"Vouloir un procès, ce n’est pas faire de la flicophobie"

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Mercredi 31 octobre, la Cour de cassation a annulé le non-lieu octroyé aux policiers, sept ans après la course-poursuite qui avait abouti, à Clichy-sous-Bois, à la mort de Zyed et Bouna. Une victoire pour les familles, qui attendent maintenant 
un procès.

Samir Mihi (à droite sur la photo, à côté de Siyakha Traoré, frère de Bouna) est président de l’association Au-delà des mots, créée en 2005 pour accompagner les familles dans cette longue procédure judiciaire. Présent lors de la décision rendue hier par la Cour de cassation, qui a annulé le non-lieu accordé aux policiers, Samir Mihi revient sur cette annonce et le sentiment général de soulagement.

Comment avez-vous réagi 
à cette décision surprise ?

Samir Mihi. C’est vrai, on ne s’y attendait pas forcément et c’était un vrai soulagement C’est comme si on avait été en apnée pendant sept ans et qu’on avait tous repris notre respiration. Il y a une reconnaissance de la part de la justice. Siyakha et Adel, les frères de Bouna et Zyed, ont eu le même sentiment. On leur confère le statut de victimes. Les familles ont pu dormir plus ­sereinement mercredi soir.

Plus largement, avez-vous reçu des soutiens après l’annonce de l’annulation du non-lieu ?

Samir Mihi. Oui, nous avons reçu des appels, des petits mots de la part d’artistes qui nous avaient soutenus. Ça va au-delà de Clichy-sous-Bois et du 93. Ça touche beaucoup de gens au niveau national.

Pensez-vous que cette nouvelle concerne aussi l’ensemble des habitants 
des quartiers populaires ?

Samir Mihi. C’est la preuve qu’une justice pour tous est possible, où que l’on habite. Il faut avoir la présence d’esprit et la patience, lorsqu’on se sent victime d’une injustice, de prendre un avocat, de saisir la justice, malgré parfois sa lenteur. Cette affaire le démontre bien.

L’avocat des deux fonctionnaires de police 
a parlé d’acharnement 
et de « flicophobie ». 
Que répondez-vous ?

Samir Mihi. C’est un long ­combat, mais à aucun moment, il ne s’agit d’un acharnement contre la police, comme l’a laissé entendre maître Merchat, l’avocat des deux policiers. Ça n’est pas non plus de la « flicophobie ». Simplement, chacun a le droit de se défendre et d’utiliser l’ensemble des recours à disposition. Le parquet de ­Bobigny a requis un non-lieu et les familles avaient le droit de faire appel et de se pourvoir en cassation. On a l’impression que les familles sont hors la loi quand elles utilisent l’arsenal judiciaire. Si les policiers avaient été condamnés dès le départ, ils auraient tout tenté pour se défendre. En 2005, les jeunes ont « cassé » du flic et on le leur a vertement reproché. On leur a dit qu’il ne fallait pas faire justice soi-même. Les familles saisissent la justice et on leur reproche aussi. Alors, il faudrait faire quoi ? Se taire ? Laisser faire ? Il faut savoir être raisonnable. L’avocat des policiers devrait éviter ce genre de propos.

L’affaire repart en quelque sorte à zéro. Il est probable que cela dure encore plusieurs mois…

Samir Mihi. Oui, bien sûr, mais c’est un tel soulagement de ­savoir que la Cour de cassation a annulé le non-lieu et qu’il y a matière à faire un procès que nous sommes prêts à attendre le temps qu’il faudra. On n’en est pas arrivé là sans patience et sans difficulté. En mémoire de Zyed et Bouna, on ira au bout. On veut que justice soit faite et cela ne veut pas dire forcément qu’on souhaite leur condamnation. On veut qu’ils s’expliquent mais publiquement. Chacun pourra ainsi juger des actes et des faits.

S’il y avait un procès, 
cela permettrait-il de faire évoluer le regard que portent les citoyens français 
sur la police ?

Samir Mihi. S’il y avait un procès, on aimerait qu’il fasse date, que les gens se rendent compte qu’une plainte contre des fonctionnaires de police peut aboutir et qu’ils peuvent être punis. Même si cela existe déjà. Certains sont sanctionnés, voire radiés de leurs postes et beaucoup plus qu’on ne le pense… Mais on en parle peu, les gens ne sont pas au courant. Vu l’ampleur médiatique de l’affaire Zyed et Bouna, si les fonctionnaires venaient à être condamnés, cela inciterait peut-être plus de gens à saisir la justice. Les policiers sont des fonctionnaires qui ont des comptes à rendre à leurs concitoyens. Lorsqu’il y a une faille, ils doivent pouvoir répondre de leurs actes. Car la police est un service public.

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte

photo DR

Un non-lieu « pas suffisamment justifié »

Dans son arrêt, la Cour de cassation a estimé que la cour d’appel de Paris, qui avait prononcé le non-lieu le 27 avril 2011, n’a pas répondu à l’argumentation des parties civiles selon laquelle les policiers se doutaient « d’une probable intrusion des personnes poursuivies dans le site EDF, les exposant à un péril de mort ». Il y est donc pointé le manque de recherches de la part de la cour pour savoir « si la conscience d’un tel degré de dangerosité et l’absence de certitudes de la localisation des fuyards autorisaient le policier à quitter les lieux sans demander une intervention immédiate destinée à porter secours ». Autre raison de l’annulation du non-lieu, le manque d’explications sur « la passivité » de la stagiaire opératrice qui a réceptionné l’appel, « pourtant informée des procédures d’alerte, après réception des messages signalant une possible intrusion et le danger de mort qui en résultait ». L’arrêt a été renvoyé devant la chambre de l’instruction de Rennes, qui devra décider de la tenue d’un procès.

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