Une médiatrice de rue, le coeur à l’écoute

Türkan Pekdemir est médiatrice à Grigny (Essonne). Bien avant de le devenir, elle jouait un rôle essentiel dans le quartier de la Grande-Borne pour défendre les droits des habitants et s’organiser collectivement. Pour elle, la solidarité est une règle de vie.

A Grigny, tout le monde connaît Türkan. Elle est une figure de la ville et plus encore du quartier de la Grande Borne, où elle vit depuis 1985. Dans la rue, impossible de faire cinq mètres sans que les gens s’arrêtent pour la saluer ou pour lui demander conseil sur une affaire personnelle. Elle écoute et conclut rassurante : « Passe me voir à Pablo Picasso et on va essayer de régler le problème ». Pablo Picasso, c’est le centre social, situé au pied de Grigny 2, immense co-propriété dégradée, là où elle occupe un bureau avec ses collègues de la médiation. « Elle fait toujours plus que ce qu’elle devrait… », glisse une autre médiatrice. Toujours plus et pour les autres.

Türkan est l’aînée d’une fratrie de cinq enfants. La mère et les enfants débarquent d’Istanbul à Tours en 1974 pour rejoindre le père maçon, employé chez Bouygues, vivotant dans un mobile home. Les premiers temps ont été durs. Logés dans un petit appartement, ils faisaient bouillir l’eau prélevée dans le lac à proximité et mangeaient dans le noir et dans le froid. « On était les seuls étrangers dans le quartier. Les gens avaient peur de nous. » Un an à peine après son arrivée en France, Türkan âgée de 15 ans, entre à l’usine sans parler un mot de français. « J’étais la seule fille tresseuse de fils électriques. » Pendant huit ans, son salaire ira à sa famille. Elle se souvient de ce sentiment de révolte qui ne l’a plus jamais quitté : « Pourquoi je n’ai pas pu aller à l’école ? Une fille était bonne à marier et à faire des enfants. Mais moi je ne voulais pas me plier à ça. Et plus on m’interdisait de faire certaines choses, plus je les faisais ! ». Du coup, le français elle l’apprend seule. Ou presque. Les romans-photos l’ont bien aidé. Ses rêves d’indépendance s’écroulent lorsque le poids de la tradition du mariage la rattrape. Son mari turc s’installe dans l’Essonne, à Savigny puis à Grigny. Elle le suit.

Dès son arrivée dans les quartiers populaires, Türkan écume tous les petits métiers possibles : dame pipi, femme de ménage, agent d’entretien dans une grande surface et enfin cordonnière dans la boutique de son mari. Au marché ou sur le palier, il n’y avait que ça, de la précarité. « Ca me révoltait. » Le contact facile, elle propose à quelques femmes de créer une association pour accompagner les habitants dans la recherche d’emploi. En pleine crise économique, le petit groupe décide de faire des tournées collectives dans les entreprises. « Quand on est seul, explique la médiatrice, on a peur, on se laisse intimider. Alors qu’en groupe, les patrons étaient obligés de nous recevoir. Ca marchait ». Rompre l’isolement et « faire se réconcilier les gens avec le miroir ».

Quand elle commence la médiation pour la mairie il y a dix ans, elle poursuit sa pratique déjà ancienne de solidarité. Ses combats n’ont pas de compartiments. Ils s’inscrivent dans un tout. Comme un médecin qui ne se contenterait pas d’examiner le seul membre douloureux mais qui essaierait d’envisager la douleur dans un corps. « Quelqu’un qui a des problèmes, il vieillit plus vite, il s’affaiblit et finit par avoir honte de lui. Il faut prendre le temps d’inverser cette pente. La seule manière de redonner confiance, c’est de créer du collectif. » Türkan connaît d’autant mieux ces situations qu’elle a du en affronter : le chômage, les dettes, la rue pendant trois mois à cause d’un divorce difficile qui a duré près de sept ans…

A partir des questions d’emploi, de surendettement, de traduction, elle aborde peu à peu les blessures plus « intimes et honteuses ». Les violences conjugales en font partie. A Grigny, « il existe des femmes battues dans toutes les communautés mais il y a aussi des hommes, dans une moindre mesure. Tout l’enjeu, c’est de ne plus accepter les violences mais le pas est difficile à franchir. On craint les regards de voisins, de la famille ». En partenariat avec des associations, comme Femmes solidaires, elle a sauvé beaucoup de femmes, qui se réfugiait soit dans la religion, soit dans les addictions. « Je vois de plus en plus de femmes en déséquilibre », constate-t-elle. Pour Türkan, le soutien est une évidence : « Je ne peux pas laisser souffrir quelqu’un ». C’est un travail de fourmi : accompagner une personne âgée pour demander sa pension dans la ville voisine prend une demie-journée. Rédiger le courrier à un organisme de crédit pour qu’il cesse le harcèlement, éviter de justesse une expulsion, accompagner une mère de famille à l’école pour rencontrer la maîtresse, faire la traduction devant un juge dans une affaire de divorce, appeler un avocat pour venir en aide à une femme battue… Tout cela, Türkan l’a appris sur le terrain. « Il y a des choses qui ne se passent pas dans les livres.»

Ixchel Delaporte

photo Olivier Coret

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