Saint-Pierre-des-Corps : portrait d’une cité cheminote, populaire et fière de l’être

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Connue pour sa gare TGV et son identité cheminote, cette commune modeste de 16 000 habitants se bat pour préserver son identité populaire et refuse de subir la stigmatisation du reste de l’agglomération tourangelle. Tour d’horizon de Saint-Pierre-des-Corps (Indre-et-Loire), 
en compagnie 
de ses habitants.Reportage

On l’appelait le « petit Moscou ». Première ville déclarée communiste au lendemain du Congrès de Tours, en 1920, Saint-Pierre-des-Corps est un bastion. Ce jour-là, la petite mairie de style IIIe République arbore une affiche en soutien à Salah Hamouri. Ce jeune Franco-Palestinien est accueilli par un petit comité d’habitants et par la sénatrice maire Marie-France Beaufils pour fêter sa libération des geôles israéliennes. À quelques mètres de la municipalité, le vieux Saint-Pierre se déploie avec une batterie de petits pavillons, où se côtoient de l’ancien et du neuf. Rue de la Grand-Cour, au fond d’une petite allée, la maison de plain-pied de Gérard et Lionelle Porcheron est précédée d’une courette arborée. Ce couple de Corpopétrussiens s’y est installé en 1964. Par conviction bien sûr mais aussi pour des raisons financières. « C’était une ville archi-ouvrière, cheminote, décrit Gérard. Les logements n’étaient pas chers. C’était la banlieue de Tours avec beaucoup d’entreprises qui fabriquaient des meubles, des voitures. Il y avait des fonderies, des usines de réparation de matériel de chemin de fer, les magasins généraux de la SNCF… » Pour ces retraités, Saint-Pierre a beaucoup changé même si bien de bonnes choses demeurent. « Oui, il reste, par exemple, le centre municipal de santé, le seul d’Indre-et-Loire ! C’est là qu’on a fait les prises de sang pour notre mariage », se souvient Lionelle, tout sourire, dans la petite cuisine, remplie de plantes vertes. En réalité, bien plus que des survivances, il s’agit de réelles priorités affichées pour la santé, l’éducation, le logement et la culture. Des piliers incontournables. « Le centre de santé permet aux habitants de ne pas avancer le prix d’une consultation. Le dépistage du cancer et du diabète de type 2 y sont systématiques », explique la maire dans son bureau. Catherine, une ancienne habitante, aujourd’hui installée dans une commune voisine, se souvient des livres offerts à chaque fin d’année scolaire, des étés passés à apprendre à nager et des loisirs offerts aux ­enfants. Tout cela continue, malgré des budgets plus que serrés.

« Si la ville n’était pas communiste, on n’existerait plus »

Ville la plus pauvre de l’agglomération tourangelle, elle concentre le plus bas revenu moyen par foyer. La moitié de la population vit avec moins de 1 200 euros par mois et 66 % des habitants ne sont pas imposables. La croissance de la commune et sa proximité avec la capitale, grâce à la ligne TGV (cinquante-six minutes pour relier Saint-Pierre à Paris), auraient dû avoir un impact de densification urbaine accrue. Mais Saint-Pierre, l’ancienne cité maraîchère, résiste. « Et si la ville n’était pas communiste, on n’existerait plus, lâche Gérard, laconique. Il n’y aurait plus que des buildings et des magasins à la place des petites maisons ouvrières. »

Petit caillou dans la chaussure de Tours, qui tente depuis des années de l’absorber, Saint-Pierre-des-Corps défend mordicus son identité populaire. « On est une rareté dans l’agglomération ! » plaisante Danielle Bouhourdin, conseillère municipale et habitante de la Rabaterie, le quartier des tours. La ville compte 40 % de logements sociaux et sur les 16 000 ­habitants, un quart de la population vit à la Rabaterie, estampillée « zone urbaine sensible ». En gros, un regroupement de cinq tours de 16 étages, à deux pas du centre. C’est là que les situations d’expulsion ­locative sont les plus fréquentes. À plusieurs reprises, la sénatrice maire Marie-France Beaufils a interpellé l’État, réclamant « la mise en œuvre d’un moratoire sur les dettes de loyers des ménages », dans une commune où, pour certaines familles, la charge du logement représente 40 % du revenu.

« Sans la supérette, les habitants doivent prendre le bus pour faire leurs courses »

1315840249xwi.jpgIl faut marcher quelques minutes vers la Loire pour découvrir un grand panneau aux lettres bleues annonçant « la Rabaterie ». Le centre commercial, au pied des tours, compte sur sa boucherie, sa boulangerie, sa pharmacie, son magasin de chaussures, son coiffeur, son centre mutualiste… Mais pas de supérette. Voilà plusieurs mois que les habitants en sont privés. Désespérément fermée, les rideaux tirés, elle manque pourtant beaucoup. La conseillère municipale explique que la supérette a fermé « parce qu’elle n’était soi-disant pas rentable ». « On a organisé une manifestation et on a signé une pétition avec les habitants mais rien ne bouge », dit-elle, impuissante. Nathalie Ferreira, présidente de l’union commerciale et gérante de Coiff’&Co, s’active dans son salon de coiffure. « Pour nous, c’est une catastrophe qu’il n’y ait plus de locomotive (la supérette). Les familles sont en colère, certaines n’ont pas de voiture pour faire les courses. Pourtant, ici, à la Rabaterie, les gens sont des clients fidèles. C’est très injuste », explique cette commerçante qui se bat pour changer l’image de ce quartier. La Rabaterie porte la mauvaise réputation, même à l’intérieur de Saint-Pierre. « Les jeunes qui habitent le quartier n’arrivent pas à trouver des stages. On leur ferme la porte au nez. Ce n’est pas une solution, s’emporte-t-elle. Il est urgent de redonner de l’estime à toutes ces personnes. Même lorsque je veux recruter des employés, leur entourage leur déconseille de venir travailler ici. »

Taux de chômage et mauvaise réputation…

Pourtant, à l’époque, « c’était ­révolutionnaire », se remémore ­Gérard qui a vu ce quartier sortir de terre dans les années 1960. « Jacques ­Vigier, le maire, tenait dur comme fer à ce projet. On allait passer d’une commune de campagne à une vraie ville. C’était considéré comme une avancée extraordinaire. Il était fier de ça. » Depuis, le quartier en a pris un coup avec le ­départ progressif de la classe moyenne. La Rabaterie s’est appauvrie. « Nous avons une rénovation urbaine qui nous permet d’améliorer le confort des bâtiments. Mais le problème des logements anciens, c’est que la plupart des familles qui s’en sortent finissent par les quitter. N’arrivent alors que des gens en très grandes difficultés sociales », analyse Martine Belnoue, adjointe au maire et vice-présidente du conseil général d’Indre-et-Loire.

Aujourd’hui, le taux de chômage plafonne à 23 %. Et les jeunes sont en première ligne. Pour tuer le temps, certains d’entre eux fréquentent la maison de l’Aubrière située en contrebas des tours, où des animateurs proposent des activités. Les jeux vidéo sont les plus prisés. La grande salle est munie d’un baby-foot, d’un tennis de table et d’un petit bar. Réticents à l’idée de parler, les jeunes finissent par exprimer un sentiment d’abandon : « Nous, on est là parce qu’il n’y a rien d’autre pour nous. On est enfermés ici. Quand on marche dans la rue, les flics nous contrôlent en permanence. Il n’y a pas de travail, pas beaucoup de formations… On n’est peut-être pas loin de Paris en TGV mais, pour nous, ça ne change rien. » Les animateurs confirment. Dépassés par l’ampleur des problématiques, ils se démènent pour apporter du soutien administratif, rédaction de CV, orientation professionnelle. Bref, maintenir le lien : « Avant, la maison de quartier accueillait les ados de douze à dix-huit ans. À cause de la crise, les jeunes qui viennent sont plus âgés. Certains ont autour de vingt-cinq ans, ils ne trouvent pas de boulot. La maison de l’Aubrière leur permet de se retrouver pour éviter de traîner », explique Zohra, une des animatrices.

Au milieu des tours, le groupe scolaire Henri-Wallon et son immense cour se déploient sous un soleil de plomb. La grande allée qui sépare l’école des immeubles est en travaux. La pelouse, abîmée par le passage récurrent des habitants n’a pas survécu. Du coup, la mairie a décidé de refaire un espace jeu et promenade en tenant compte des habitudes de parcours. Figure tutélaire de l’école, la maîtresse Magali Boileau. Vingt et un ans de service à la Rabaterie et elle ne changerait pour rien au monde. « Ici, les conditions de vie se sont dégradées, assure-t-elle. Les parents sont à fleur de peau, notamment depuis l’affaire Merah. Ça a été terrible. Ils étaient angoissés à l’idée que les musulmans soient tous mis dans le même panier. Et puis, il y a cette affaire du halal qui prend, au gré de l’actualité, des proportions impossibles. Ils n’en sortent pas indemnes. » 

 

« Les enfants dont les parents ne savent pas comment payer le loyer n’ont pas la tête à travailler en classe »

 

Même constat dans cet autre quartier populaire cheminot, situé aux abords des chemins de fer et de la gare, la ­Galboisière. Ici, l’habitat social se combine avec les maisons des cadres de la SNCF. Si la ville a perdu beaucoup de ses usines fabriquant des pièces de train, elle demeure un nœud ferroviaire traversé par 190 trains par jour dont 60 à 70 TGV. L’école Viala-Stalingrad, classée ZEP, trône au milieu. Pour son directeur et instituteur Loïc Deberge, la dégradation des conditions de vie des familles est prégnante : « Elles partent moins en vacances. Les conséquences des difficultés sociales des parents pèsent sur le comportement des gamins et sur leurs relations aux autres. On a des enfants qui pètent les plombs plus facilement. » Le jour de la dernière rentrée scolaire, ce directeur a même été confronté à un cas d’expulsion locative. « Ça nous a secoués », dit-il lapidaire. En poste depuis trois ans dans cette école, il s’inquiète des écarts de niveau entre les enfants. « Quand ils ne sont pas inquiets de savoir s’ils vont manger, ils sont évidemment plus sereins. Les enfants dont les parents ne savent pas comment payer le loyer n’ont pas la tête à travailler en classe. Les crédits des zones d’éducation prioritaires ont baissé et on ne peut plus mener les mêmes projets. Pour financer une sortie, il faut organiser des brocantes, vendre des gâteaux. Et même si on demande peu aux parents, pour certains c’est déjà trop. Alors oui, bien sûr, il faut continuer à donner plus à ceux qui ont moins. »

 

Ixchel Delaporte

photos DR

Du livre jeunesse à l’architecture. À Saint-Pierre, le livre, c’est sacré. La ville y a créé dès 1968 un poste dédié aux initiatives autour de la littérature jeunesse. Des écrivains et illustrateurs se succèdent chaque année, allant au contact des jeunes écoliers. Martine Belnoue, institutrice et également adjointe au maire, suit de près ce travail. Elle est aussi en charge des questions de logements. Alors, lorsque Paul Chemetov, architecte de renom, remporte l’appel d’offres pour construire un ensemble de 46 logements destinés à favoriser la mixité sociale, ça fait tilt ! Alexandre Chemetov, alias 
Chem, père de l’architecte, était illustrateur d’albums pour enfants dont les célèbres les Trois Ours et Chacun sa maison. Qu’à cela ne tienne : la nouvelle 
cité de la Rabaterie a été baptisée en février dernier « l’Ensemble Chem ».

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