"On travaille comme des boeufs pour 1243 euros"

Aulnay-sous-Bois compte plusieurs pôles commerciaux et grandes entreprises, dont PSA Citroën et L’Oréal, implantées au nord de la ville. Malgré cela, les quartiers nord concentrent le taux de chômage le plus élevé chez les jeunes. Entre bas salaires et désillusions politiques, les habitants témoignent. Reportage.

Sur une immense vue aérienne accrochée sur un mur de la mairie, la ville d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) semble coupée par la route nationale 2. Au nord, la cité des 3000, le parc du Sausset, l’usine PSA Citroën en cours de fermeture, la zone industrielle Garonor et la zone commerciale O’Parinor. Au sud, la zone pavillonnaire est majoritaire, imperméable aux quelques ensembles HLM clairsemés comme le quartier du Gros Saule, la cité de l’Europe, Chanteloup ou la copropriété dégradée des Mille-Mille.

Avec 37 % de logements sociaux, Aulnay-sous-Bois n’est pas la ville la plus pauvre du département de Seine-Saint-Denis. En revanche, elle fait partie de ces agglomérations où les inégalités sociales ne cessent de se creuser : les habitants des quartiers nord ont des revenus moyens parmi les plus faibles d’Île-de-France, alors que ceux de la partie sud sont parmi les plus élevés. La frontière de la RN 2 n’est donc pas si symbolique. « Aulnay se caractérise par une population très diversifiée. Au nord, elle est plus jeune et à dominante étrangère. Au sud, elle est vieillissante et plus aisée. Mais le sud contient aussi un parc privé important moins visible. Nous y avons repéré des poches de pauvreté, des appartements insalubres où les marchands de sommeil prospèrent », explique Miguel Hernandez, adjoint (PCF) à la démocratie participative et à la politique de la ville.

« Etre femme de ménage, c’est un crime ? »

Aux 3 000 (en référence au nombre de logements de ce grand ensemble datant des années 1970), vivent près de 24 000 habitants, soit 30 % de la population aulnaysienne (82 000 habitants). Dont Rosine, cinquante ans. Femme de ménage dans les écoles de la ville depuis vingt et un ans, elle y occupe un F5 avec ses trois filles. D’emblée, elle dit qu’il n’est pas question pour elle d’étaler « (sa) souffrance ». Au travail, elle sourit et tient à donner le meilleur d’elle-même. Sauf ce jour où, sortant de plusieurs jours de grève en 2011 avec ses collègues pour empêcher l’éclatement des horaires et la précarisation, elle a vu ce préau, qu’elle avait lavé avec soin, sali en quelques heures par un groupe d’enfants. Ce jour-là, la colère l’a envahie et elle a jeté par terre toutes les poubelles qui lui passaient sous la main. « Pourquoi j’ai fait ça ? Parce qu’on ne respecte pas le travail des femmes de ménage, parce qu’on ne nous respecte pas en tant que personnes. Parfois, j’ai l’impression qu’être femme de ménage est un crime ! Nous n’avons aucune prime. Pas de 13e mois. Je ne m’arrête jamais, même quand je suis malade. On travaille comme des bœufs pour 1 243 euros. » Ses fins de mois sont rudes. Alors, Rosine achète discount. « Comme tout le monde, on mange de la mauvaise qualité mais on n’a pas le choix. La vie est de plus en plus chère. Il y a dix ans, au marché du Galion, les prix étaient abordables. C’est devenu impossible. »

C’est exactement ce que Martine et Gloria, caissières à Intermarché, dans la zone commerciale de Chanteloup, remarquent quotidiennement. Ces deux salariées, qui totalisent à elles deux soixante-dix ans de boîte, ont constaté une baisse drastique du pouvoir d’achat. « Les clients achètent du bas de gamme, pas de viande, peu de légumes. Les gens mangent mal et risquent plus de maladies, c’est prouvé », témoigne Gloria. Les deux collègues se souviennent du cas d’une caissière, maman célibataire, qui était en invalidité et qui n’avait pas eu les moyens d’avancer les frais d’un scanner. « Du coup, elle ne s’est pas soignée. Avec un Smic, comme le nôtre, c’est impossible de vivre décemment. Les gens ne peuvent plus se projeter dans l’avenir. Et, surtout, on est inquiet pour ses enfants. Du travail, il y en a de moins en moins ou alors mal payé », renchérit Gloria. « Augmenter le Smic serait la solution », glisse Martine. En 2012, le supermarché qui les emploie a fait un chiffre d’affaires de 26 millions d’euros…

A Aulnay, les ouvriers plus touchés par le chômage

Inquiète pour l’avenir de ses filles, Rosine, femme de ménage dans les écoles, fait tout pour qu’elles accèdent à « une vie meilleure ». À Aulnay, les 15-24 ans subissent un taux de chômage de 58,1 %, taux bien supérieur à celui du département (28,9 % en 2006). Et, toutes tranches confondues, les ouvriers sont les catégories professionnelles les plus durement touchées, avec un taux moyen de 20 % de chômage. « Aujourd’hui, même les diplômes ne protègent plus », poursuit Rosine. Et dans tout ça, quid de la retraite ? Elle lève les yeux au ciel. « Avec mon petit salaire, je n’aurai rien. Est-ce que le travail me cassera avant ? Je ne veux surtout pas être un poids », lâche-t-elle, désabusée. D’origine ivoirienne, naturalisée française depuis juillet dernier, elle ira voter « parce que (ma) voix compte et que c’est (mon) devoir de citoyenne », tout en regrettant de ne rien voir s’améliorer avec « les socialistes ».

Laurent, agent territorial à la mairie, syndicaliste CGT et membre du PCF à Aulnay-sous-Bois, ne s’attendait pas une révolution avec Hollande. Mais quand même. Pour lui, le gouvernement ne donne pas les bons signaux à ceux qui souffrent le plus. Autrefois investi dans l’association sportive des quartiers nord, Laurent a côtoyé pendant des années les enfants du club de foot. « Des gamins ne mangeaient pas le midi. Les mamans travaillaient dans des boîtes de ménage loin d’Aulnay et à des horaires impossibles. Du coup, les petits étaient abandonnés. C’est ça, les conséquences de la privatisation des services. » Lui-même éprouve les effets d’une crise qui déferle inégalement sur les Aulnaysiens. « Avec un petit salaire, on ne peut plus faire face. En tant qu’agent territorial de catégorie C, je gagne 1 490 euros net. Ma femme travaille au rayon charcuterie de Carrefour à Sevran pour 1 100 euros. » Laurent loge ses deux filles dans un appartement du centre d’Aulnay. L’aînée, vingt-deux ans, n’a pas pu concilier études et job étudiant. Découragée, elle a choisi le plein-temps, comme caissière à Monoprix, pour le même salaire que sa mère. La plus jeune, vingt ans, son CAP vente en poche, est au chômage depuis trois ans et ce n’est pas faute d’avoir déposé une centaine de CV dans les magasins d’O’Parinor, à la mairie et, récemment, à Aéroville, le nouveau centre commercial de Roissy. « À ce jour, se désole Laurent, elle a obtenu zéro réponse. »

Les ravages de l’extrême-droite sur les plus petits …

Plus globalement, ce qui préoccupe ce militant, c’est l’impact de la politique gouvernementale sur les élections municipales de 2014. Aulnay-sous-Bois a été gouverné par la droite pendant vingt-cinq ans. Ce n’est qu’en 2008 que la majorité de gauche (dont 6 élus communistes) s’est fait élire de justesse. Le maire sortant, Gérard Ségura (PS), a annoncé qu’il se représentait pour 2014. « Aucune élection n’est gagnée d’avance, analyse l’adjoint Miguel Hernandez. Mais nous faisons le pari que des chantiers sociaux et urbains ont été engagés et que les élus communistes peuvent peser dans les choix politiques locaux. » Le Parti de gauche et la Gauche anticapitaliste ont choisi de présenter une liste Front de gauche, affirmant vouloir rompre avec « la politique mortifère du PS ». Quant à la droite, elle n’a pas tergiversé en parachutant l’UMP Bruno Beschizza. Ancien officier de police, sous-préfet nommé par Sarkozy en 2010, il a entamé sa campagne sur « le droit à la sécurité, la famille, la valeur travail », espérant séduire l’électorat âgé vivant dans la zone pavillonnaire sud.

« Philippe Varin qui part avec 21 millions d’euros, ça m’écœure »

Yves, trente-cinq ans, chauffeur de taxi et ancien ouvrier en intérim chez Magnetto (sous-traitant de PSA à Aulnay), sait les ravages dont la droite et l’extrême droite sont capables, surtout « chez les plus petits. Je suis très pessimiste sur l’avenir. Sans soutien familial, avec des salaires de misère, on ne s’en sort pas. Des fois, j’ai envie de tout plaquer » ! lance-t-il en buvant une gorgée de café. Habitant d’Aulnay depuis 2009, propriétaire d’un appartement aux Mille-Mille, une copropriété dégradée, Yves s’est endetté pour le payer, mais aussi pour rembourser la licence de son taxi, qui lui coûte 5 000 euros par mois. Sa vie d’ouvrier chez Magnetto lui a esquinté le dos, mais il ne laisse rien transparaître des intenses douleurs qui le rongent depuis des semaines. Aujourd’hui, pour rembourser le taxi, il devrait rouler onze heures par jour, six jours sur sept. « On est trop écrasé, que l’on soit son propre patron ou simple salarié. Ma femme ne travaille pas et moi, avec mes dettes et mon dos cassé, je compte les euros pour acheter du lait à mon fils de sept mois. Quand je vois Philippe Varin qui part avec 21 millions d’euros et les histoires qu’ils font pour les primes de licenciement, ça m’écœure. » Côté politique, il explique avoir voté Mélenchon au premier tour de la présidentielle et Hollande au second, mais reste profondément déçu par un gouvernement socialiste « qui a laissé fermer le site de PSA (1). Au fond, que ce soit Sarkozy ou Hollande, ça ne change pas. Ils ont les mêmes amis », déplore-t-il. Comment se sortir de l’ornière, individuellement et collectivement ? C’est la question récurrente que se pose cet ancien syndicaliste CGT. « Voter les extrêmes ? Le discours du FN a l’air attrayant, il prête à confusion sur les nationalisations mais si on n’est pas dupe, on n’y va pas. Mélenchon ne pèse pas lourd face aux grands patrons. Je n’y crois plus, conclut-il. On nage dans un vide politique. »

« Notre crise est bien pire que la vôtre »

À l’évocation de l’action du gouvernement, Nadia, agent de service à l’hôpital privé de l’Est parisien d’Aulnay, s’étrangle. « Les socialistes ? Plus jamais ! » s’écrit-elle. Pendant sa pause, obtenue de haute lutte après 16 jours de grève avec ses collègues en juin dernier, Nadia parle carrément de dégoût. « Hollande ! J’ai fait voter toute ma famille pour lui. Et maintenant, quoi ? Il augmente les impôts et favorise les patrons. Qu’il regarde en bas de l’échelle. Eux, là-haut, ils ont les poches pleines, mais nous, on a nos cœurs pleins d’humanité et de solidarité ! » s’emporte ce petit bout de femme, salariée de la clinique depuis trente-cinq ans et déléguée du personnel. « Notre crise à nous est bien pire que celle dont ils parlent. On paye des impôts, l’école, la cantine, les assurances, les charges, la nourriture. Avec un salaire de 1 200 euros, nous, à la fin du mois, on compte les centimes rouges. Ça fait quatorze ans que je ne suis pas partie en vacances ! » Elle a tout fait, Nadia, six ans au bloc, trois à la lingerie, au laboratoire, au réveil des soins. Son mari, lui, travaille dans le bâtiment. Il se lève à 5 heures tous les matins, se déplace, va « là où il y a du travail ». Le couple a acheté un petit pavillon à crédit, à Noisy. « C’est ça qui a été difficile, tenir les mensualités. On a passé des années très difficiles, à manger des pâtes, avec mes cinq enfants », se souvient-elle.

À côté d’elle, Rebiha s’échine aussi à l’hôpital, comme femme de ménage. Et a pu acheter un pavillon à Aulnay avant que son mari ne tombe en invalidité. Son mi-temps forcé lui octroie un petit 1 000 euros par mois pour subvenir à ses quatre enfants âgés de dix à vingt-cinq ans, plus son beau-père qu’elle héberge. Le plus âgé des enfants est au chômage. Impossible de trouver un emploi stable. « Il fait des missions d’intérim la nuit, dans la sécurité, deux mois par-ci, trois mois par-là. Le reste du temps, il est à la maison et il devient fou. C’est très dur de le voir comme ça. Pourtant, il a envie, vraiment », raconte-t-elle, désolée. Il est 10 heures du matin. Fin de la pause. Les agents de surface quittent la salle de repos un à un. Avec sa blouse bleue et sa charlotte sur la tête, Nadia lance en partant : « Vous transmettrez à Hollande qu’au lieu de nous parler de ses problèmes de prostate, il ferait mieux d’augmenter les bas salaires. »

Ixchel Delaporte

reportage photo Julien Jaulin

(1) Plus de 850 salariés des usines d’Aulnay-sous-Bois et de Rennes n’ont pas encore trouvé de solution de reclassement.

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