ne soit plus seulement parlée, interprétée, mais que chacun puisque en dire quelque chose pour lui-même. J’ai été attentive aux récurrences, aux points communs dans le discours pourtant singulier de chacun. Ils en ont au moins un : une histoire de France spécifique. Il m’est donc apparu nécessaire de tenir compte de l’impact du passé colonial et postcolonial de cette jeunesse identifiée comme « française d’origine étrangère » principalement « maghrébine », puis « subsaharienne », pour une plus juste lecture du présent. Et pour être au plus près de leur subjectivité, il fallait approfondir une seule histoire coloniale. Je me suis rapprochée de celle que je connaissais un peu mieux, celle de l’histoire Franco-Algérienne, dont je suis. L’histoire collective a une influence sur les individus, sur la structuration psychique des personnes. Et quelle que soit les mesures prises pour effacer l’histoire de la mémoire, au mieux, il en reste des traces, au pire des débris, et cela n’est pas sans effet.

Comment articulez-vous l’héritage colonial et la question des révoltes ?

Malika Mansouri. Etre à l’écoute de la subjectivité, cela signifie prendre en compte la dimension implicite du discours, ce dont la personne n’a pas conscience d’emblée, ce qui peut l’agir malgré elle. C’est-à-dire être à l’écoute de ce qui est à entendre depuis « l’autre scène » découverte par Freud, celle de l’inconscient : les silences, les loupés, les lapsus, etc. En se rapprochant des études postcoloniales, cela s’articule à l’écoute du legs de l’histoire dans la société, mais aussi dans chaque trajectoire individuelle. Comment chacun est impacté ou pas par cette histoire et comment cela participe ou pas de la colère apparemment incompréhensible des révoltes actuelles.

Votre première partie porte sur l’histoire de la colonisation française. Vous faites un bond historique entre cette période coloniale et aujourd’hui. Pour mieux les faire résonner ?

Malika Mansouri. Je voulais éviter une énième interprétation sur les dits « jeunes de banlieue ». J’ai alors favorisé ce détour par les faits historiques pour permettre au lecteur potentiel de faire lui-même ses propres associations, comme dans la cure analytique. D’abord dire l’histoire pour permettre à chacun, dans une seconde partie, d’identifier ce qui apparait alors comme une évidence, ce qui vient résonner dans le discours des jeunes. Il est ainsi possible d’entendre soi-même les effets subjectifs et les conséquences psychiques des violences de l’histoire coloniale. Les colères et les blessures ont des racines. Nier ces racines ne les fait pas disparaitre. Au contraire. Il est donc préférable d’en parler pour que l’on puisse enfin oublier, passer à autre chose. Ne pas raconter, ignorer cette histoire, c’est la faire perdurer indéfiniment dans les têtes, car cela passe de génération en génération. La question que je pose est celle de la négation de la souffrance. Tant qu’on maintien dans la censure les nécessaires violences de cette histoire sur les humains qui l’ont subie, on dit en creux aux gens que ce qu’ils ressentent n’a pas de fondement. A l’adolescence, deux solutions : soit l’effondrement psychique, soit la projection à l’extérieur d’une violence que l’on porte en soi, pour ne pas imploser. Aujourd’hui, les programmes scolaires abordent enfin le sujet, mais c’est insuffisant face au désespoir de ne pas être pris en compte, depuis si longtemps.

Vous nommez les adolescents « descendants de colonisés ». Pourquoi ce terme ?

Malika Mansouri. D’abord, il faut s’interroger sur la difficulté de la société française à considérer et à nommer ces jeunes Français. En réalité, il semble impossible de les désigner autrement que comme Français plus quelque chose qui singularise encore et toujours ces Français dits « d’origine immigré », « d’origine algérienne », « d’origine sénégalaise », etc… Pourquoi ? C’est la toute première fois dans l’histoire de l’immigration que les descendants, pourtant Français, continuent d’être enfermés dans des catégories suggérant qu’ils ne sont pas d’ici. Assignés à un statut d’immigrés en suspension, ils doivent alors supporter une sorte d’injonction paradoxale à « l’intégration » explicitement exigée et implicitement interdite, interdiction de faire des racines, de poser les pieds sur le sol, et cela fait souffrance. Mounir, un des adolescents rencontrés me disait « entendre Français d’origine immigré, ça me tue ». Ainsi, s’il faut ajouter un qualificatif, alors donnons-leur celui qui les concerne vraiment, celui qui raconte leur véritable « origine », celle de l’union forcée entre leur pays d’ici et celui de là-bas, au temps de la France impériale, celle du colonial.

A travers vos entretiens, vous avez pu mesurer le manque des repères historiques liés à cette histoire coloniale du côté des jeunes. Comment interprétez-vous cela ?

Malika Mansouri. Les enfants des hommes et des femmes marqués par ce type de traumatisme historique héritent des violences misent au secret par le collectif. Ils témoignent d’une mémoire inconsciente nourrie d’un savoir insu largement prélevé et interprété dans le silence assourdissant des mémoires familiales et marqué par la répétition fantasmatique du colonial par transposition dans les « cités », énoncé notamment à travers le vécu d’« oppression » et de « persécutions » policières. Par exemple, lorsqu’Aziz essaie de définir le mot colonisation, il dit « « T’imagines la cité, c’est l’Algérie et les flics, on va dire, c’est la France, et c’est les flics qui rentrent dans le pays, ils veulent mettre leur sauce et les jeunes, les Algériens, ils [ne] veulent pas comprendre, donc c’est la guerre, ce doit être ça la colonisation ». La transmission de l’histoire dans sa dimension humaine est plus que nécessaire.

Vous avez choisi de rencontrer des jeunes qui étaient des adolescents en 2005. Ce temps de transition de l’enfance à l’âge adulte joue-t-il un rôle majeur dans l’explication de l’explosion des révoltes ?

Malika Mansouri. Oui car si cet héritage historique intéresse toutes les catégories d’âge, ce sont exclusivement des adolescents qui ont agité la France durant les trois semaines de révolte de 2005. L’adolescence est ce processus psychique particulier de métamorphoses somatiques, un épisode pulsionnel durant lequel la petite personne se transforme pour un devenir adulte. Il s’agit d’un temps potentiellement traumatique, le temps du pubertaire qui est, en soi, une forme de violence d’un corps ressenti comme une effraction. Si tous les jeunes sont concernés par cette traversée, le conflit inévitable de la vie pulsionnelle prend des formes différentes selon les époques et les cultures. En banlieue, les jeunes se vivent comme « parqués » en « marge de la République » avec leurs parents, subissant un contexte social particulièrement défavorable avec un taux de chômage élevé, tout en étant « stigmatisés », « catalogués », notamment comme des « délinquants ». D’ailleurs, venant démentir l’affirmation politique selon laquelle les « émeutiers » étaient des délinquants, un des jeunes rencontrés témoigne que ces derniers ne « brûlaient » pas car ils ne « voulaient pas attirer la police dans le quartier ». En riant, il précise que paradoxalement, c’est donc « la mafia » qui demandait aux « adolescents » de ne pas faire « ça » car cela n’était « pas bon pour leurs affaires ». L’explosion des révoltes s’arriment ici autour de plusieurs violences, celle de l’intime effraction pubertaire articulée au déni collectif sur leur histoire de France et aux traumatismes parentaux.

Votre livre invite à dépasser le clivage d’une vision opposant une jeunesse qui aurait envie de s’en sortir et une autre qui ne ferait pas d’efforts…

Malika Mansouri. Oui, car il apparait en effet une étonnante convergence de propos entre les différents participants de cette recherche, malgré la singularité des parcours et quel que soit leur niveau d’étude. Certains, dans l’exclusion scolaire dès 16 ans, laissent entendre qu’ils sont dans des activités délictueuses, d’autres ont un parcours scolaire précaire, semblant fait d’errance scolaire et/ou de rupture, et d’autres enfin réussissent parfaitement bien leur scolarité. Mais tous se vivent tous comme inclus à exclure par leur société. Ils pointent qu’une définition d’eux-mêmes leur est imposée à partir d’une indistinction stigmatisante. Ainsi, au lieu d’être considéré individuellement dans l’hétérogénéité propre à toute composition sociale, ils seraient perçus à partir d’une altérité radicale les enfermant dans une sorte de « masse » indifférenciée. La « masse » des « délinquants » par exemple, notamment lors des contrôles policiers aléatoires et discriminants dans les quartiers.

Vous parlez d’une histoire tue mais beaucoup d’historiens et de sociologues s’y intéressent et produisent des écrits. Où est le blocage ?

Malika Mansouri. Il y a une véritable censure sur cette histoire. Dans la transmission officielle donnée par l’institution scolaire, la subjectivité, voire l’humanité déniée d’hier continue d’être occultée aujourd’hui. Les jeunes rencontrés signalent une tricherie. Ce qu’ils repèrent, c’est que rien ni personne ne leur permet d’accéder au vécu subjectif de leurs aînés colonisés, qu’ils éprouvent pourtant en eux, mais qu’aucun discours extérieur ne vient soutenir. C’est vrai, des historiens ont beaucoup écrit et exhumé les archives sur la guerre d’Algérie. Mais ce savoir et cette production intellectuelle restent peu diffusés. Or, si on veut envisager le vivre-ensemble d’aujourd’hui, il faudra bien se pencher sur les conditions du vivre-ensemble de l’époque coloniale.

Mais il y a aussi beaucoup de parents ou de grands- parents qui ne transmettent pas l’histoire à leurs enfants…

Malika Mansouri. Ceux qui ont vécu cette période-là sont pris par le déni du collectif. Si la société est dans le déni de la réalité vécue par les colonisés, alors ces derniers sont eux-mêmes pris par ce déni et installent cette part d’eux-mêmes dans le silence, qui devient comme une part morte restant encryptée à l’intérieur du psychisme. Ils ne peuvent donc pas transmettre l’histoire aux descendants de façon explicite, mais cela passe néanmoins, dans les silences, comme dans les secrets de famille.

Les freins institutionnels à transmettre cette histoire ne sont-ils pas la preuve que l’histoire entre la France et l’Algérie n’est pas considérée comme une histoire française ?

Malika Mansouri. La vraie difficulté touche à la représentation que la France a d’elle-même : la France républicaine, celle des droits de l’homme et du citoyen. Et rien ne doit venir ternir cette belle idéologie. Mais la République coloniale s’était affranchie de sa devise Liberté, Égalité, Fraternité. Cette règle n’était pas appliquée à tous les hommes et à toutes les femmes. Un autre des jeunes rencontrés affirme qu’aucune des notions républicaines n’a été respectée, par le passé. Selon lui, c’est plutôt « la misère », « l’inégalité » et la non « fraternité » qui ont été laissées en souvenir dans les colonies. Son histoire de France est une autre histoire de France, mais elle appartient à tous les Français car elle participe de façonner certaines trajectoires parmi leur concitoyens. L’histoire de la France comporte différentes facettes et toutes doivent pouvoir se raconter, sans honte, ni gloire, car il n’y a pas pire violence que le silence sur les violences. C’est un préalable nécessaire pour une rencontre véritable.

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte

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