Rodin sur le bout des doigts

Le Musée Rodin adapte ses visites à un public handicapé. Parcours tactile avec trois femmes malvoyantes, en rééducation à l’Hôpital Sainte-Marie.

Aucune n’avait jamais visité le Musée Rodin. Trois dames entrent prudemment dans le musée aidées de leur canne blanche et accompagnées par un éducateur de l’Hôpital Sainte-Marie. Dans l’ancienne chapelle de l’Hôtel Biron, au milieu du brouhaha des touristes, la guide Eva Bouillo présente le parcours de la visite tactile qu’elle a conçue autour du centenaire de Rodin. « Pour aller dans le musée, nous allons ressortir et passer au milieu des trois hectares de jardin. Suivez-moi », lance la guide. Rose, son joli chapeau sur la tête et ses lunettes noires, ferme aussitôt son manteau. Elle est malvoyante depuis l’âge de six ans. Il pleut, il vente même. Les trois femmes resserrent les rangs. L’éducateur remarque la présence de rails au sol entre la chapelle et le musée. Ces bandes nervurées de guidage permettent de sentir le chemin. Bien trop peu de lieux publics en sont dotés. « J’aime les lieux où on peut se sentir autonome », dit Rose.

L’entrée dans le musée commence par l’ascension d’immenses escaliers en pierre. Chaque étape se complique un peu plus lorsqu’on ne voit plus. Yveline est malvoyante depuis quinze mois. Sans lunettes de soleil, ses yeux bleus clairs ne trahissent pas son nouvel handicap causé par une leucémie. Ses premiers mots sortent dans la colère. « Lorsque vous êtes malvoyant à plus de 60 ans, et que vous avez travaillé toute votre vie, vous n’avez droit à rien. Je touche tout au plus 1,75 euros par heure pour une femme de ménage ! Le matériel pour malvoyant coûte très cher. Je suis révoltée », dit-elle un brin essoufflée. Les sorties sont rares pour ces trois patientes qui apprennent à dompter leur handicap à la fondation Sainte-Marie. Michèle, la troisième visiteuse du musée, a perdu la vue il y a un an après un accident cardio-vasculaire. C’est à la voix de la guide Eva, que les trois femmes s’orientent vers une des grandes pièces du musée. « Je voudrais vous présenter ce qui a fait la célébrité de Rodin et donc vous parler du corps en mouvement. Certains sculptures, on ne peut pas les toucher parce qu’elles sont considérées comme trop précieuses. Le fameux penseur en fait partie », introduit Eva. Nous sommes groupés face à un miroir. Au dessus du rebord d’une immense cheminée, une sculpture miniature du Penseur de Rodin. C’est une résine de 30 centimètres.

Se construire avec un manque

Rose quitte délicatement sa canne et s’approche de la sculpture. « Je pars toujours du bas pour sentir le socle, le point de départ », susurre-t-elle comme si elle se parlait à elle-même. Ses doigts glissent des pieds vers les mollets, la pliure des deux jambes, les cuisses. « Il est assis. Les muscles du dos sont très impressionnants, on sent sa colonne vertébrale. Il y a quelque chose qui déborde de la tête, comme une casquette. » Rose a 61 ans. C’est celle des trois qui maîtrise le mieux son handicap. La nuit, elle devient non voyante. Elle s’est construite avec ce manque terrible. Quand elle a compris que sa cécité serait irréversible, elle s’est dit qu’il fallait vivre malgré tout. « Je n’ai jamais rien attendu de personne. J’ai eu trois enfants et j’ai travaillé. Je réalise aujourd’hui quel effort il m’a fallu déployer pour tenir bon. Je suis fatiguée. La société est très injuste envers le handicap. » Quand elle a été opérée à cœur ouvert, Rose a été obligée d’utiliser sa canne, ce qu’elle avait toujours refusé. L’apprentissage de la canne, qui est une sorte de radar, prend des mois. D’autant qu’elle ne bénéficie pas du remboursement d’un véhicule sanitaire léger (VSL), et que ses déplacements, même à Avignon où elle vit, sont devenus un parcours du combattant.

La posture du penseur de Rodin n’est pas aisée. Il a le coude plié sur la jambe opposée, en légère torsion. Sa tête repose lourdement sur son poing fermé. Il représente Dante, auteur de la Divine comédie. « Ce personnage que l’on connaît comme une seule sculpture fait partie d’une œuvre commandé à Rodin par l’Etat. Il ornait le tympan de la porte d’entrée du musée des Arts décoratifs baptisée par l’artiste la Porte de l’Enfer, puisque Dante penché en avant observe les cercles de l’Enfer », raconte Eva Bouillo. L’heure tourne. Il est temps de se déplacer vers la deuxième œuvre : Les Trois Ombres, qui représente trois âmes damnées à l’entrée des Enfers, toujours dans la Divine comédie de Dante. Face à cette sculpture imposante de 97 centimètres, les trois dames se lancent dans une exploration tactile précise. Michèle fait le tour : « Je sens des corps très musclés. Ici, la tête penche mais son cou a l’air très long ». En effet, le cou et les épaules dessinent une même ligne. Une position intenable pour le commun des mortels. Des passants s’arrêtent pour observer la scène. Rose part du bas. Elle presse de ses deux mains une jambe. « Je mémorise la sculpture. Quand je touche avec mes mains, je prends possession de la structure, du volume. C’est comme si l’artiste nous prêtait son œuvre, comme un emprunt du toucher. Je sens ce qu’il a pensé. Ici, il manque une main. C’est torturé ». Rose a raison car Rodin excellait dans les déformations anatomiques. « Lorsque vous touchez cette œuvre, vous sentez les vides et les pleins. Ce sont des respirations, comme dans la musique », conclut la guide. « Oui, acquiesce Michèle, ça réveille des sensations que je n’avais pas eu depuis longtemps ».

Ixchel Delaporte

photos Magali Bragard

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