Une marche blanche devenue bataille pour la non-violence

Deux ans après la mort de Sofiane et Kevin à Échirolles (Isère), suite à une expédition punitive menée par une trentaine de jeunes, le collectif de la marche blanche a décidé de commémorer les événements en organisant une journée pour dire « plus jamais ça ».

Échirolles (Isère), envoyée spéciale

Dans le joli parc Maurice-Thorez, à deux pas des terrains de tennis, deux dames viennent profiter du soleil sur un banc. Mohamed Tadbirt s’approche. « Bonjour mesdames, je voudrais vous donner ce petit ruban blanc que vous pouvez accrocher là, sur votre t-shirt. Demain, nous organisons une journée de la non-violence à Échirolles. » Les dames épinglent volontiers le ruban. « C’est intéressant mais je ne pourrai pas venir car je fais du soutien scolaire. Je suis persuadée que cette culture de non-violence passe par la connaissance et l’éducation. Les enfants en ont vraiment besoin, surtout dans les quartiers défavorisés », lance une des deux retraitées. « Pourquoi ces garde-fous ne sont plus opérants ? Comment inverser la tendance ? » interroge Mohamed. « L’éducation populaire doit se remettre en route », suggère l’octogénaire. Il leur tend une affiche. Un grand arbre bleu composé de centaines de petites mains annonce la journée d’action qui commémore également les deux ans de la marche blanche à la mémoire de Sofiane et Kevin, vingt et un ans, sauvagement assassinés le soir du 28 septembre 2012 dans le square Maurice-Thorez. Les deux femmes repartiront sans savoir qu’elles s’adressaient au père de Sofiane. C’est ainsi que Mohamed conçoit son engagement, dans la discrétion, aux côtés de la vingtaine de membres actifs du collectif. « Pour nous, les proches, le temps n’a pas atténué la douleur. Alors, on a puisé dans l’âme pour impulser, construire, améliorer notre vie collective. Les jeunes sont l’avenir de notre pays. Dans ce quartier des Granges, la population est mixte. Regardez ce cadre, on a tout ce qu’il faut pour que ça se passe bien. Mais cette tranquillité est fragile, on l’a vu, on peut la perdre à tout moment. Alors, il faut que chacun fasse en sorte de la préserver », confie-t-il.

Avec sa vue sur le parc, l’appartement de Françoise et Pierre Raynaud, chevilles ouvrières du collectif, fait figure de QG. Une dernière réunion s’improvise avant la grande journée du 2 octobre. Habitant à deux pas des lieux de l’assassinat, ils se remémorent les heures passées à la confection d’affiches et de banderoles avec des centaines d’autres personnes à la MJC Robert-Desnos pour la marche blanche. « Ces quelques jours jusqu’à l’enterrement, je m’en souviendrai toute ma vie. Je me suis demandé comment une telle violence avait été possible, qu’est-ce qu’on avait mal fait pour en arriver là ? » lance Françoise, en se reposant à nouveau les questions. Les mêmes, sans doute, qui continuent à trotter dans la tête de bien des habitants d’Échirolles. La sidération, le respect, la dignité… Pierre enchaîne les mots mécaniquement. « J’allais plastifier les témoignages laissés au pied de l’arbre où Sofiane est tombé. Je n’ai jamais entendu une parole de vengeance ou de haine. Les parents nous ont aidés à ne pas nous arrêter à la marche blanche. Nous partagions la conviction que si nous devions organiser des temps forts, ils s’articuleraient autour de l’éducation à la non-violence. »

Trois mots qui « disent ce qui nous fait du bien »

À l’entrée du lycée Marie-Curie, où étaient scolarisés Sofiane et Kevin, c’est l’effervescence. Des membres du collectif distribuent des rubans blancs avec le programme du jour. Pour les élèves, la journée commence par un exercice de poésie d’une demi-heure, proposé par l’écrivain Yves Béal. Comme dans près d’une cinquantaine de lieux. Plus de 4 000 participants se prêtent au jeu, tous au même moment, de la maison des adolescents de Grenoble en passant par des clubs de retraités à Échirolles ou un collège à Saint-Quentin-Fallavier. Dans la classe d’une professeure de français de Marie-Curie, les lycéens de seconde se lancent dans l’écriture. Appliqués à trouver trois mots qui « disent ce qui fait mal », trois mots qui « disent ce qui nous entoure » et trois mots qui « disent ce qui nous fait du bien », ils ont pour mission de fabriquer « des brins de laine poétique » et de les « faire rentrer dans le métier à tisser ». Point de départ d’un débat sur la violence, le poème fait place à une réalité plus dure, dont tous se souviennent : le lynchage mortel de Sofiane et Kevin. Ilan semble convaincu par la nécessité d’une journée sur la non-violence : « Ces sentiments de haine, c’est abominable. Ce poème nous sensibilise. Surtout que ce qui est arrivé est très proche de nous. On croit toujours que ça n’arrive qu’à Paris ou à Marseille mais notre ville aussi est concernée. » « C’est un message de paix lancé à qui veut l’entendre… » poursuit Maxime, moins optimiste. Cathy, elle, se sent pleinement concernée « parce que ça aurait pu arriver à chacun de nous ». La peur et l’incompréhension s’expriment aussi, du bout des lèvres, chez certains. « Je ne suis pas toujours rassurée à Échirolles. Ce qui est arrivé à Sofiane et Kevin est inhumain. Ça ne sert à rien, je ne comprends pas », dit Eva. Souleymane enchaîne simplement : « Moi, je le dis clairement, j’ai peur que ça recommence, qu’il y ait de la vengeance. Avec tout le mal que ça a fait, toute la tristesse, le message de cette journée aidera peut-être à éviter ça, éviter que ça recommence. » Maxime doute de la portée d’une telle action : « Il y aura toujours de la violence. Pour deux mots, pour un regard de travers, ça peut aller très vite. » Myriam lui rétorque : « Oui mais justement, le truc c’est de faire que ce ne soit pas la violence qui l’emporte. C’est qu’on ait les mots, les arguments pour discuter. Celui qui frappe, c’est parce qu’il n’a pas les mots. Alors, il faut être plus fort en maîtrisant sa colère. » La sonnerie retentit. Emmy veut dire un dernier mot : « On croit que ça ne sert à rien mais si chacun prend conscience qu’on a tous une responsabilité, si on se sent concerné, ce sera utile, un jour ou l’autre. » Fin de l’exercice.

Difficile d’accepter d’écouter la colère…

Écouter la colère, c’est précisément ce que redoutent souvent les institutions, de peur de la fomenter davantage. Pourtant, il y a deux ans, au moment de la marche, le proviseur Jean-Louis Lopez, qui venait de faire sa rentrée dans cet établissement, a fait un autre choix. Celui d’ouvrir les portes du lycée. Comme un espace public non déconnecté de son territoire : « Le lycée est ouvert sur des quartiers sans problèmes mais aussi sur des quartiers plus compliqués à vivre et on ne va pas nier la réalité. Reparler ici sans aucune censure de la marche et de non-violence me paraît normal et essentiel. » Lorsque le collectif cherchait des partenaires pour sensibiliser les plus jeunes à la non-violence, il s’est bien vite heurté aux réticences de certains établissements, inquiets d’être stigmatisés. « Le collectif aurait pu se dissoudre au fil des mois mais tous les membres ressentaient le besoin de poursuivre une action. Nous avons été portés par deux familles extraordinaires. Lorsque Aurélie Noubissi, la maman de Kevin, a publié son livre, le Ventre arraché, cela nous a relancés. Quand on s’est aperçu que le 2 octobre correspondait à la journée mondiale de la non-violence, on s’est dit que ce hasard n’en était pas un. Il fallait mettre en pratique le ‘‘Plus jamais ça’’», relate Cyril Vincent, membre du collectif et habitant du quartier des Granges depuis neuf ans.

Le combat d’une mère courage

«Aurélie ? Vous n’aurez pas de mal à la reconnaître. Elle irradie. C’est une personnalité », glisse Nabil Errabai, membre du collectif de la marche blanche. Pédiatre, originaire du Cameroun, cette maman de quatre enfants a dû faire face à la perte d’un de ses enfants. Dans son livre, le Ventre arraché (1), paru en avril dernier, elle offre une réflexion puissante sur la violence : « Oui, je pense que la société tout entière est responsable de ce qu’elle produit. Toute cette violence qui a conduit à la mort paraît tellement inouïe, absurde, qu’elle nous amène à revisiter tous les schémas préétablis. Il ne s’agit pas de bagarres entre bandes, il ne s’agit pas de luttes de territoires pour contrôler un trafic, il ne s’agit pas de rivalités communautaires ou racistes. Nous nous trouvons face à une scène de violence barbare de la vie ordinaire (…). Mais je refuse cette violence. Je sais qu’il est possible de la contrer. Je veux y croire. » Déterminée, le sourire aux lèvres, Aurélie a fait un discours lors de la clôture de la Journée de la non-violence. Face à trois cents personnes, face aux jeunes, aux parents, aux militants associatifs et aux politiques, elle a prononcé cinq fois, à la manière de Martin Luther King, le célèbre I have a dream. « La non-violence n’est pas une expression pour rien. Elle a du sens pour chacun d’entre nous, dans nos vies quotidiennes. Je veux croire que plus jamais un mauvais regard ne puisse être le prétexte à une escalade haineuse. Je fais le rêve que nous portions haut ce combat. » Deux jours plus tard, nous nous retrouvons chez elle, dans son appartement du quartier des Granges. Bilan de la journée ? « C’est une réussite. Nous avons posé une pierre pour le futur. Nous aimerions que chaque 2 octobre soit célébré partout dans la ville et en particulier dans le milieu scolaire. » Car pour ce médecin, c’est là, à l’école, qu’il faut travailler. Persuadée que l’échec scolaire produit de la violence. Elle rêve l’idée d’une fondation pour lutter contre ce fléau. « Il existe déjà de nombreuses associations qui œuvrent en ce sens. Il ne s’agit pas pour moi de refaire ce qui existe mais plutôt d’encourager financièrement ces initiatives. Pourquoi autant d’enfants ne savent pas lire ou écrire à l’entrée de la sixième ? Que fait-on pour eux ? Ce qu’on apprend, personne ne peut vous l’enlever. C’est un héritage précieux. Je veux donc porter de l’intérêt aux enfants et croire en leur intelligence. »

« Nous continuons à travailler sur nous-mêmes et croyez-moi, c’est difficile »

Herrick Djontu, doctorant camerounais à l’université de Grenoble, venait d’arriver au moment des événements. Il a voulu comprendre et s’est associé au collectif. « Quand je les ai rencontrés, j’ai été frappé par le manque de jeunes. C’est là que je me suis rapproché des amis de Sofiane et Kevin. Peu à peu, j’ai compris que la peur du jugement bloquait certains. Car la colère de ces jeunes est légitime. Le plus difficile, c’est d’accepter de l’écouter », avance-t-il. Herrick s’est plongé dans des centaines de lettres de soutien adressées aux parents. « Ce qu’il en est ressorti, c’est la personnalité de Sofiane et Kevin. Ils étaient fédérateurs et respectés. Parce qu’ils jetaient des ponts entre les jeunes et les vieux. J’ai pensé qu’il était urgent de construire un discours à partir de leurs valeurs et de sortir de ce “eux et nous” qui empêche le dialogue. » C’est avec Herrick que Houssem, vingt-trois ans, et Rachid, vingt-six ans, tous deux amis proches de Sofiane et Kevin, ont écrit un témoignage pour la soirée de clôture de la journée de non-violence. Dans le square Maurice-Thorez, à côté de la stèle pleine de roses à la mémoire de leurs amis, ils expliquent la difficulté de « ne pas s’enfermer sur cet acte inhumain et cruel » dont ils peinent à se défaire, se préparant déjà au procès des agresseurs, qui devrait se tenir en septembre 2015 à huis clos. Rachid va droit au but : « Nous continuons à travailler sur nous-mêmes et, croyez-moi, ce n’est pas chose facile. Vous voyez les gradins, là. Je pense tout le temps à eux, aux souvenirs, à leur sens de l’humour, à leur écoute. Ils savaient nous tirer vers le haut, nous réunir. Alors, à nous de devenir des artisans de la non-violence. » Houssem a pris du temps pour rejoindre le collectif : « Je ne comprenais pas à quoi ça servait. Et puis, j’ai vu les familles concernées par les projets, alors qu’elles souffraient tellement. Je partageais avec Sofiane le désir de devenir éducateur. On l’a fait pendant des années auprès des plus jeunes avec le foot. Sofiane était auxiliaire de vie pour un professeur d’anglais tétraplégique au lycée Marie-Curie. J’ai fini par me dire que ce rêve de devenir éducateur, il fallait aller au bout pour rendre hommage à mes amis et pour que ça ne se reproduise plus. »

Ixchel Delaporte

photos ID

(1) Le Ventre arraché, d’Aurélie Monkam-Noubissi, Bayard Éditions, 17 euros.

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