Le flash-ball, symbole de la manière de faire la police dans les quartiers populaires

Alors que s’ouvre le procès de trois policiers, jugés à Bobigny, pour avoir blessé six personnes avec le Flash-ball, le sociologue de la police et de la justice pénale Fabien Jobard, revient sur vingt ans d’utilisation de cette arme, banalisée par la droite, devenue le symbole des dérives policières depuis les années 2000.

 

 

Depuis quand est utilisé le Flash-ball ?

Fabien Jobard. Dans les années 90, puis dans les années 2000, une série d’embuscades, de guet-apens voire de tirs sur des policiers ont fortement inquiété les agents dans les quartiers populaires. Les politiques se sont alors empressés de faire la promotion du tout sécuritaire. De son côté, la société française Verney Carron est sauvée du dépôt de bilan par cette arme : elle vivait de la chasse depuis les années 80, le flash-ball, dont elle a l’exclusivité, la sauve. Est-ce que le flash-ball était la réponse nécessaire aux violences urbaines ? Je dirais qu’une arme qui provoque des dégâts irréversibles, dégâts qui à leur tour provoquent émeutes et violence à l’égard de la police, ne remplit pas les fonctions de pacification qu’on lui assigne. Et puis un flash-ball ne protège pas d’une arme à feu.  En revanche, sa diffusion contribue à la banalisation du recours à l’arme, réputée « non létale », alors qu’elle est dolosive voire mortelle, comme ce fut le cas pour un homme à Marseille.

 

Quelle a été l’évolution du cadre réglementaire du Flash-Ball ?

Fabien Jobard. C’est une arme pratique car elle est légère et facilement maniable. Dans les années 90, elle a d’abord servi à des services de police spécialisés sur les prises d’otage et autres, comme le RAID, mais aussi à des équipages de brigades anti-criminalité. L’équipement était collectif et l’utilisation soumise à autorisation du chef d’équipe. C’est Claude Guéant, nommé en 1994 par Charles Pasqua directeur général de la police nationale, qui autorise cette arme au sein de la police. Mais la décision qui va considérablement étendre son usage est une instruction de Frédéric Péchenard, nommé directeur général de la police nationale en 2007. Ce texte du 31 août 2009 (moins de deux mois après la blessure de Joachim Gatti-NDLR) expose que le flash-ball « a vocation à être utilisé par toutes les unités urbaines confrontées à des phénomènes de violence ». C’est l’acte majeur de banalisation de cette arme, dont la diffusion avait été assurée par Sarkozy dès mai 2002, en tant que ministre de l’Intérieur, et qui commande flash-ball sur flash-ball. Son usage devient individuel et n’est plus soumis à l’autorisation du chef d’équipe.

 

Le flash-ball est-il destiné aux quartiers populaires ?

Fabien Jobard. Oui : son introduction mais surtout sa diffusion sont destinées aux « violences urbaines », pour reprendre l’expression policière. Le flash-ball est devenu emblématique de la manière de faire la police en banlieue. L’intervention policière en banlieue n’est pas la même que dans le reste du territoire. Pour une même situation et selon le lieu, on dira « violence urbaine » ou bien « désordre juvénile ». C’est une question lexicale mais aussi une question d’équipements, de doctrine et surtout d’état d’esprit. Il y a des policiers qui n’ont jamais touché à cette arme et d’autres pour qui, dans les quartiers, elle relève du quotidien. Le flash-ball aide à figer la mythologie d’une banlieue où on intervient différemment que partout ailleurs sur le territoire. Par conséquent, cela fige l’antagonisme police-population.

 

L’ensemble des policiers étaient-ils demandeurs de cette arme ?

Fabien Jobard. Les policiers de la sécurité urbaine étaient demandeurs. Les gendarmes et les CRS sont plutôt hostiles à l’introduction de cette arme qui frappe des individus, alors qu’ils ont été formés à des équipements qui éloignent les foules et ne frappent pas. Cette arme équivaut à un renversement de doctrine si on l’adopte dans le maintien de l’ordre. Au même moment, on voit apparaître des évaluations médico-légales des dégâts provoqués par cette arme qui ne font pas de doute sur sa dangerosité. Le défenseur des droits également a dénoncé les dangers. Tout cela n’a pas empêché une adoption toujours plus générale du flash-ball.

 

Sous couvert de non létalité, les policiers se sentent-ils plus libres de tirer ?

Fabien Jobard. Le terme qui assure la légitimité de cette arme, c’est la « non-létalité ». Dès le premier mort par Flash-ball, on a fait preuve d’une imagination lexicale sans borne. On parle de « létalité réduite », comme si on pouvait mourir juste un peu. Cela n’a pas de sens. Cette arme inflige des blessures graves et irréversibles, souvent disproportionné par rapport au danger encouru. Et c’est ce qui va être jugé pour l’affaire Gatti.

 

Dans le cas de l’affaire Gatti, quelle est la doctrine qui a prévalu ?

Fabien Jobard. Cette affaire est emblématique d’une confusion entretenue entre violence urbaine et maintien de l’ordre. La présentation des faits par la police montrait bien le mélange de deux registres lexicaux : celui du maintien de l’ordre face une foule, qui obéit à une doctrine précise, et le vocabulaire relatif aux violences urbaines, un terme sans doctrine. Parce l’intervention se déroule à Montreuil, en Seine-Saint-Denis, l’intervention répond à des « violences urbaines », comme si la seule invocation de ce terme si flou autorisait un usage disproportionné de la force.

 

Le Flash-ball pourrait-il être « bien » utilisé ?

Fabien Jobard.  On ne peut pas exclure que dans telle ou telle situation cette arme ait permis un désencerclement ou un éloignement du danger. Mais il faut immédiatement s’interroger : le danger était-il évitable par une autre arme ? C’est le principe de gradation des moyens employés. Est-ce que les dégâts physiques n’ont pas été disproportionnés par rapport aux fins poursuivies ? Enfin, est-ce que les dégâts sociaux, le dommage profond provoqué dans un quartier, dans une ville, dans une communauté, sur Facebook ou ailleurs, ne sont pas encore plus graves ? Est-ce que les dégâts produits par cette arme sur le corps social ne sont pas démesurés ? Le fait qu’un gamin de 16 ans perde définitivement un œil, parce qu’un policier a tiré sans savoir sur qui il visait, le tir étant de toute façon imprécis, ne peut que remettre en question la présence de cette arme dans la police. Rappelons d’ailleurs, pour conclure, que ni nos voisins anglais, ni nos voisins allemands, n’en sont équipés.

Entretien réalisé par Ixchel Delaporte

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