"Non, il ne faut pas oublier le 17 octobre 61"

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Cinquante ans après le 17 octobre 1961, les souvenirs sont tenaces dans les esprits des Algériens. Aujourd’hui retraités, nous les avons rencontrés sur les marchés, dans les cafés ou dans les rues d’Asnières, de Colombes et de Nanterre, à la place des bidonvilles et autres cités de transit.

A l’entrée du marché des Quatre Routes à Asnières, l’odeur du maïs grillé s’échappe d’un chariot. Derrière la fumée épaisse, une quinzaine d’hommes âgés discutent assis sur un petit rebord en béton. Tous sont retraités, tous ont travaillé trente ans à l’usine, dans le bâtiment ou dans l’entretien des chemins de fer. La plupart sont arrivés en France dans les années 50 pour  «fuir la misère et la guerre d’Algérie», dit l’un d’eux. La plupart vivaient dans les bidonvilles de Nanterre, d’Asnières et de Colombes, d’autres habitaient dans des foyers ou des cafés-hôtels miteux. Tous, sans exception, se souviennent dans les moindres détails de la manifestation du 17 octobre 1961 pour réclamer l’indépendance de l’Algérie. Apprété, un minsuscule drapeau algérien boutonné sur sa veste, Abdelazziz Djadli est un ancien responsable du FLN de Gennevilliers. Son visage, grave, semble voir défiler les images du 17 octobre. «A 15 heures, nous étions pris par des CRS et emmenés au Palais des Sports, puis à La Villette. Les CRS nous ont relâché le 23 octobre».

Un homme au visage rond tend l’oreille. Lui aussi était à la manifestation du 17 octobre. Abdelazziz Khelika avait 18 ans. Il vivait dans le bidonville de La Folie à Nanterre. Manifester était une évidence pour lui. « On s’en foutait que ce soit dangeureux, on voulait l’indépendance, c’est tout. On a pris le métro à Neuilly et on est sortis à Saint-Lazare. Mais il y avait des CRS partout. On est partis en courant et on a repris un métro. Et on a dormi perchés dans les arbres. On est rentrés le lendemain à pied jusqu’au bidonville.» Son récit s’arrête net. «Non, non, dit-il en secouant la tête, il ne faut pas oublier ça». Les visages s’animent à l’écoute de ce récit. Adballah, 78 ans, est arrivé en France un an avant le massacre. «La manifestation ? Moralement, on était tous obligés d’y aller. On savait que ça pouvait mal se passer, l’OAS poussait. J’ai été interpellé avec deux autres Place de l’Etoile».

« Quand je me suis réveillé, j’avais du sang sur la joue »

Nous quittons le marché d’Asnières. Attenante, la ville de Nanterre porte, peut-être encore davantage, les stigmates de l’histoire de l’immigration. Aujourd’hui la mémoire des lieux s’y détecte peu. En lieu et place du bidonville du «Petit Nanterre», détruit dans les années 60, la cité des Pâquerettes. C’est de là que de nombreux Algériens sont partis manifester le 17 octobre 1961. Ce jeudi matin, pas grand monde au bistrot du Cheval Blanc. Quelques-uns lancent les paris sur une course hippique. D’autres font leurs courses. Chérif Chérfi lui colle des affiches pour annoncer le lieu de la commérmoration sur l’esplanade de la Défense. Enfant, Chérif a vécu au bidonville de la Folie. Sa famille était très active au sein du FLN. La petite soixantaine, militant de gauche infatiguable, il s’est démené avec d’autres pour organiser une cérémonie collective (sept villes) du cinquantenaire de la marche pacifique.
Devant la petite supérette de la cité, on croise l’oncle de Chérif, Abdelkader Gahlaza, et un ami Adballah Boubarka. Le premier vivait dans le bidonville du Petit Nanterre, l’autre dans un foyer de travailleurs du quartier de la Boule. Les deux ont vécu de près les événements du 17 octobre. Par bribes, Abdallah raconte ses souvenirs : « Nous sommes partis d’Argenteuil. A la Défense, on a été détournées. Il y avait des gens par terre, sans chaussures, des gens avec des visages tuméfiés, en sang, des barrières partout. On a voulu rentrer à Nanterre mais la gare était pleine de CRS. A 21h30, lâche-t-il précis, on a été frappés. Je suis resté quatre heures inconscient sur le trottoir. Quand je me suis réveillé, j’avais du sang sec sur la joue. Je suis rentré au foyer en titubant». Le 20 octobre 1961, les femmes et les enfants manifestaient à leur tour. Adballah explique que ce jour-là sa femme et sa belle-mère ont été enfermées à la prison de la Santé. Aujourd’hui, il transmet cette histoire douloureuse à ses enfants et petits-enfants. «Mes enfants sont en colère de ce qui s’est passé. Mais ils sont fiers aussi de ce que nous avons fait. Ils voudraient juste que la France reconnaisse le massacre

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Cherif Cherfi et Aïcha Mansouri au marché de Nanterre 

Fin de matinée, le marché du vieux centre de Nanterre se vide. Une dame, avec un foulard rose et noir sur les cheveux, finit ses courses. C’est Aïcha Mansouri, une des rares fammes à avoir manifesté avec ses quatre enfants le 17 octobre 1961 à Paris. « Ca ne peut pas s’effacer comme ça » , lâche-t-elle en souriant. Native de Nanterre, elle décrit la pression imposée par le couvre-feu, l’injustice permanente « alors que nous étions Français, c’est honteux » . « Je me revois dans la rue avec mes quatre enfants. On disait que ce serait une manifestation pacifique. J’ai tout vu, la répression, la foule, les visage plein de sangs, des corps étendus par terre. Ca fait très mal au coeur parce que c’était des ouvriers qui travaillaient dur dans les fonderies, les usines, dans le bâtiment.Par miracle, on s’en est sortis…» Pendant longtemps Aïcha n’a jamais parlé de cette journée noire. Depuis plusieurs années, elle témoigne publiquement. « Quand mon fils a appris ça, il m’a demandé pourquoi je n’en avais jamais parlé. Il m’a dit que c’était important de connaître cette histoire, que tout le monde devait savoir

 

Ixchel Delaporte

photo : Pierre Pytkowicz

à voir : http://vimeo.com/30490323 

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