Réviser son bac au coeur de la Grande Borne, à Grigny

A Grigny, une centaine de jeunes ont un accès élargi à la médiathèque et reçoivent le soutien de tuteurs pour les épreuves de fin d’année. C’est l’Opération révisions de la Grande Borne. Reportage.

 

A première vue, au premier étage du Centre de la vie sociale, qui abrite la récente et lumineuse médiathèque Victor Hugo du quartier de la Grande Borne à Grigny (Essonne), tout est calme. On chuchote, on feuillette, on bouquine, on déambule. Un mercredi après-midi comme un autre ? Pas tout à fait. Depuis la fin mai, collégiens et lycéens sont invités à prendre possession des lieux pour réviser les examens du brevet et du bac. Ce que proposent d’ailleurs de nombreuses médiathèques en France. A deux nuances près, et pas des moindres : la présence d’une vingtaine de tuteurs bénévoles à disposition des élèves dans les matières phares (maths, français, histoire-géo, anglais, espagnol) et des séances de sophrologie et de détente pour apprendre à gérer son stress.

 

Probabilités et identités remarquables

Répartis par groupes de cinq ou huit, assis à des tables entre deux rayons de livres, les jeunes, joues roses et regards hyper-concentrés, écoutent les explications de la tutrice de mathématiques ou d’histoire-géographie. A l’entrée de la médiathèque, ils sont quatre collégiens de troisième. Stéphane, Mohammed, Ali et Maryline s’attaquent aux identités remarquables, aux probabilités et aux équations. «Ta façon de développer c’est la bonne, tu te débrouilles bien mais tu te perds à cause des signes et des parenthèses. Il faudra que tu t’entraînes à en faire chez toi», dit Cassandra, 23 ans, d’un ton calme à Ali. Voilà déjà une heure que la jeune femme,feutre rouge dans une main et chiffon dans l’autre, enchaîne les exercices dans une ambiance détendue.

 

« On fait trois chapitres en une demi-heure ! »

Mohammed, 15 ans, est formel : «On a fait trois chapitres en une demi-heure et en plus, j’ai tout compris. Ca change du collège parce que le prof, il n’a pas le temps de nous expliquer vu qu’on est 25. Là, quand ça bloque, je peux le dire jusqu’à ce que je comprenne», assure-t-il rassuré. Maryline, brunette aux yeux noirs, en est à sa deuxième séance. «C’est ma mère qui a vu dans le Grigny Info qu’il y avait du soutien scolaire. C’est bien parce que, au début, le théorème de Pythagore, je n’y arrivais pas. Avec Cassandra, c’est bon », poursuit cette collégienne, habitante de la Grande Borne, scolarisée à Viry-Châtillon. Ali, qui aimerait devenir architecte, vise la mention au brevet, «pour mes parents, parce que je ne veux pas les décevoir».

 Employée dans la restauration pour gagner sa vie, Cassandra donne de son temps via le dispositif Réussite citoyenne de la communauté d’agglomération Les Lacs de l’Essonne. «Grâce à eux, j’ai pu financer mon permis de conduire. En échange, ils m’ont proposé des heures données à la collectivité. J’ai accepté d’aider les jeunes d’autant que j’ai pour projet de devenir éducatrice spécialisée.»

 

Revisions pour le bac a  la grande borne a Grigny

Cassandra, 23 ans, explique les probabilités à Maryline, collégienne de 3ème.

 

«A la maison, il y a les petits frères, la télé allumée, on n’est pas dans les meilleures conditions»

Tout à côté, dans une salle vitrée, où se trouve le précieux trésor -les bouteilles d’eau-, deux lycéennes sont plongées dans les livres de maths. Sira, 17 ans, et Fatouma, 18 ans sont en terminale S, au lycée Einstein de Sainte-Geneviève-des-Bois. Ce sont des inconditionnelles du dispositif : «Ca permet d’être très concentrée. Au lycée, c’est pas encadré, au CDI, il y a trop de bruit et puis il y a les copines…», reconnaît Sira. «A la maison, poursuit Fatouma, il y a les petits frères, la télé allumée, on n’est pas dans les meilleures conditions». De 10h à 19h, elles prennent place dans cette salle aux grandes vitres qui donne sur les dédales de la Grande Borne. Au milieu de ce quartier prioritaire de la politique de la ville, en rénovation urbaine depuis 2007, assailli par les médias en janvier après les attentats, car Amédy Coulibaly, un des trois djihadistes en était originaire, la question de l’image médiatique s’intercale. «Cette opération révisions permet de montrer que nous avons de l’ambition comme les autres et que tous les jeunes de banlieue n’abandonnent pas leurs études en chemin», lance Fatouma, qui envisage des études de médecine.

A l’autre bout de la médiathèque, c’est le coin histoire-géographie avec Nadira, étudiante en marketing de 22 ans, qui fait partie de l’association «Grigny-Notre cité a du talent». Face à Imen et Khady, deux lycéennes de terminale venues spécialement de Brétigny pour le soutien scolaire, Nadira a développé le chapitre syndicalisme à partir de 1875. «On avait un blocage. En deux heures, on a tout compris, c’était simple et efficace. Mais elle nous a motivé aussi pour décrocher le bac et ne pas avoir de regrets pour la suite», se réjouissent les deux élèves, habituées aussi de la grande bibliothèque François Mitterrand.

 

« Nous ne sommes pas des assistés mais débrouillards »

Des regrets, Nadira, qui vit chez ses parents à la Grande Borne, n’en a aucun. «J’ai toujours su que je me donnerai les moyens d’aller loin. J’essaie de faire passer ça aux jeunes. On n’a pas les mêmes chances au départ, c’est une réalité. On n’a pas des parents qui ont fait des parcours d’excellence. Si, en plus, on ne connaît pas l’immensité des choix qui peuvent s’offrir à nous, l’étau se resserre davantage», analyse-t-elle sous le regard admirateur des deux élèves. Pour elle, cette opération révisions, menée conjointement avec la médiathèque, la mairie et l’association Grigny a du talent, prouve que «nous ne sommes pas assistés mais débrouillards». Une vision partagée par le directeur des médiathèques, Alexandre Favreau-Abdallah : « C’est une expérience d’entraide concrète et une logique de solidarité qui, finalement, correspond bien à la réalité de la ville».

 

Ixchel Delaporte

photos Julien Jaulin

 

 

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