"On leur donne nos mots et ils nous font des phrases"

Durant trois jours, le festival Leitura Furiosa se déploie à Amiens et dans plusieurs villes de Picardie. Le principe : des auteurs venus de toute la France rencontrent des habitants des différents quartiers et co-écrivent un texte sur le sujet de leur choix. Une expérience unique qui met la lecture à la fête.

« Le quartier était plongé dans le noir. On était spectateurs, on voyait un film en vrai avec des feux d’artifices et des voitures qui brûlaient. Ce jour-là, je me suis dit que j’avais condamné ma famille en achetant un pavillon ici.» Attentif, Pascal Millet écoute une des femmes faire le récit des révoltes d’août 2012 à Amiens-Nord, en prenant des notes sur un grand cahier. Cet écrivain franco-québécois participe, avec une trentaine d’autres auteurs, à la 21e édition de Leitura Furiosa, un festival atypique organisé chaque année par l’association Cardan, «centre permanent de lutte contre l’illettrisme». Ici, la rencontre n’est pas un vain mot. Fatima, Najat, Nadia, Ayoub et Gréta ont transmis des bribes de leur histoire. «Le quartier n’est plus ce qu’il était, témoigne Fatima. Avant, l’entraide était forte, avec quelque vingt nationalités. Les enfants étaient un peu ceux de tout le monde. Il n’y avait pas besoin de police ni de surveillance extérieure. Et on n’avait pas besoin de beaucoup pour s’amuser.» Elle n’a que quatre ans quand elle arrive du Maroc, après avoir fait l’école coranique. «Quand j’ai découvert l’école française, j’ai embrassé la main du directeur. Tout le monde a rigolé. Pour moi, c’était normal.»

Chacun cherche son écrivain

De la fête du ramadan, de la naissance de la lune et du « petit fil d’or qu’on regardait à l’horizon et qui n’est plus comme avant», les femmes parlent avec émotion. Mais il y a aussi les délinquants, «qui ne sont pas nés délinquants», et la dégringolade de ce quartier de Fafet, attaqué par le trafic de drogue. «Il y a un manque d’amour ici, lâche Najat. Manque d’encadrement, besoin d’aide… La loi n’est pas la même qu’ailleurs. Il y a de l’injustice. » Pascal Millet prend des notes. Pendant la nuit, il a écrit un texte fait de tous ces mots lancés avec confiance. Samedi matin, à la Maison de la culture, des centaines de personnes se retrouvent. C’est le moment de la découverte du texte. Au milieu des fauteuils, des tables, des installations loufoques, chacun cherche son écrivain. Permission de minuit. C’est le titre de l’écrit de Pascal Millet. Il lit. Les femmes de Fafet se penchent vers lui : «Un môme regard poulbot, petit oiseau blessé, un môme qui raconte une histoire aux adultes présents : “Un jour, un pauvre aide un seigneur. Pour le remercier, le seigneur lui dit que dorénavant tout ce que le pauvre touchera se transformera en or. Et le pauvre meurt de faim. Parce que l’or, ça ne se mange pas, hein maman ? C’est de l’éducation qu’il nous faut, de l’amour. J’ai raison, non ?” » Lu et approuvé. «C’est bien, il n’y a rien à changer.» Dans les recoins du grand hall de la Maison de la culture, des applaudissements retentissent à intervalles réguliers. Des habitants souriants et des auteurs soulagés. Et de la fureur en creux. «Il y a des années, nous avions participé à la Fureur de lire et on avait emmené des groupes, mais il fallait savoir lire ! Ça ne pouvait pas marcher, analyse Luiz Rosas, organisateur du festival. On a donc inversé les choses. Les gens ont le droit d’être furieux, d’être fâchés avec la lecture, et ils ont le droit de transmettre à des auteurs une vision furieuse du monde.»

« Les écrivains ? On pensait qu’ils étaient supérieurs à nous ! »

À l’espace lecture, on raconte la vie à Fafet-Brossolette-Calmette, les souvenirs fragiles d’un passé moins cabossé, mais l’envie de voir la vie du bon côté et, malgré les coups durs, de faire aller son quartier de l’avant. Là-bas, dans le quartier Victorine Autier, au sud-est, avec l’association l’Un et l’Autre, c’est la place des femmes dans la famille et dans la société qui s’est imposée comme un manifeste, voire comme une proposition de loi réclamant l’émancipation et le respect. Dans le quartier Elbeuf, les enfants ont raconté leurs rêves à l’auteur slameur Alexis Galmot. Et ont surgi des images noires, un bout de réalité. Plus loin encore, sur la côte picarde, quelques femmes se sont donné pour mission délicate d’interroger auteurs et participants pour savoir «à quoi sert Leitura Furiosa» ? Henriette a une petite idée : «On leur donne nos mots et ils nous font des phrases. Les écrivains… On pensait qu’ils étaient supérieurs à nous. Mais, en fait, ils sont comme nous.» Pour Micheline, «rencontrer des auteurs, c’est mieux que de rester toute seule à la maison, à tourner en rond»…

Salem, mon frère du musée de Picardie

Et puis, il y a eu des transplantations réussies. Un groupe de migrants venus des quatre coins du monde, qui apprennent le français au Cardan, se sont promenés avec l’auteur Gérard Allé dans les salles du musée de Picardie. Le groupe s’est retrouvé nez à nez avec une statue du XIXe siècle, en marbre et en bronze. Salem, c’est le nègre du Soudan, de Paul Loiseau-Rousseau. Une surprise pour les deux Soudanais du groupe. Samedi matin, au milieu du brouhaha, assis autour d’une table, ils écoutent la narration de Gérard Allé, une conversation avec cet homme noir, «mon frère», dit une des Soudanaises. Le texte parle de mariage, d’exil, de solitude. «J’aime cette ville», revient comme un leitmotiv. Ça rigole, ça s’émeut, ça applaudit bien fort. «À chaque fois, c’est un miracle», lance la bénévole, qui dispense les cours d’alphabétisation. Aucun ne connaissait ni le musée ni Salem. «La Maison de la culture fourmille, elle est vivante, elle est donnée au peuple. Il y a une ferveur incroyable. Je n’ai jamais vu ça ailleurs, constate Gérard Allé, habitué de la manifestation. Et puis, le dimanche est un moment très dense lorsque des lecteurs confirmés ou débutants s’emparent de nos textes et les interprètent sans filet sur la scène du grand théâtre… Pour moi, c’est un acte politique très fort.»

Ixchel Delaporte

photos Julien Jaulin/ I.D

"On leur donne nos mots et ils nous font des phrases"
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