"On ne va pas attendre 40 ans pour être solidaires"

À l’occasion du Forum européen des jeunes engagés, qui se tenait à Poitiers les 27 et 28 août, l’Humanité est allée à la rencontre de trois jeunes habitants de Torcy (Seine-et-Marne) qui ont décidé, avec le soutien du Réseau des juniors associations, de s’investir dans la vie de la cité.

A eux trois, ils pulvérisent le cliché du désengagement croissant des jeunes. Au premier étage du centre de loisirs Hector-Pietersen, à quelques minutes à pied du quartier de l’Arche Guédon à Torcy (Seine-et-Marne), Sirou, Jacques et Malamine font partie de la vingtaine de jeunes qui ont mis sur pied des projets solidaires dans leur ville. À dix-neuf ans, Sirou Tamboura, étudiant en licence de droit à l’université de Créteil, fait presque figure d’ancien. Son association, Arche actif, s’est créée en 2011. À l’époque, il avait à peine seize ans. Avec six autres copains, ils sont partis d’un simple constat: « Il n’y avait aucune activité en direction des adolescents. On tournait un peu en rond alors qu’on avait des envies. On a commencé à organiser des soirées et récolter des fonds pour partir en vacances, notamment pour ceux qui n’avaient pas les moyens de quitter Torcy l’été », raconte-t-il d’une voix posée. Pour donner corps à cet élan spontané, des animateurs de l’office municipal d’animation de Torcy encouragent ces jeunes du quartier populaire de l’Arche Guédon à créer leur association. « On a élu un bureau et défini les objectifs d’Arche actif. On a appris à remplir les dossiers. Aujourd’hui, on est passé de 6 à 15 adhérents », se félicite Sirou. Au fil des mois, le projet se précise et s’amplifie. Un des membres soumet l’idée d’élargir les actions à la solidarité internationale.

« Favoriser le désir de participation citoyenne des jeunes »

« On est tous originaires d’un pays d’Afrique. On est tous parti en vacances là-bas avec nos parents. On a tous vu la misère et les difficultés au Mali, au Tchad ou ailleurs. On s’est demandé comment on pouvait apporter un soutien à notre niveau. La récolte de vêtements s’est imposée. » La deuxième étape du projet commence: se faire connaître, fabriquer des affiches, diffuser l’information aux Torcéens et trouver des points de récolte de vêtements. « On s’est rendu compte que ça demandait de la rigueur dans l’organisation. On est toujours très motivés et on sent que les gens sont touchés par notre action, poursuit modestement Sirou. Reste à trouver un contact fiable sur place pour acheminer les habits. » Ce projet, qui a évolué peu à peu, n’aurait pas pu exister sans le Réseau national des juniors associations (RNJA). Car la loi 1901 demeure très floue sur la possibilité des mineurs à se regrouper. Ce réseau permet, avec souplesse, de formaliser une structure, d’ouvrir un compte en banque et d’avoir accès aux subventions comme n’importe quelle association. Mais, pour Olivier Bourhis, délégué général du réseau, l’enjeu va bien au-delà: « Les mineurs ont une énergie fantastique. Les empêcher de s’organiser et d’avoir une existence administrative verrouille toute leurs chances de se faire une place dans la société, alors qu’ils ont un désir très fort de participation. En particulier dans les territoires de la politique de la ville ou ruraux, où ils peuvent se sentir invisibles, stigmatisés ou exclus. »

Aller à la rencontre de populations marginales : les Roms, les SDF et les sans-papiers

Jacques Fandjo, seize ans, et Malamine Sidibé, dix-sept ans, écoutent attentivement le récit de Sirou. Curieux d’une expérience qui, pour eux, vient à peine de démarrer. Les statuts d’Onéla, en tant que junior association, ont été déposés en juin. Et ses objectifs sont bien clairs. « Avec des jeunes de tous les quartiers de Torcy, on avait envie de bouger. Notre projet, c’est en deux étapes, explique Jacques, en mimant deux blocs avec ses mains. D’abord l’événementiel, ensuite la solidarité. » Là aussi, les animateurs leur ont mis le pied à l’étrier. C’est pendant un séjour au ski que les propositions ont surgi. « On a passé des heures à plancher sur ce qu’on voulait faire, ce qu’on voulait changer et ce qui nous révoltait », poursuit Malamine, le vice-président. Ce qui en ressortira : aller à la rencontre de populations marginales, « ceux qu’on ne voit pas, les Roms, les SDF et les sans-papiers, et contribuer, à notre échelle, à changer le regard négatif qu’on porte sur eux. En fait, c’est montrer l’envers du décor », tranche Jacques, secrétaire d’Onéla. Les huit lycéens embarqués dans l’aventure agiront avec méthode. À ces populations en difficulté qu’ils croisent au quotidien, ils veulent pouvoir apporter du réconfort.

Pointer la responsabilité des médias

«Quand on en a discuté entre nous, on s’est dit qu’il serait malvenu d’aller les voir, de leur poser des questions sur leur parcours et leur situation sans leur apporter de l’aide. Donc, on va commencer par organiser des soirées et des tournois de foot pour collecter de l’argent et des vêtements. Et ensuite, on aimerait donner de notre temps à la Croix-Rouge. Après, avec des caméras, on veut documenter ces rencontres pour montrer une autre image de ces invisibles. » Pourquoi s’engager ? « Pourquoi ? Mais parce qu’on a tous été élevé avec des valeurs de solidarité. Parce qu’on n’est pas indifférents à ce qu’on voit. J’ai été choqué de l’incendie d’un camp de Roms, il y a quelques mois, à Torcy. Il suffit d’aller à la base de loisirs ou vers Paris pour les apercevoir. On dit que les Roms sont sales et qu’ils volent, mais personne ne se demande comment ils vivent!» s’emporte Jacques, qui fait sa rentrée en terminale à Torcy. Malamine enchaîne immédiatement sur la responsabilité des médias: « Ce n’est pas contre vous, s’excuse-t-il, mais il faut voir comment la télé parle des Roms et des SDF. Ce sont des images qui incitent à la haine plutôt qu’à la compréhension. Alors on ne va pas attendre d’avoir quarante ans pour faire du bénévolat et participer à dévoiler l’envers du décor. »

Ixchel Delaporte

photo Julien Jaulin

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *