Zorica Kovacevic, corps et âme pour l’éducation populaire

A 44 ans, Zorica Kovacevic, directrice d’une association du quartier du Clos Saint-Lazare à Stains, a reçu des mains d’Arsène Tchakarian, dernier survivant du groupe Manouchian, la Légion d’honneur.

Elle a d’abord cru qu’on la confondait avec une autre Zorica. Mais les renseignements généraux, qui lui annoncé la nouvelle, étaient formels : c’était bien la Zorica du quartier du Clos Saint-Lazare à Stains (Seine-Saint-Denis). A 44 ans, après vingt et un an d’engagement comme animatrice puis comme directrice de l’Apcis (Association de promotion culturelle et intercommunautaire stannoise), cette fille d’immigrés yougoslaves a reçu des mains d’Arsène Tchakarian, résistant arménien et dernier survivant du groupe Manouchian, la médaille de chevalier de la Légion d’honneur à la Maison du temps libre de Stains. Elle a d’abord pensé à la refuser mais elle n’a pu aller contre la décision collégiale des salariés et des membres de l’association d’accéder à une telle distinction.

Dans le local de l’association, situé sur la nouvelle rue Georges Sand, Zorica est comme un poisson dans l’eau. D’une voix énergique, avec ses grandes lunettes de soleil sur la tête, en buvant un petit café au fond de la grande salle qui accueille les jeunes du quartier, elle lance : « Je suis le parfait produit de la République ». Arrivée avec ses parents et son petit frère de Yougoslavie à l’âge de huit ans, ses premiers souvenirs viennent se fixer dans la moiteur d’une cabine des bains-douches du XXème arrondissement de Paris. C’est là que sa mère les emmenait pour les laver. De chambres de bonnes en hôtel, la famille atterrit dans un HLM de Saint-Brice (Val-d’Oise). Deux ans après, le père soudeur et la mère ouvrière spécialisée dans une usine de métallurgie trouvent une maison à retaper dans la zone pavillonnaire de Stains et l’achètent à crédit. « Alors autant dire que pour eux, l’école, ce n’était pas négociable. » Ca tombe bien, Zorica s’y sent bien, franchissant les étapes avec aisance jusqu’à l’université. « Là, j’ai ressenti un premier rejet. J’ai voulu aller à l’université à Tolbiac et j’ai été refoulée parce que je venais de Stains. Je suis donc entrée en histoire à l’université de Saint-Denis. »

En 1995, en plein mouvement social, elle et quelques autres n’imaginent pas passer à côté de l’événement. Ils dressent un mur de chaise à l’entrée principale et décrètent la fac bloquée. Les étudiants suivent. La grève durera plus d’un mois. «C’était formidable, je m’en souviendrai toute ma vie. C’était Woodstock ! » Son goût pour la politique s’aiguise, elle se rapproche d’abord de la CNT : « L’autogestion ça me parlait vraiment, le seul problème c’est que je n’étais pas anarchiste ! », dit-elle en déployant un rire digne d’une chanteuse d’opéra. Elle y reste trois ans puis se fait exclure. « J’en suis assez fière. A la section du 93, nous avions exprimé un point de vue différent sur la guerre d’Espagne. Et puis, je trouvais que ça manquait d’ancrage ouvrier. » Elle s’engage à Sud, puis à la CGT santé et social où, aujourd’hui, elle et l’ensemble du personnel de l’Apcis militent activement. « Se syndiquer pour soi n’a aucun sens. Le propre du syndicalisme, c’est le combat collectif. »

C’est aussi comme ça qu’elle conçoit son engagement à l’Apcis. « J’ai grandi à Stains mais je n’étais jamais entrée au Clos Saint-Lazare. Quand on m’a proposé d’être animatrice en 1992, j’ai découvert un quartier tenu par un caïd de la drogue, Rico, qui avait introduit l’héroïne. On était au Far West. Il y avait une entrée et une sortie, c’était la même… Il m’est arrivé d’aller repêcher des enfants dans la rue au milieu d’une course-poursuite et d’échanges de tirs. C’était une aventure quotidienne.» L’Apcis est née de la volonté d’habitants d’occuper le terrain face à la montée des salafistes. L’association était un lieu de brassage, qui permettait de se rencontrer autour d’un repas. A Stains, comme dans beaucoup de quartiers en difficulté, Zorica raconte l’importance de l’association à l’époque où les partis politiques ont déserté par manque de militants. Au moment où la mixité sociale s’est étiolée avec le départ d’une classe moyenne. Au moment où l’espace public a été abandonné et où chacun s’est replié dans son appartement. « Au Clos, on est des cumulards de difficultés en terme de logement, d’échec scolaire, de pauvreté, de maltraitance conjugale, de chômage. On est le point noir du département, lui-même point noir de la France. Sont restés ici ceux qui n’avaient pas le choix. Alors quand j’entends parler de communautarisme, non ! Il y a communautarisme quand on choisit de se regrouper. Ici tout le monde rêve de partir », s’emporte-t-elle.

Dans ce contexte, l’Apcis offre une bouffée d’air. Avec deux piliers : l’aide aux devoirs et l’accrochage scolaire. Là, le contact avec les familles commence. « Les méchants croient que les familles s’en foutent. C’est totalement faux ! Les parents veulent que leurs enfants réussissent. On reçoit les personnes comme elles sont et quand elles veulent. On les respecte et on leur veut bien. Du coup, une spirale vertueuse s’enclenche.» Progressivement, et à partir de constats et d’expérimentations notamment en direction des élèves exclus du collège, les salariés et bénévoles de l’association mettent au point une approche globale. « On était à la fois maison de quartier, mission locale, club de prévention, centre de loisir, centre social. Bref, on faisait tout et c’était avant-gardiste. Aujourd’hui, nous sommes reconnus dans toutes ces compétences et nous sommes fiers de faire de l’éducation populaire.»

Vendredi 7 novembre, Arsène Tchakarian, ancien combattant du Front national crée par le Parti communiste pour défendre la France occupée, aura épinglé sa propre Légion sur la veste de Zorica Kovacevic. Ce petit ruban rouge muni de sa médaille dorée, symbole d’un admirable passage de témoin.

Ixchel Delaporte

photo Olivier Coret

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